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« Les faits semblent supposer l'existence d'un #ype
concret caractérisé par la prédominance de l'image visuelle, et d’un fype abstrait pour qui les images n'ont qu'une valeur de signe(:). » M. Peillaube ajoute que l’imagination et l’abstraction sont deux facultés antagonistes et non pas exclusives : elles peuvent alterner chez le même individu, bien que le fait soit rare; mais elles ne peuvent s'exercer simultanément sans se nuire.
Le type concret s'oppose en effet au type abstrait : mais est-il toujours caractérisé par la prédominance des images visuelles ? Je ne Le crois pas : le visuel est l'espèce la plus répandue du genre imaginatif ; toutefois, il existe d’autres sensoriels qui s'opposent également au type abstrait.
Dans la majorité des cas, le discernement est délicat : les types purs sont rares, et il y a toute une gamme de types moyens dans lesquels le dosage respectif de l’image et de l’idée varie. La plupart des esprits sont abstraitsconcrets, mais les uns partent de l’idée, les autres de l’image : ici l’idée est l'élément fixe et l’image l'élément variable ; là l’image est le support de l’idée qui devient l’élément accessoire. Taine (*) commença par être un pur . livresque, un idéologue ; puis, vers l’âge de vingt-cinq ans, il s'éprit de l’art et de la vie (Voyage aux Pyrénées). Alors son style se transforme et sa pensée s’assouplit, mais on sent toujours le logicien derrière l'artiste. La . même évolution se constate, avec des nuances différentes, - chez Pascal, chez $S. Mill, chez Gœthe, chez Renan, etc. Tous ces écrivains-penseurs sont passés du type intellectuel et livresque au type esthétique et concret, ou
(:) Les Images, p. 22.
(2) L'évolution de Taïine et de Renan est en réalité un passage du type * scientifique au type littéraire.
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plütôt ils ont complété leur culture abstraite par une formation sensible et sentimentale. La fusion des deux éléments est d’ailleurs rarement parfaite ; presque toujours on sent le raccord. L'exemple de Renan est peut-être le moins connu. Ce jeune homme, épris de la scolastique et de la philosophie, venait d'écrire l'Avenir de la Science, quand, à l’automne de 1849 (ilavait vingt-six ans), il fit un voyage en Italie, comme jadis Gœthe. Ce voyage exerça sur son esprit une profonde influence. Après s'être nourri d’abstractions, il découvrait le monde de la forme sensible et de la beauté! Il nous dépeint ses impressions dans Patrice : « Ce côté de l’art, jusque-là fermé pour moi, dit-il, m'apparut radieux et consolateur... Je me réconciliai à quelques égards avec la réalité. » Et plus loin : « Notre idéalisme est abstrait, sévère, sans images, celui du peuple italien est plastique, invinciblement porté à se traduire et à s'exprimer... On ne pense pas (dans ce pays); car, penser c'est agir par l'intelligence : on sent. » Et voilà comment l’auteur de l’Avenir de la Science se préparait à devenir l'écrivain de la Vie de Jésus et des Dialoques philosophiques.
Nous avons distingué jusqu'ici deux groupes de littératures : les lucides qui veulent propager des vérités et qui s’attachent à leur donner le maximum de puissance et de relief; et les imaginatifs qui ont des visions sugges- : tives et hallucinantes. Il existe une troisième catégorie d'écrivains : ce sont les subjectifs qui décrivent leurs états d'âme, leurs impressions personnelles en face des choses et des hommes. Le monde extérieur devient pour eux la matière non d'idées ou d'images, mais de sentiments : ce sont essentiellement des émotifs. =
On a beaucoup discuté sur la réalité du éype affectif. Naturellement, les purs abstraits et les purs imaginatifs se refusent à admettre l'existence de ce type. Mais des
documents d’une sincérité et d’une valeur indiscutables tranchent la question par l’affirmative : ce sont les ouvrages de certains écrivains et les œuvres des grands compositeurs de musique. De même qu'il y a des souvenirs abstraits et des images proprement dites, il y a aussi des souvenirs émotifs ; la mémoire affective existe au même titre que la mémoire intellectuelle et que la mémoire sensible : « Il y a des sentiments imaginaires ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un sentiment réel autant que la simple représentation d’un objet diffère de sa réelle vision (‘). » M. P. Souriau ajoute que cette faculté, très inégalement répartie, est particulièrement développée chez les romanciers, chez les poètes et chez leurs lecteurs. Certaines œuvres, en effet, ne visent pas à nous instruire ou à charmer notre imagination, mais uniquement à nous émouvoir. Elles ont l'attrait de ces visages impressionnants dont on ne peut détacher ses yeux, dès qu'on les a une fois aperçus.
Suivant Th. Ribot, « i/ existe un type affectif aussi net, aussi tranché que le type visuel, le type auditif et le type moteur. Il consiste dans la réviviscence aisée, complète et prépondérante des représentations affectives (*). » Parmi les documents qu'a rassemblés Ribot, l’un des plus remarquables est une communication écrite de Sully- Prudhomme : « J'ai l'habitude, écrit ce poète, de me séparer des vers que je viens de faire avant de les achever, de les laisser quelque temps dans mes tiroirs. Je les y oublie même parfois quand la pièce m'a paru manquée, et il m'arrive de les retrouver plusieurs années après. Je les recompose alors, et j'ai la faculté d'évoquer avec une grande netteté le sentiment qui les avait suggérés.
(:) La Réverie esthétique, p. 112.
(2) La Psychologie des sentiments, p. 166.
menrré. — /Voologie. 13
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Ce sentiment, je le fais poser pour ainsi dire dans mon for intérieur, comme un modèle que je copie avec la palette et le pinceau du langage... Il me semble que je travaille alors sur le souvenir d’un état affectif (‘). » Le témoignage de P. Bourget est plus significatif encore que le précédent : « Je crois que ma faculté maîtresse, écrit Bourget, a toujours été l'imagination des sentiments. Médiocrement doué pour l'évocation des formes, j'ai de la peine à me rappeler avec exactitude un endroit, un tableau, une statue, Je serais embarrassé de dire la couleur des yeux et des cheveux d’une personne que j'aurais vue seulement deux ou trois fois. En revanche, le souvenir des émotions les plus légères demeure si vivant dans ma mémoire que j'ai la puissance de les ressentir, pour ainsi dire à nouveau, avec toute leur douceur et toute leur amertume, même quand il s’agit de joies ou de douleurs aussi lointaines, par exemple, que celles de mes premiers jours de collège. IL m'est impossible aussi de m'’intéresser à quelqu'un, sans me figurer avec une intensité presque égale à celle de mes souvenirs personnels, ses façons de sentir, ses goûts et ses dégoûts, ses plaisirs et ses chagrins.. C’est ce don qui me semble avoir fait de moi un écrivain (?). »
Le type affectif existe donc (‘), mais il a une importance tout autre que le type visuel, auditif ou moteur : c’est un type complet, alors que les types sensoriels sont partiels.
() Sully-Prudhomme n’est pas un pur affectif, puisque c’est un poètephilosophe : les sentiments qui animent ses pièces sont ordinairement des sentiments intellectualisés. Cependant ses poésies les plus réussies sont des études psychologiques : c'est avant tout un poète de la vie intérieure.
; 5 np autobiographique citée par V. Giraud dans les Maïtres de l'heure, “LCD. ù
1e) L'opposition entre l’affectif et l’abstrait apparaît chez les orateurs qui comprennent deux grandes familles, celle des dialecticiens (Bourdaloue, Dufaure) et celle des pathétiques (Bossuet, Berryer). À
Les sentiments occupent dans l'existence ordinaire une place plus considérable que les sensations : combien d’individus déploient leur activité dans un milieu invariable et combien sont fermés au monde extérieur ! Par contre, les individus sans cœur sont rares : encore ont-ils es réserves de sensibilité pour leurs propres malheurs. La plupart sont attentifs à leur vie intérieure en tant que successions de sentiments agréables ou pénibles. Tous les hommes ne sont pas des affectifs, mais tous sont accessibles aux émotions et capables de s'intéresser aux œuvres émouvantes. Les purs abstraits, ceux qui vivent perpétuellement dans le monde des ie sont peu nombreux; les sensoriels ne le sont guère plus. Mais les affectifs ne légion. Élevée à un certain degré, la puissance affective est créatrice, comme l'abstraction et l'imagination. Les œuvres à base émotive, même si l’on met à part la musique, sont innombrables. Et ce sont les plus accessibles au grand public. La littérature populaire est essentellement sentimentale (feuilleton, mélodrame) ; et, à côté d'œuvres médiocres, cette littérature compte des chefsd'œuvre.
D'ailleurs, il y a une grande variété d’émotifs comme d’abstraits et d’imaginatifs. Les uns s'intéressent aux émotions grossières et sensuelles, les autres aux sentiments plus raffinés de la-famille, d’autres encore aux émotions intellectuelles. Les uns essaient de clarifier leurs sentiments, de les expliquer, de les pénétrer d’intelligence, les autres préfèrent les associer à des images et composer des « paysages introspectifs ». Les symbolistes' empruntent aux écrivains plastiques quelques-uns de leurs procédés pour exprimer des sentiments. Leurs vers sont une musique qui a un étrange pouvoir d’incantation. À l’aide d'images rares et de correspondances, ils font surgir un monde de sentiments profonds, riches en réso-
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nances multiples : « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » (Baudelaire). Leur art est à la fois pittoresque et subtil, obscur et profond comme la vie intérieure. Plus encore que les romantiques, les symbolistes, ces romantiques forcenés, s'opposent aux classiques : ils fuient la clarté et se laissent guider par l'instinct et l'inconscient; ils dénigrent l'intelligence au profit des puissances sourdes et mystérieuses de l’être. Dans un récent article des Débats (:), H. de Régnier plaidait la cause de ces écrivains qui forment dans la pénombre de notre littérature un groupe un peu à l'écart : « un Nerval (:) avec ses mystiques sonnets des Chimères, un Rimbaud avec ses surprenantes //luminations, un Laforgue avec les délicieuses Moralités légendaires, un Paul Claudel avec Îla Connaissance de l'Art », surtout un Stéphane Mallarmé, et encore un Paul Lafargue dont les poèmes en prose sont apparentés au Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand, mais s’en distinguent par un extraordinaire don d'images. Cette famille compte aussi des écrivains de marque, aux œuvres troubles et mystiques, comme M. Barrès et M. Maeterlinck, et elle a son philosophe illustre, son chef de chœur, Henri Bergson.
En résumé, on peut distinguer trois catégories de littérateurs : les littérateurs à idées, les abstraïts, remarquables par la clarté et la logique; les sensoriels ou imaginatifs qui brillent par l'éclat de leurs descriptions; les émotifs, analystes ou lyriques, qui valent par la finesse et le pouvoir de suggestion. Chacun de ces groupes comprend
(:) Feuilleton du 14 juillet 1912.
() Th. Gautier disait de Gérard de Nerval : « Il est plus subjectif qu'objectif, s'occupe plus de l'idée que de l’image. » Nerval est en effet un subjectif, mais un subjectif à sentiments et non à idées, un vrai subjectif. Ces termes de subjectif et d'objectif, comme ceux d’analyste et de synthétiste, devraient être abandonnés par le noologiste.
à son tour des sous-types, et chacun est relié aux autres par des types intermédiaires. Par exemple, le sensoriel peut être un équilibré comme À. Daudet, ou un partiel : coloriste, photique ou plastique. Les arts proprement dits nous en offrent des échantillons plus nets que la littérature (*). Suivant P. Lacombe, il y aurait « quatre sortes d’imaginations assez tranchées qui sont propres à la littérature : l'imagination subjective, l'imagination pittoresque ou objective, l'imagination analogique, l'imagination significative. La première reproduit les émotions et les sentiments que nous avons éprouvés ; la seconde, les contours, couleurs, aspects, positions des objets; la troisième, par des liens de similarité vague, réunit aux objets et sentiments réels d’autres objets ou sentiments très différents, parfois très éloignés; la quatrième joint à l'expression des sentiments et des émotions ou des pensées, dont le sujet peut être nous-même ou une autre personne, la peinture des dehors qui accompagnent ordinairement ces états psychiques et qui les révèlent (2). » L'imagination subjective et l'imagination pittoresque correspondent respectivement à nos émotifs et à nos sensoriels. Mais l’imagination significative n’est qu'une combinaison des deux précédentes : elle peut appartenir soit aux émotifs, soit aux sensoriels. Quant à l’imagination analogique, elle se rencontre à des degrés divers chez tous les écrivains, chez tous les artistes, et ne peut en caractériser aucun (°).
Un trait commun aux écrivains est qu'ils sont tous des verbaux: Le choix des mots a naturellement pour eux une grande importance. Le capital d'idées, de sentiments ou d'images de l'écrivain ne varie guère au cours de sa vie
1) Cf. les études de Wechniakoff.
@) Histoire littéraire, p. 86. Lacombe donne des exemples au chapitre
des figures, p. 396.
(5) Lacombe ne tient pas compte de l'imagination abstraite.
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productrice, mais il progresse dans la façon d'exprimer ce qu’il veut dire. L’abstrait trouve de mieux en mieux le mot juste, le sensoriel l’image exacte, le sentimental la notation expressive. Chacun d’eux acquiert une sûreté toujours plus grande dans le maniement du vocabulaire et dans l’utilisation des ressources de la syntaxe. L’écrivain joue avec les mots, et ce jeu excitant renforce ses sentiments, intensifie ses images, accentue ses idées (1). L’exécution fait partie intégrante de la création littéraire : c'est pourquoi tout homme de lettres est un peu dupe des mots, parce que les mots obéissent à sa fantaisie. Il est guetté par le verbalisme, qui est une déviation de la faculté littéraire.
(*) C’est la part de vérité qui est contenue dans la thèse de Lacombe.