PRATICIENS OÙ HOMMES D'ACTION
ticien, qui est un type assez répandu et d’une e grande importance. Ce merveilleux psychologue passa longtemps à côté du praticien sans en soupçonner l'existence. Il employait pour la mesure de l'intelligence une soixantaine de tests qu’on peut diviser en deux catégories : les épreuves d'intelligence sensorielle et les épreuves d'intelligence verbale. « J'ignorais, dit-il, que la différence de ces deux groupes fût très importante, et je dois même avouer qu’en préparant tous ces tests avec le D’ Simon, nous n’avions pas procédé avec l’idée directrice de séparer l'intelligence sensorielle de l'intelligence verbale. Ce furent les faits, les résultats d'expérience qui nous obligèrent à cette séparation (!). »
Ce qui a empêché jusqu'ici de reconnaître le praticien et de lui accorder l'attention qu’il mérite, c’est un préjugé sur l'intelligence, hérité des Grecs par l'intermédiaire des Romains (:). La société des Hellènes était divisée en
Biner opposait au littéraire ou au verbal le pra-
(:) Idées modernes sur les enfants, p. 282.
(2) L'historique qui suit est très schématique et comporterait plus d’une retouche. Ainsi le grec Anaxagore déclare que l’homme est intelligent parce qu'il a des mains; mais c’est une opinion isolée. Le développement de la civilisation exigeait sans doute le divorce entre la spéculation et le travail. Au début, il était nécessaire d'affirmer l'importance du mot, serviteur de
hommes libres et en esclaves, destinés par nature, disait Aristote, les uns à commander, les autres à obéir. Aux hommes libres étaient réservés les études et Les arts libéraux, aux esclaves les métiers serviles et ignobles. Seuls les arts libéraux requéraient l'exercice de l'intelligence, dont les manifestationsles plus hautes étaient les discours et les recherches philosophiques. Ce peuple de bavards fit du logos ou du mot le symbole de la raison; en même temps servile devint synonyme d'inintelligent et de mécanique : les artisans étaient des organes aveugles, des automates au service de leurs maîtres doués de raison. L'incompatibilité entre l'exercice de l'intelligence et le travail manuel fut acceptée comme un dogme par les Romains (:) et se répandit ensuite dans l'opinion des gens cultivés de notre pays et des pays latins (*). Jusqu'au xvu° siècle, le chirurgien est considéré comme un être inférieur par les médecins, et voisine avec les barbiers. Malgré la réhabilitation du travail manuel par le christianisme et par les ordres monacaux, malgré l'apologie des artisans et des inventeurs par les Encyclopédistes, malgré la philosophie de Proudhon et les théories de G. Sorel sur « le producteur », ce préjugé tenace continue à subsister dans la majorité des esprits. Or, ce préjugé est une
l’abstraction, qui libère l'intelligence, en face du geste monotone qui asservit l’homme à sa tâche et confine la pensée dans un cercle restreint. D'ailleurs, l'essor de la pensée spéculative, consécutif au mépris des opérations manuelles réservées aux esclaves, devait favoriser à longue échéance le déploiement de l’activité technique.
(t) G£. Cicéron : De Officüs, I, 150. L'esprit pratique des Romains fait cependant une exception en faveur de l’agriculture et du commerce en gros.
(?) Ce préjugé est moins répandu dans les pays Anglo-Saxons dont la tradition est différente de la nôtre, parce que plus récente. Aux Etats-Unis notamment, le développement des écoles techniques est considérable et les travaux manuels occupent une large place dans les écoles primaires de
garçons. V. le beau livre d'Omer Buyse : Méthodes américai > : Charleroi, 1908. caines d'éducation,
erreur grosse de périls pour la société, et il est urgent de le combattre.
Disons-le hardiment : l'intelligence n’est pas le monopole des intellectuels, elle ne se manifeste pas seulement dans les travaux de l'esprit et dans Les exercices scolaires; elle se révèle par toutes les formes du travail humain. Plus des trois quarts des hommes exercent des métiers : croit-on que ces hommes n'aient pas leur élite intellectuelle? Mais, pendant que cette élite besogne et invente, les méditatifs et les discoureurs ne songent pas à elle. Suivant la fine remarque du Spectateur, les hommes pratiques sont englobés dans une seule catégorie qu'on oppose aux multiples catégories des savants, des écrivains, des artistes,
desorateurs, des politiques, ce qui a pour effet de donner
le change sur leur nombre et sur leur importance. Les hommes de pensée ne s'occupent guère plus des artisans que les hommes de parole, et l'intelligence n'a été ana lysée que par les philosophes, qui envisagent surtout sa fonction logique. Or cette fonction n’est pas exclusive : la faculté de juger et de comprendre se déploie dans plusieurs directions, elle n’est pas seulement une machine à raisonner ou à composer des livres. L'intelligence de celui qui « se débrouille » dans la vie doit être mise en regard de celle du philosophe qui assemble des concepts. IL y a une intelligence mécanique, comme il y a une imagination mécanique : c'est même la plus vieille en date, celle dont les autres formes de l'intelligence sont sorties peu à peu. Et il n'est pas paradoxal de soutenir que nulle part l'homme n’a dépensé plus d'intelligence que dans le domaine mécanique : les machines sont, avec les mathématiques et les œuvres musicales, les créations les plus étonnantes de l'esprit humain.
Qu'est-ce qui caractérise le praticien ? C’est en général son habileté à manier les choses et, consécutivement, les
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hommes; mais cette habileté a comme contre-partie une incapacité plus ou moins complète à manier les mots, soit oralement, soit par écrit.
Il y a bien des degrés dans l'intelligence pratique ou technique. Le praticien par excellence est l'inventeur; mais on connaît mal la biographie et la psychologie des inventeurs, parce qu’ils sont souvent méconnus ou spoliés, et qu’ils ne savent pas se raconter eux-mêmes. La plupart des praticiens ignorent comment procède leur pensée et sont incapables d'analyser leurs démarches intellectuelles, parce que leur réflexion est ordinairement inconsciente, et s’objective dans des résultats qui accaparent toute leur attention. L’unique ressource du psychologue est d'interroger les inventeurs contemporains, et d’observer les jeunes gens qui ont des dispositions pratiques. Or les lacunes du type frappent beaucoup plus que ses aptitudes positives, à cause de l'orientation livresque de notre enseignement et de la formation que nous avons tous reçue.
Remarquons tout d'abord que l'intelligence pratique fait généralement défaut aux philosophes et aux savants, dont toute l'attention est concentrée sur les problèmes spéculatifs. Tel théoricien répugne à manipuler, et tel psychologue est d’une gaucherie frappante. Montaigne avoue sa grande maladresse : « Les mains, dit-il, je les ai si gourdes que je ne sais pas écrire seulement pour moi (‘). » Selon Diderot, le même Montaigne aurait écritque « les armes à feu sont de si peu d'effet, sauf l’étonnement des oreilles, à quoi chacun est désormais apprivoisé, qu'il espère qu'on en quittera l'usage ». J'ai cherché en vain le texte dans les Æssais, mais il est vraisemblable et rappelle la phrase monumentale de Thiers
(*) Essais, 1. IL, ch. xvu, éd. Jouaust (texte 1588), t. IV, p. 226.
sur les chemins de fer. Descartes avouait n'avoir jamais pratiqué aucun art ni métier, « non plus que s'il était venu au monde sans mains ». J.-J. Rousseau note aussi ga maladresse. M" de Warens avait voulu lui faire apprendre la danse et les armes. Mais, dit Rousseau, « quoique leste et bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser un menuet »: à la salle d'armes, ce fut encore pis : « après trois mois de leçons, jamais je n’eus le poignet assez souple ou le bras assez ferme pour retenir mon fleuret quand il plaisait au maître de me le faire sauter » (F. H. Poincaré était gauche et hésitant dans ses mouvements (:). I1 semble donc que l'intelligence conceptuelle et l'intelligence technique sont ordinairement dissociées ; mais leur union n’est pas impossible, témoins Archimède, Paseal et J. Watt.
Au contraire, la faculté technique est presque toujours exclusive de la faculté oratoire. Qu'on lise des brevets d'invention, et on se convaincra aussitôt de la séparation de ces deux talents : néologismes et termes bizarres, phrases incorrectes etobscures, style diffus et sans netteté, impuissance à caractériser brièvement et fortement l’invention, tels sont les traits habituels des brevets. La langue des brevets fournirait la matière d’une belle étude à un linguiste psychologue. Il y a un contraste frappant
(:) Confessions, 1° partie, liv. Y.
(2) H. Poincaré, par le D: Tourouse, p. 57 et p. 168. Faut-il en conclure avec Toulouse qu’il n’y a pas de rapport direct entre les aptitudes sensorimotrices et le développement intellectuel ? C’est préjuger la question de savoir s’il n’y aurait pas une intelligence pratique. L'alliance entre les deux formes de l’intelligence : la théorique et la pratique, est sans doute exceptionnelle; mais l'intelligence n’est pas le monopole des théoriciens, et les théoriciens raisonneraient bientôt à vide sans l'apport des praticiens. — Citons encore l'exemple d'Ampère qui était gauche et « emprunté » (NV. l'admirable Journal et Correspondance d’André-Marie Amrère, Paris, Ollendortt, 8° éd. 1893) : Ampère écrit mal, il n’est pas soigneux de s8 personne, il gâte ses habits en faisant de la chimie, etc., etc.; mais quelle intelligence et quel cœur !
entre les beaux parleurs qui jonglent avec les mots et les artisans qui œuvrent en silence (‘). L'orateur, appliqué à combiner des mots et des phrases, est détourné du commerce des choses; le bon ouvrier examine et n’a pas le temps de parler. Pour ma part, je me méfie de celui qui, appelé pour une réparation, explique ce qu'il faut faire, et se perden considérations : c’est, neuf fois sur dix, un ouvrier routinier et médiocre. Le bon artisan a toute son attention concentrée dans le regard et au bout de ses doigts. Ce n’est pas à dire qu'il soit incapable de parler : il se sert même d’une langue précise et savoureuse; mais il n’est pas bavard, parler ou écrire ne sont pas son fait. Toute son intelligence est dans l’exécution; il ne tient pas de discours à ses apprentis, il les dresse par l'exemple : il travaille sous leurs yeux, et pour se faire comprendre, il a recours au dessin, cet « art sans paroles ».
« La technique se transmet actuellement de la même manière qu'aux premiers âges de l'humanité. Les arts manuels ne se prêtent pas facilement à un enseignement didactique. Ce sont des traditions qui se lèguent de génération à génération, par l’enseignement individuel, par l’apprentissage, par la transmission orale des secrets de métier et des tours de main. Nos bibliothèques, bourrées de traités et de manuels théoriques, de dissertations de ommi re scibili, sont relativement pauvres en traités pratiques. Encore ceux-cine remplacent-ils jamais l’enseignement oral, car évidemment tout ce qui, dans les arts industriels, requiert l'habileté personnelle de l’ouvrier, le savoir-faire pouvant résulter d’une longue familiarité avec la matière à manipuler, ne saurait être appris dans
(1) Même contraste entre orateurs et administrateurs : les curés doyens sont ordinairement de médiocres prédicateurs. Le bon sens (connaissance des hommes et des choses) exclut une certaine imagination.
les livres. La technique passe du maître à l'apprenti par l'intermédiaire d'un commerce journalier et d’habitudes contractées dans ce commerce, que rien ne peut remplacer. C’est en forgeant qu’on devient forgeron (1). »
Le préparateur de Binet, qui comprend en un quart d'heure le mécanisme de tous ses appareils et qui s'amuse ensuite à les nettoyer et à les mettre au point, s'exprime avec peine et ne sait pas exploiter ses trouvailles : il est inapte à manier les idées générales. L'observation de Binet est si intéressante qu’elle mérite d’être transcrite ici : « J'ai eu à mon laboratoire un élève qui, dès le premier jour, m'étonna. Il était jeune et ne savait presque rien, mais il était avide d'apprendre (*). Sur sa demande, je lui montrai le fonctionnement de quelques appareils délicats, des chronomètres, des cylindres enregistreurs ; il m’écoutait avec une extrême attention, touchait discrètement d’un mouvement lent les organes que je mettais en activité devant lui. Quelque jours après, j'avais une démonstration à faire devant plusieurs élèves, je trouvai les appareils tout préparés, les piles avec les fils correcteurs attachés, les cylindres admirablement noircis, les tambours en bon état, et tout cela ajusté de la manière la plus intelligente comme si un vieux préparateur avait passé par là. Mon nouvel élève avait tout fait. Pendant ma démonstration, il s’occupa de faire fonctionner les appareils, il prenait les tracés les plus difficiles ; et toujours cela s’encadrait dans ma conférence, la démonstration se faisait au moment juste, ni trop tôt ni trop tard. Quand mon auditoire partit, je me tournai vers lui et je lui demandai avec surprise qui lui avait appris la méthode graphique, et ilme répondit avec un ton surpris
() L. Wasser : Le rythme du progrès, p. 131.
?) La curiosité, ce signe de l'intelligence, n’est pas propre aux érudits : les inventeurs et les artistes sont curieux dans leur sphère.
de ma propre surprise : « Mais, Monsieur, c'est vous. » Cela veut dire qu’en un quart d'heure, il avait appris plus qu’un élève ordinaire en dix séances de manipulations. Cet élève étonnant d’habileté manuelle est devenu plus tard un de mes meilleurs collaborateurs. » C'est, ajoute Binet, un esprit ingénieux, vif, pénétrant, pondéré, mais ce n’est pas un esprit complet (‘): « Ce qui est un peu faible chez lui, c’est le verbe. IL n’écrit pas avec la même profondeur qu'il pense ; dans sa correspondance, les phrases se suivent, trop simples, accrochées par l’élémentaire conjonction ef; il y a peu de phrases subordonnées, peu de nuances. Ses articles aussi sont d’une langue élémentaire. Sa parole est sans recherche, sans brillant, mais elle est si nette, si précise qu'on s'attache au fond plus qu’à la forme. Il ne doit rien au verbe (*). » Autre exemple : Léon Foucault commença par des études peu brillantes : « les vérités abstraites, dit le physicien Lemoine, n'étaient d’abord pour lui que des subtilités vaines ; la préparation au baccalauréat lui fut assez pénible. » Ensuite, il devint le préparateur, excessivement adroit et ingénieux, d’un cours de microscopie à la Faculté de Médecine, et il entreprit ses belles recherches sur la vitesse de la lumière, suivies de tant d’autres expériences ou inventions devenues classiques (:). Sa science n'avait rien de livresque : il apprenait en inventant, disait de lui J. Bertrand, et après il consultait Les livres dans la mesure où il en avait besoin (‘).
() Pourquoi pas ? Il n’est pas universel, mais complet en son genre.
(®) 1dées modernes sur les enfants, p. 279.
(*) Le gyroscope, ce merveilleux instrument d'équilibre, assure à L. Foucault une place privilégiée parmi les inventeurs. C’est peut-être le seul mécanisme complet, simple et original, dont on connaisse l’origine. Et ce jouet reçoit des applications de plus en plus étendues dans la navigation sous-marine et aérienne, etc.
(+) L. Foucault, qui ignorait presque complètement les mathématiques,
Le praticien n’est donc ni un verbal ni un livresque, il n’a pas de goût pour les idées générales, pour les concepts tout faits ; il n’est pas davantage un subjectif ou contemplatif de la vie intérieure, ce qui n'exclut pas la connaissance des hommes, observés du dehors comme des choses. En revanche, il a des aptitudes positives (‘). IL est remarquable d'abord par son habileté manuelle, il a des mains souples et adroites. La main est un organe merveilleux dont dérivent presque tous nos outils. La multiplicité des opérations qu'elle peut accomplir est aussi admirable que la diversité de nos fonctions mentales. À l'inverse des autres organes à fonction unique et spécialisée, la main peut exécuter n'importe quel travail, à cause de sa mobilité et de la perfection de sa structure (:)}. Qu'on essaie seulement de dénombrer les mouvements propres à la main, en dehors de ses fonctions animales de patte, de pince, de griffe ou de nageoire ! Organe de préhension pour la nourriture et par suite pour les autres objets, à cause de la disposition du pouce qui est opposable aux autres doigts, la main est de plus agencée pour l'accomplissement de toute une série d'actes mécaniques, que la combinaison des deux mains renforce et complète. La possession de mains souples et exercées confère à l'individu une grande supériorité qui retentit
trouva par un trait de génie la loi d’oscillation du pendule à Paris, qui comporte une expression mathématique compliquée.
() « Il n’est pas facile d'expliquer d’une manière claire et complète en quoi consiste l’habileté dans l'expérience et la pratique. On voit immédiatement qu’elle suppose le talent d'observation, d’une observation à la fois détaillée, étendue et rapide, une mémoire prompte el fidèle qui se rappelle avec exactitude et sans hésitations les résultats de la théorie; une grande présence d'esprit que ne déconcertent pas les circonstances imprévues; en outre, dans certains cas, des sens très perfectionnés et l'agilité du corps. On sait que tous ces avantages ne peuvent s’acquérir que par des habitudes actives et par un genre de vie qui nous familiarise avec les circonstances réelles dans lesquelles se développent certains talents. » (Dugald-Stewart.)
(2) Cf. Benson : Evolution créatrice, p. 144.
sur le contenu de sa pensée : habileté et ingéniosité vont de pair. « Le succès de beaucoup de créations mécaniques, écrit Ribot, dépend de l'adresse dans la manipulation (!). » Cette adresse manuelle s'accompagne naturellement d’une prédominance des images motrices et tactiles (>), et d’un développement de la mémoire spéciale des objets et de Leurs propriétés (images concrètes) : chaque forme d'intelligence est servie par le genre d'images et de souvenirs qu’elle met habituellement en œuvre.
La pensée du praticien diffère à la fois de celle du rêveur et de celle du théoricien. Contrairement au réveur qui se laisse emporter par le courant capricieux de ses associations, parfois sans lien avec la réalité présente, le praticien est perpétuellement adapté aux faits. Son intelligence est régie par une finalité sévère ; ses sens sont toujours en éveil et ses muscles prêts à répondre aux excitations extérieures : il y a une correspondance exacte entre son œil et sa main (il manie ses images visuelles), comme chez le musicien entre l'oreille et l'appareil phonateur. Contrairement au spéculatif qui combine des idées générales, le praticien utilise des « concepts manuels » et pense en fonction de la matière, tel le statuaire qui pétrit sa glaise. Il a l'habitude d'essayer ce qu'il imagine, et soumet chacune de ses conceptions au contrôle de l’expérience : il veut voir ce qu’elle peut donner, car il résout des problèmes pratiques que seule la pratique a qualité pour trancher. Les conditions de l'application, qui sont accessoires pour le théoricien, deviennent prépondérantes pour lui. Le spéculatif pose souvent des problèmes artificiels, et il résout des difficultés imaginaires par des explications verbales. Par exemple, dans le domaine artistique,
(*) Essai sur l'Imagination créatrice, p. 2241. () Les rêves du praticien sont surtout moteurs.
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certains esprits livresques cherchent la raison des formes ou des couleurs dans de pures idées et prêtent aux monuments Je ne sais quel symbolisme numérique ou mystique, alors qu'ils résultent d’un effort progressif d’adaptation aux conditions qui résultent de la pratique (1). C’est la nécessité qui a imposé telle ou telle disposition, à la suite d'essais répétés en tous sens et de corrections apportées à un agencement heureux. L'intelligence pratique agit par coordination de moyens à une fin entrevue comme possible après les tentatives antérieures. Elle combine les matériaux et les formes propres à réaliser cette fin : une intention dirige ses calculs, et l'expérience limite ses procédés (°).
Les idées du praticien ne sont pas celles du verbal ni celles du théoricien. Il importe d’insister sur ce point, car c'est surtout la nature des idées qui détermine le type mental.
La marque du verbal est l’irréalisme : il généralise hâtivement et se meut dans l’à peu près, car il ne sait ni observer ni expérimenter. N'ayant pas l'habitude de vérifier ses idées, il se contente de concepts tout faits empruntés aux autres, ou conçus ?n abstracto sans référence à la réalité ; ses idées sont des moules de confection, non des vêtements sur mesure. Au contraire, la pratique assidue d’un métier enseigne la précision et la justesse de la pensée : « La pensée ouvrière, quand elle est éduquée
(:) Cf. les divagations symbolistes auxquelles a donné lieu l’art gothique. I1 n’y à pas de véritable critique d’art en dehors des connaissances techniques.
(2) « I y a, dit Ribot, chez les inventeurs une qualité innée : c’est une orientation dans le sens pratique, utile; une tendance à agir non dans le monde des rêves ou des sentiments humains, non sur les individus ou les masses sociales (nous reviendrons sur ce point), non pour atteindre une connaissance théorique de la nature; mais pour se rendre maître des forces naturelles, les transformer et les adapter à un but. » (Op. cit., p. 226.)
professionnellement est, comme la pensée paysanne, l’une des plus fortes qui soient, parce qu’elle est une des plus directes. C’est ce qui faisait écrire à Pascal : « opinions saines du peuple. » Cette pensée professionnelle a un nom : elle s'appelle le « bon sens » (‘). Le bon sens est ajustement des idées au réel, rectification incessante de la pensée par l'expérience. Les idées abstraites qui s'enselgnent à l’école ou qui s’apprennent dans les livres sont mortes et inefficaces, tandis que les idées nées du métier ont une justesse et une efficacité étonnantes : la culture professionnelle fait de l'excellent artisan l’égal du savant ou de l'artiste (*). Le praticien ne raisonne pas sur des généralités vagues et des approximations : ses idées sont prises à même la réalité et prêtes à s’insérer dans la maüière. Il envisage toujours des cas concrets, des problèmes qui ont des données précises et des solutions exactes. Pour les résoudre, il utilise son expérience des cas analogues et des matériaux. Le menuisier connaît les propriétés et les usages des différents bois, il a exécuté les principaux assemblages dont la combinaison répond à toutes les exigences pratiques. Ses recherches sont limitées par les conditions générales et spéciales du problème à résoudre, notamment par les mesures qu'il implique. La solution en est déterminée dans ses grandes lignes :
(*) Jumus : Billet de l’Écho de Paris du 20 juillet 1914 (Cf. Billet du 25 mai 1914). Le praticien pourrait dire au livresque, comme Catinat à certains critiques : « Vous parlez là d’une chose que vous avez pensée, mais que vous ne savez pas. »
(?) L'ouvrier commence à se méfier du pur intellectuel qui n’est souvent qu’un verbal : la cause du syndicalisme se sépare de plus en plus de celle du socialisme. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l'ouvrage de M. Édouard Berth, préfacé par Georges Sorel, sur les Méfaits des Intellectuels. Le mépris du manuel pour l'intellectuel est fondé sur le fait qu’il produit des choses qui durent; le travail de l’intellectuel est trop souvent stérile et ne laisse pas de traces objectives et vérifiables.
les détails varient avec chaque application et sont subordonnés à des nécessités ou à des convenances particulières. Ainsi chaque serrure a sa clef qui ressemble essentiellement aux autres clefs, et qui n’en diffère que par les dimensions ou par certaines particularités : le serrurier n'emploie le « passe-partout » que quand la clef est perdue ('). Les idées du praticien sont comme ses outils (:), des instruments généraux adaptés à une multiplicité d'actes individuels : chaque outil a sa fonction propre qui détermine sa forme, et chaque fonction est représentée par plusieurs outils de la même espèce (par exemple, Les
(*) Tite-Live écrit sur Archimède à propos des fortifications de Syracuse : « ul cuique aptum visum est loco, ita geuere omni tormentorum instruxit. » (Æistoire : XXIV, 34.) Et Fontenelle dit de Vauban dans son Æloge : « Il a paru des livres dont le titre promettait la véritable manière de fortifier selon M. de Vauban; mais il a toujours dit et il a fait voir par sa pratique qu’il n’avait point de manière. Chaque place différente lui en fournissait une nouvelle, selon les différentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrain. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les objets sont . Changeants, qui ne permettent point aux esprits bornés l'application de certaines règles fixes, et qui demandent à chaque moment les ressources naturelles et imprévues d’un génie heureux. »
() Chaque outil (cf. l’étymologie de Littré : usibilia) est une habitude motrice simple matérialisée. Or, l'habitude étant à l’action ce que la généralité est à la pensée, l'outil est l'équivalent du mot, c’est-à-dire que le rôle pratique des outils correspond au rôle conceptuel des mots. L'outil a donné naissance à la machine (xnyä4vn) par l'intermédiaire de l'engin (pñyos — du latin ingenium, d’où engeigner) : la machine motrice utilise l’outil comme le corps utilise la main. Elle est une combinaison de mouvements destinée à produire une catégorie spéciale de mouvements, dont chacune est représentée par un outil spécial. Le praticien décompose une opération en ses gestes élémentaires, comme la machine décompose un mouvement complexe : « Autre chose, en effet, est comprendre un mouvement difficile, autre chose pouvoir l’exécuter. Pour le comprendre, il suffit d’en réaliser l’essentiel, juste assez pour le distinguer des autres mouvements possibles. Mais pour savoir l’exécuter, il faut en outre l’avoir fait comprendre à son corps. Or la logique du corps (comme celle des machines) n’admet pas les sousentendus. Elle exige que toutes les parties constitutives du mouvement demandé soient montrées une à une, puis recomposées ensemble. Une analyse complète devient ici nécessaire, qui ne néglige aucun détail, et une synthèse actuelle, où l’on n’abrège rien. » (Bercsor : Matière el Mémoire, p. 117.) Bref, la pensée du praticien est calquée sur l’habitude motrice.
différents types de marteaux) qui correspondent chacun à une spécialisation de la fonction. La caractéristique de ces outils est leur rigoureuse finalité qui entraine par surcroît leur élégance ; d’abord rudimentaires et grossiers, ils ont subi un perfectionnement graduel qui les a affinés et rendus plus habiles (au sens étymologique du mot). Le praticien abstrait donc, c'est-à-dire compare et généralise, mais il le fait à sa façon qui n'est pas celle du verbal. Son idée générale reste incluse dans une opération particulière : il part du réel pour pouvoir agir sur le réel. Or, Le réel est le général individualisé. L'abstraction du praticien diffère également de celle du théoricien qui manie les généralités comme des billets de banque, sans songer à les convertir en monnaie. A. Comte a cru faire la philosophie de l'ingénieur, mais il a fait celle du polytechnicien déformé par l’abus des mathématiques. Le théoricien passe sans hésitation de la théorie à la pratique, en éliminant les difficultés de l’application et en se contentant de la formule mutatis mutandis ou « toutes choses égales d’ailleurs ». Pour le théoricien toutes les unités sont équivalentes : 1 — 1 et 9 + 1 — 10; mais, en pratique, le franc du riche n'égale pas le franc du pauvre, et posséder dix franes à la fois n’est pas la même chose qu'avoir une fois neuf francs et ensuite un franc. L’arithmétique abstraite conduit à la faillite. De même, pour le piéton, les kilomètres ne sont pas équivalents : le dixième kilomètre n’est pas identique au neuvième, car d'un kilomètre à l'autre la fatigue augmente et la route s’allonge. Le théoricien a un pouvoir illimité de conception : sa raison le soutient quand son imagination défaille, et elle continue à s'exercer au delà des bornes de la représentation (un myriagone est aussi réel à ses yeux qu'un hexagone) ; elle va du petit au grand par un simple agrandissement d'échelle et se meut sans
obstacle dans l’espace isotrope des géomètres (!). Le praticien, au contraire, s'arrête même en deçà de son imagination, il sait que la réalisation impose des limites à toute entreprise, et que le changement d'échelle introduit dans la solution d’un problème des difficultés imprévisibles : il y a de la distance entre le gabarit et l'appareil définitif! Le praticien n’est ni logicien, ni géomètre ; il use d’une logique et d’une géométrie instinctives, nées du maniement des solides (*). Il n'hésite pas à abandonner un raisonnement démenti par les faits, parce qu’il est plus observateur que logicien. Il jouit à un degré éminent de la faculté de voir les choses dans l’espace concret, partes extra partes, et il a l'habitude de figurer par des dessins cotés leurs rapports de position; mais ces rapports et ces lignes ne sont à ses yeux que des traces d'action. Dans la confection des chaînes unilinéaires les plus simples, iltient compte de la résistance des matériaux et de l’usure due à l’usage. Dans un assemblage complexe il envisage les relations des parties entre elles et des parties avec le tout, il prévoit les incidences les plus éloignées. En démontant un mécanisme, il le reconstruit mentalement : il ne se borne pas à isoler les différents rouages, il note les points d'attache, perçoit les connexions “et envisage Les réactions multiples. Ses calculs embrassent toutes les données pratiques : nature et qua-
(*) De là le désir du « colossal » qui hante certains esprits, ceux qui poussent la logique à l'extrême. Mais croit-on qu’on puisse fabriquer des bateaux toujours plus grands ou des canons toujours plus monstrueux ? M. Bertin a établi le fait d’une limite (60.000 tonnes) passé laquelle le poids disponible pour l'armement d’un navire cesserait de croître avec le déplacement, puis diminuerait.
(?) « Nous ne sommes géomètres que parce que nous sommes artisans. » - (Bereson : £volution créatrice, p. 489.) La géométrie rationnelle est d’abord de la géométrie pratique, moins quelque chose. Ensuite, elle a pris un essor indépendant, en reprenant de temps à autre le contact avec la géométrie appliquée (Desargues, Monge).
mentTRÉ. — /Voologie. 45
lité des matériaux, intensité du travail à fournir, distribution, durée, etc. (1).
Le praticien se révèle surtout par sa dextérité manuelle et son goût pour la mécanique. Mais d’autres indices permettent de le diagnostiquer : il a la vocation du dessin linéaire. Le dessin est le langage naturel du praticien ! IL soigne ses cahiers et les illustre par des images découpées ou des figures copiées. Les gravures lui en apprennent plus que le texte des livres. La confection des cartes géographiques l’absorbe : la cartographie devrait tenir dans l’enseignement la place qui lui revient ! Les images musculaires et motrices dominent chez le praticien, dans ses rêves comme dans son imagination dirigée ; s’il utilise des images aux contours arrêtés, c'est parce que le mouvement engendre les formes. Ses mains sont sans cesse en mouvement comme chez le sourd-muet. Mais la main n’est pas Le seul organe des mouvements : la bouche, dont le rôle se spécialise chez l’adulte au contrôle des aliments, fournit à l'enfant, qui porte tout à ses lèvres, des renseignements sur la forme, la résistance, la composition des objets (?). Je connais une artiste qui, depuis l’enfance, a l'habitude de dessiner mentalement avec ses dents, surtout avec les canines, les objets qu'elle voit, et qui ne parvient pas à se défaire de cette habitude gênante et parfois fatigante ; le matin à son réveil, elle se surprend à mâcher les formes des objets environnants. Sa fille, âgée de cinq ans, offre la même particularité. Certains artistes dessinent même avec leurs pieds. La proportion des gauchers doit être relativement forte chez les praticiens : l'artiste en question modèle avec ses deux mains,
(°) Gf. les essais de Pascal à propos de la machine arithmétique, les témoignages de Watt et de Vaucanson.
() I y aurait une belle étude à tenter sur la part respective des lèvres, de la langue et des dents dans les sensations tactiles et stéréogniques.
et aussi facilement avec la gauche qu'avec la droite. — Enfin le praticien est d'ordinaire un lent : il manie les choses, les manipule, les pèse, Les soupèse, les tourne et les retourne. IL s’obstine jusqu'à ce qu’il ait parfaitement compris, et travaille sans hâte, posément et solidement : il ne cherche pas à comprimer le temps qui se déroule pour lui uniformément et qui a la valeur d’une chose. Sa réflexion chemine à l’aide de points de repère matériels; les idées ne sont pour lui que des mots quand elles ne * correspondent pas à une chose, à un acte, à un fait ; la lenteur de la conception répond chez lui à la durée de l'exécution.
Les caractéristiques de la mentalité du praticien se présentent à un degré éminent chez « l'inventeur » qui est le praticien par excellence, puisqu'il fonda les pratiques de l'humanité. L'invention ne consiste pas seulement pour lui dans la vue claire et impérieuse du problème à résoudre ni dans l’image simple et nue qui résout le problème, mais dans le dispositif simple qui traduit pratiquement cette image. Voici le témoignage d’un inventeur cité par Ribot : « La mise au point, déclare-t-il, est la partie la plus ingrate du travail de l’inventeur. Il faut pour donner corps et consistance à l’idée entrevue, une patience, une persévérance à toute épreuve. Il faut retourner sous toutes leurs faces les moyens mécaniques qui doivent servir à articuler l’image, jusqu’à ce qu'on ait atteint la simplicité qui seule rendra l’invention viable (‘).» La simplicité des solutions pratiques est la marque du génie de l'inventeur. Son intelligence, régie par une finalité étroite, repousse les moyens exceptionnels et les procédés coûteux. L’inventeur utilise les matériaux les plus communs, ceux que la science ou l'industrie de son
(2) Imagination créatrice, p. 223.
temps peuvent fournir à bon compte. Edison est l'inventeur véritable de la lampe électrique, parce qu'il a su choisir un filament approprié et remplacer le charbon alors inutilisable par un tissu végétal carbonisé. Tous les praticiens sont inventeurs à leur manière et à leur heure, mais il y a de petites et de grandes inventions ; la même invention est souvent refaite sous la pression du besoin et des nécessités vitales ou sociales.
Le génie de l'invention se révèle de bonne heure, comme le génie musical et le génie mathématique. L'intelligence pratique est encore plus précoce. Elle se manifeste très tôt chez l'enfant qui doit apprendre à s'orienter dans le monde et à connaître les propriétés des choses pour éviter leurs chocs ou utiliser leurs qualités. Elle a dû apparaître au début de l'humanité ; nous lui sommes redevables des inventions merveilleuses qui sont le point de départ de tous les progrès techniques, et qui ont assuré à l’homme la maîtrise sur les animaux et sur les forces de la nature. Mais tous les enfants ne sont pas des habiles, et chez beaucoup l’habileté initiale subit un arrêt ou s’étiole définitivement sous l'influence de l'éducation et des exigences de la société. Chose singulière, le milieu actuel est moins favorable que les milieux primitifs au développement du sens pratique dans la masse des hommes : la société moderne est organisée de telle façon qu'elle dispense beaucoup d’hommes d’être adroits et d'avoir du bon sens. Suivant Binet (:), l’intelligence sensorielle voisine avec celle de l'animal. Elle existe chez les débiles et même chez les imbéciles d’hospice ; beaucoup d'anormaux (— élèves en retard de trois ans en lecture, orthographe et calcul) peuvent faire de bons ouvriers. On pourrait donc considérer la vocation pour
(*) Idées modernes sur les enfants, p. 282.
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l’art manuel comme un arrét dans le développement intellectuel. Nous ne partageons pas cette opinion timorée. La lecture, l’orthographe et le calcul ne fournissent pas la mesure de l'intelligence. Et nous revendiquons pour l'intelligence pratique le droit d'exister à côté (et non au-dessous) de l'intelligence scolaire. S'il y a de médiocres praticiens, il y en a aussi d’éminents. Que leur développement soit entravé par les exercices scolastiques, le fait n’a rien que de naturel, car ils sont directement opposés à l'essor de l'intelligence pratique. L'homme ne peut épanouir toutes les virtualités qui sommeillent en lui : il est obligé de bifurquer et de se spécialiser. Seuls, les praticiens décidés triomphent des obstacles que notre enseignement verbal et livresque dresse contre eux ; leurs années scolaires font tache dans leur vie.
Tous les professeurs connaissent l'élève rebelle à la poésie et aux idées générales ; il n’a pas la mémoire des phrases et ne brille pas par le raisonnement, ses devoirs sont lourds et ternes, mais il possède des sens éveillés, des mains souples et un esprit ingénieux. Ordinairement ils méprisent ce minus habens et le rangent parmi les « cancres » ou les « fruits secs », au lieu de regretter que l’école actuelle ne soit pas organisée pour la culture de ce type relativement assez répandu (‘). Sur dix élèves de l’enseignement secondaire, un ou deux peuvent être
(*) Assurément, il ne suffit pas d’être un mauvais élève, soit par paresse, soit par indigence d'esprit, à plus forte raison ne suffit-il pas de faire des fautes d'orthographe pour être doué d'intelligence pratique. Suivant Binet, la moïtté des cancres, peut-être les deux tiers, seraient des praticiens. Mais il est difficile, actuellement. de donner des précisions : on connait encore trop mal les causes de l'insuffisance scolaire, du retard, etc. Le praticien se reconnaît aisément quand, aux cours théoriques et aux classes, sont joints des travaux pratiques obligatoires pour tous les élèves (photographie, modelage, menuiserie, forge).
rangés sans hésitation dans cette catégorie. Voici un élève extrêmement lent (‘), en retard sur ses camarades et dont les devoirs pullulent de fautes d'orthographe ; mais en classe ses mains sont toujours en mouvement et habituellement munies d’un couteau, cet instrument universel ; à défaut de couteau, il tourne et retourne son plumier, l’époussète, visite son casier, frotte son tire-ligne; sa poche est un véritable magasin où gisent pêle-mêle : bouchons, ficelles, tubes de verre, papier émeri. IL affectionne les travaux pratiques, manipule avec entrain, soigne ses outils, observe attentivement les mouvements du maitre : ici, il a de l’ordre et de la persévérance, il est économe et diligent. Voici un autre élève qui écrit des phrases absurdes ou incohérentes dans ses dissertations et qui comprend mal mes questions ; mais il est empressé et serviable, il remarque tous les incidents extérieurs à la classe, c’est à lui qu'on a recours quand une carte se décroche ou que le bec à acétylène charbonne ; en excursion il répare les pneus crevés et il connaît admirablement sa bicyclette qu'il démonte de temps à autre pour le plaisir, qu'il nettoie avec tendresse. C'est lui qui signale les carreaux cassés et les dégâts du vent et de l'orage : il est heureux qu'il y ait parmi les hommes des gens pratiques et de bons chiens de garde ! Tel autre ne s’intéresse pas à l’histoire littéraire et confond les époques ou les auteurs; mais il connaît tous les types de bateaux et toutes les marques d'automobiles ou d’aéroplanes, avec la force de leurs moteurs; il dessine dans ses temps libres et c'est en outre un excellent photographe. Et je ne parle
(*) La lenteur n’est pas par elle-même un signe d’inintelligence, au contraire. Dans une classe de latin moyenne, mes deux meilleurs élèves sont les plus lents. Les acquisitions lentes sont ordinairements durables, et les choses ne se laissent pas manier comme les mots : elles exigent un examen prolongé et un usage fréquent.
pas des constructeurs en herbe, de ceux qui s’ingénient à combiner des dispositifs mécaniques.
Tous ces élèves manquent généralement d'intelligence scolaire, cependant ils ne sont pas dénués de toute intelligence. Mais, objectera-t-on, ne nous méprenons-nous pas sur leur valeur? N'est-ce pas le contraste entre leur habileté manuelle et leur faiblesse scolaire qui nous les fait juger intelligents ? Sans doute le maitre, qui est souvent lui-même assez maladroit, observe curieusement les manifestations de l'intelligence technique et peut s'exagérer leur mérite, encore que certains maîtres méprisent à priori les praticiens et ferment de parti-pris les yeux sur tout ce qui n’est pas exercice de classe! Mais il faut suivre l'élève en dehors des classes et après l'achèvement de ses études. Alors, on constate que les praticiens ne réussissent pas plus mal dans la vie que les « forts en thème »: au contraire, beaucoup ont une carrière brillante et font preuve de remarquables qualités d'adaptation aux circonstances. L’habileté à résoudre heureusement les problèmes variés que pose la vie n'est-elle pas la marque la plus sûre et la plus universelle de l’intelligence (!)?
L'intelligence « sensorielle » n'est pas le propre du praticien ou du technicien, elle appartient aussi à l'homme d'action. La grande famille des intelligences pratiques et réalistes se subdiviserait donc en deux branches : celle
(:) Suivant l'américain Spearmann, cité par Binet, il y aurait correspondance entre l’habileté à percevoir des sensations et l’'habileté à se tirer ’affaire dans la vie. Mais cette corrélation est beaucoup trop générale et trop vague : on n’en aperçoit pas le mécanisme. La corrélation inverse, qui est négative, serait plutôt vraie : les subjectifs et les abstraits sont généralement maladroits et inaptes aux affaires. Pour que ces corrélations fussent intéressantes, il faudrait partir d’aptitudes élémentaires et noter les aptitudes toujours solidaires ou ordinairement associées. C’est ainsi que chez les jeunes filles : l'écriture, le dessin et l'adresse manuelle vont habituellement de pair.
des manieurs de choses et celle des manieurs d'hommes. Il existe aussi des types mixtes tels que le commerçant, l'industriel, le financier, l'homme d’affaires, tous ceux qui manient à la fois des choses et des hommes, ou des choses humanisées.
La psychologie de l’homme d’action est analogue à celle du praticien (‘). Le maniement des hommes est plus délicat que celui des choses, mais il est, comme lui, à base de connaissance et de soumission aux faits. Praticiens et réalistes sont guidés par la même finalité ou par le même principe d'économie. Tous deux partent de l'observation du réel et travaillent sur le réel en tenant compte de ses propriétés ; leur imagination, qui est parfois prodigieuse (*), est rigoureusement canalisée par l'expérience : elle organise le futur en fonction de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui est possible. De même que le praticien est familier avec les choses qu'il agence, de même l’homme d'action a une connaissance précise des hommes et des mobiles de leur conduite. Il a le coup d'œil qui pèse Les individus et analyse les événements. IL ne passe pas son temps à s'observer lui-même ou à lire des traités de psychologie, mais il sait d'instinet et d'expérience les grandes lois psychologiques, les fondements de l'autorité, les ressorts qui font mouvoir les masses et les différentes catégories de personnes; il édifie ses projets sur la nature humaine et sur les différences de sexe, d'âge, de profession, de condition et de tendances. Il met l'homme qui convient à la place qui lui convient. Une vue ample et nette au service d’un bon sens infaillible, résultat d’un effort perpétuel d'adapta-
(*) Cf. le mot d'un homme d'État anglais : « Celui qui est capable de bien diriger une ferme peut gouverner l’empire des Indes. »
(?) L'homme d'action « embrasse une succession plus ou moins longue dans une vision instantanée ». (Bsreson : Énergie spirituelle, p. 16.)
tion aux circonstances, guident l'homme d'action comme le technicien, et tous deux usent d’une langue colorée, directe, qui sue pour ainsi dire le réel. Tous deux sont une activité réglée par la réflexion qui élabore les faits.
Le jeu de l’activité, depuis ses formes les plus humbles (le réflexe) jusqu’à ses formes les plus hautes et les plus complexes, est partout invariable. La seule différence, mais elle est capitale, git dans l'intervalle qui existe entre l'excitation et la réponse motrice ; cet intervalle est rempli par la réflexion. Toute activité résulte, en effet, de l'exercice simultané de deux forces complémentaires ou inverses. C'est la loi que Beaunis formulait ainsi : « Tout processus psychique est la résultante de deux actions contraires : une action impulsive, une action d'arrêt. » Dans l'exécution d’un mouvement, les muscles antagonistes jouent un rôle aussi important que les muscles agonistes (par exemple : les extenseurs et les fléchisseurs). Nos machines sont construites d’après le même schéma : une montre contient un spiral ou moteur et un échappement ou régulateur. Les fonctions psychiques comme les fonctions organiques mettent en jeu des phénomènes d’inhibition à côté des phénomènes d’impulsion. L’adaptation aux faits qui caractérise l’homme d'action, est préparée par un appel des images favorables et un rejet des images contraires, elle résulte d’un élan et d'un freinage combinés, c’est-à-dire d’une sélection rigoureusement finalisée. L'homme d'action se révèle tout autant par « la promptitude avec laquelle il appelle au secours d'une situation donnée tous les souvenirs qui s’y rapportent » que par l'énergie avec laquelle il élimine « Les souvenirs inutiles, indifférents » (1). » Il filtre pour ainsi dire les expériences applicables à une situation donnée, et
() Cf. Bencson : Matière et Mémoire, p. 166.
ramasse en faisceau les moyens propres à réaliser la fin qu'il désire.
Au point de vue éthologique, l'homme d'action est intermédiaire entre l’impulsif par absence d'arrêt, et l'indécis par abus de l'analyse ou exagération de l'esprit critique. Les réactions de l’impulsif sont immédiates et, par suite, mal coordonnées et vagues, ce qui empêche leur efficacité et leur portée lointaine. L'impulsif agit étourdiment, sans consulter son élan; les idées-forces ne sont pas réduites chez lui par des idées antagonistes qui confèrent à l’acte sa précision et sa fécondité. Ce qui lui manque, c’est la réflexion sur les conséquences de l’acte et sur les moyens de l’exécuter en résolvant une sorte de problème de maximum et de minimum. Il ressemble à une machine motrice sans frein qui accomplit des mouvements uniformes et qui court à la catastrophe. Quand il a bien réfléchi, et cette réflexion est souvent rapide et parfois instantanée, l’homme d'action a la promptitude de l’impulsif : Colbert a donné sa formule quand il a dit qu'il faut réfléchir beaucoup et ensuite agir vite. Quant à l’indécis, il est paralysé par l'excès de réflexion, il voit trop le pour et le contre, il rumine ses idées et il délibère interminablement; ou bien il est absorbé par la contemplation intérieure, et aperçoit les hommes et les choses comme à travers un brouillard. Mais ici nous avons affaire à un type noologique, au réveur dont la pensée se disperse sur le plan des souvenirs purs et s'étale en largeur au lieu de s’aiguiser en coin.
L'homme d'action se reconnait à l'autorité, au prestige, à l'espèce de fascination qu'il exerce sur ses subordonnés. Quelle est la source de cette autorité qui, dans les cas exceptionnels, engendre le dévouement fanatique ? On la saisit à sa source quand on rapproche l’homme d'action du praticien. L'autorité découle naturellement
de l’habileté technique : le bon artisan s'impose à ses apprentis. De même le bon général s'impose à ses soldats qui le jugent à l’œuvre. L'autorité de l’homme d'action est renforcée par la connaissance qu'il a des hommes, par la sûreté avec laquelle il les discerne, les commande et les récompense; mais elle repose avant tout sur sa valeur professionnelle. Il sait mieux ce qu'il faut faire que n'importe lequel des hommes qu'il dirige ; ceux qui le voient à l’œuvre reconnaissent sa maitrise, et ils ont confiance en lui, parce que le succès justifie ses desseins et que les événements confirment ses prévisions. C'est pourquoi le conducteur d'hommes est si proche du praticien qu'il admire : on organise une administration de la même manière qu’on construit une machine ou qu'on installe une usine (‘).
Il serait facile d'illustrer et de compléter ces indications par l’analyse de la mentalité d'un homme d'action tel que Napoléon I“. Mais cette analyse à été souvent tentée, et on en trouvera des traits épars dans Taine, dans Suarès et même dans Anatole France (°). Il faudrait surtout recueillir et confronter les propos de Napoléon. Notons simplement qu'il avait horreur à la fois des
(:) La psychologie de l'autorité est presque intacte; pourtant elle ne serait pas moins utile que celle du témoignage, par exemple. Un chapitre particulièrement intéressant de cette psychologie concernerait l’autorité des parents sur leurs enfants, et des maîtres sur leurs élèves. On acquiert plus difficilement de l'influence sur les enfants que sur les hommes. L’autorité du professeur ne repose sur Sa valeur intellectuelle ou morale et sur sa compétence que pour une faible part, puisque des maîtres éminents manquent tout à fait de discipline et que des professeurs médiocres tiennent très bien leur classe. Ce n’est pas résoudre la question que d’attribuer au disciplinaire un coefficient personnel : à l'analyse, ce coefficient se décomposerait en caractères et en pratiques bien définis. Les professeurs chahutés sont ordinairement maladroits; ils indisposent leurs élèves par des propos inconsidérés. Qui nous donnera la psychologie du chahut, si étroitement liée à celle des groupements scolaires ?
(2) Le Lys rouge, pp. 56-58.
« machines à penser », les idéologues, et des « moulins à paroles », les verbaux. « Z/ n’examinait les choses, écrit Mr: de Staël, que sous le rapport de leur utilité immédiate ; un principe général lui déplaisait comme une niaiserie ou comme un ennemi. » C'était le contraire de Mr° de Staël qui, selon Schiller, « ne voyait en tout que le côté passionné, oratoire et général ». Napoléon, lui, méprisait les orateurs, il disait au général Montholon : « Les grands orateurs qui dominent les assemblées par l’éclat de leurs paroles sont en général les hommes politiques les plus médiocres. ; leur force est dans le vague, il faut les ramener dans la réalité des faits : la pratique les tue. Au conseil d’État, il y avait des hommes beaucoup plus éloquents que moi; je les battais toujours par ce simple argument: « deux et deux font quatre. » En effet, Napoléon regardait et voyait. On peut dire de lui, et à plus juste titre encore, ce qu’un témoin lettré et philosophe disait de Danton : « Son coup d'œil sur les hommes et les choses, subit, net, impartial et vrai, avait la prudence solide et pratique. » Son imagination, servie par une mémoire étonnante d’ampleur et de fidélité, était constamment réfrénée par les nécessités de l’action et les possibilités immédiates. Le principe de la stratégie napoléonienne n'est-il pas : « Economie stricte partout où elle peut se faire, dépense sans compter sur le point décisif » ? Ses desseins, concertés sur le réel, étaient orientés vers un avenir positif dont sa réflexion avait froidement escompté les effets : « Celui qui donne un ordre sans en avoir prévu les conséquences, disait-il, n’est pas digne de commander, » À côté de Napoléon [°, qui fut peut-être le plus prodigieux homme d'action qui ait existé, nous pourrions ranger Richelieu, le cardinal de Retz, à qui l'épreuve du pouvoir fut refusée, mais dont la correspondance a révélé l'étendue de l'esprit et l'entente des affaires, ou
encore l'organisateur actuel du Maroc, le général Lyautey.… à
Dans l’homme d'action, l'intelligence et la volonté vont de pair, ou plutôt l'intelligence est subordonnée à la volonté. Il est donc difficile de séparer, dans sa description, le type noologique du type éthologique. Mais il y a chez lui une espèce bien différenciée de fonctionnement intellectuel, avec des variantes individuelles. Le praticien a ses limites parfois très étroites et toujours très accusées. Son champ d'action peut être vaste, il n’en est pas moins circonserit par la pratique et par l’apport de l'expérience, il ne déborde jamais la terre. À l’inverse du spéculatif, dont l'horizon est indéfini, le praticien se meut dans un cercle restreint. C’est la raison pour laquelle on le considère généralement comme doué d’une intelligence inférieure. Mais l'intelligence pratique a été la matrice de l'intelligence universelle, celle qui a posé les assises de la pensée humaine et qui a lesté à jamais la science et la philosophie. L'intelligence théorique s’en est peu à peu détachée pour s'organiser en puissance autonome. Or, au fur et à mesure, elle perdait en solidité ce qu’elle gagnait en pénétration. La spéculation pure est dangereuse, et les praticiens remplissent dans l’humanité une fonction capitale, même au point de vue de la recherche désintéressée, car ils l’obligent à se soumettre aux conditions du réel et au contrôle des faits. Non, l'intelligence n’est pas le monopole de l’intellectuel : l'intelligence de celui-là n’est même qu’une intelligence dérivée.