‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 32 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CONTEMPLATIFS ET MÉDITATIES.

omme le praticien, le Contemplatif etle Méditatif constituent des espèces noologiques distinctes. Nous avons beaucoup hésité sur le choix des mots qui doivent servir à les désigner. Nous préférons le couple contemplatif-méditatif à tous les autres, que nous avons successivement écartés pour des raisons multiples, tels que : subjectif-objectif, introspectif-extrospectif, littérairescientifique, observateur-théoricien, rêveur-spéculatif. Ainsi, spéculatif s'oppose surtout à praticien, littéraire et scientifique ont une extension trop restreinte ; subjectif et objectif n’ont qu'une valeur réciproque ; l'observateur peut être un praticien, un psychologue ou un naturaliste, et on rencontre des théoriciens dans tous les domaines. Les termes que nous proposons offrent certes des inconvénients, mais ceux-ci disparaîtraient vite si on les adoptait (1).

(:) Ce sont les termes mêmes qu'emploie A. Comte. Littré écrit à l’article Méditatif de son Dictionnaire : « Celui qui médite est tourné sur lui-même; celui qui contemple est tourné vers le monde extérieur. » Il s’agit de s’entendre, car on peut contempler le monde intérieur aussi bien que l’univers; et la distraction sensorielle du méditatif ne doit pas être confondue avec sa réflexion. Le contemplatif est replié sur soi, il vit en compagnie de ses rêves : les ordres contemplatifs se recrutent parmi les mystiques, et J.-J. Rousseau se rangeait parmi les « contemplatifs solitaires ». Cela ne l'empêchait pas de contempler la nature, mais c'était d’une contemplation

Nous ne nous appesantirons pas sur les descriptions du Contemplatif et du Méditatif, que nous avons déjà esquissées à maintes reprises (‘). D'ailleurs, ces deux types opposés sont plus connus que le praticien. Mais il faut compléter les analyses de Binet et surtout centrer ses remarques. Binet s’est basé principalement sur l'étude de ses deux filles : Armande et Marguerite. Or, si Armande nous paraît un bon exemplaire du Contemplatif, Marguerite est un type mixte, intermédiaire entre l'esprit pratique et l'esprit scientifique : son intelligence est pondérée et moyenne. Armande est plus originale et plus caractérisée en son genre, car elle est devenue un peintre de talent : vers quatorze ans, elle s’est éprise de la peinture et en a fait désormais le centre de ses préoccupations (*?).

Armande a le regard tourné vers le monde intérieur ;

ésthétique. Au contraire, le savant et le philosophe méditent sur les choses, non sur eux-mêmes; ils cherchent les rapports objectifs, les lois du réel, et ils se considèrent eux-mêmes comme des choses faisant partie de la nature. Les Méditations de Descartes portent mieux leur titre que celles de Lamartine; de même les Contemplations de V. Hugo.

(:) Le contemplatif correspond au type affectif décrit plus haut, et que nous désignons ici d’une façon plus intellectuelle. Il y aurait peut-être lieu de distinguer deux classes d’émotifs : l’affectif vrai et le sentimental. Le premier est poète; le second cherche le romanesque dans l’existence : son affectivité médiocre est organisée autour de l’égoïsme, qui est bien différent de l’orgueil du grand artiste. L’imagination de celui-ci est grandiose et intense; celle du sentimental est mesquine et superficielle : il a surtout des sentiments de tête. — Le critère pour discerner le méditatif du contemplatif ne gît pas dans la possession de la faculté d'observation soit externe, soit interne. En effet, le contemplatif s'attache tantôt aux sentiments humains, tantôt aux sentiments provoqués en lui par le spectacle de la nature. Quant au méditatif, il tourne ses regards aussi bien vers le moi ou vers le monde social que du côté de l’univers sensible.

(?) Cela a beaucoup étonné Binet de voir une subjective, moins douée que sa sœur pour l'observation extérieure, se tourner vers la peinture. Il en tire cette conclusion inattendue qu'il faut se méfier des tests d'analyse (Idées modernes sur les enfants, pp. 291 et 292). L'étonnement de Binet vient de ce qu’il n'avait pas suffisamment approfondi son analyse : il n’a pas saisi le subjectif avec la même netteté que le praticien. Et puis, les psychologues ne devraient jamais oublier cette vérité élémentaire pour les pédagogues, qu'on ne peut pas juger pleinement un enfant avant la crise de la

elle est souvent rêveuse, détachée, elle s'intéresse au temps, à l'heure et, par contre, ne s'oriente pas facilement dans le monde extérieur, et n’a pas l'habitude d'observer autour d'elle (‘). D'une humeur mobile, elle a des sautes de joie et de tristesse sans cause apparente; comme Pascal elle porte « ses brouillards » au-dedans d'elle-même. Son imagination est capricieuse, pleine de vivacité et d’imprévu ; son vocabulaire est étendu et sa syntaxe raffinée. Son esprit peu pratique est épris d’idéalisme et de désintéressement.

Tous ces traits définissent le Contemplatif ou l'artiste en puissance. Armande aurait pu devenir poète, musicien

pubderté (pas plus au point de vue intellectuel qu’au point de vue moral et physique) : certains enfants prennent leur essor à ce moment, d’autres plus précoces s’éteignent. L'éclosion de maint poète et de maint artiste (sens de la forme) date de cette époque troublante.

(*) Ghose singulière, Marguerite est observatrice et Armande imaginative. Or, chez Marguerite les images mentales sont très intenses, tandis que chez Armande elles sont assez faibles. Binet en conclut que le pouvoir d'imagination créatrice n'implique pas nécessairement une grande intensité des images dans les domaines autres que celui de l'imagination créatrice : conclusion prudente, mais trop timide, à notre sens! La puissance de l'imagination a sa source dans la faculté d’être ému. Tous les artistes sont des imaginatifs, M. Souriau l’a montré : soit ! Mais c’est la sensibilité qui ébranle l'imagination. Je constate partout l'association de l'imagination avec la sensibilité, tandis que la réciproque n’est pas vraie. Et cela se comprend aisément : ce qui confère à l’image sa valeur, c’est son pouvoir d'évocation ou de suggestion, c’est le halo mystérieux qui l'entoure, c’est sa résonance émotive qui la rend hallucinatoire ou symbolique. L’imagination plonge ses racines dans le rève, qui est lui-même alimenté par les sentiments et les sensations organiques. Autrement, on a affaire à des images correctes mais froides, à des dessins impeccables mais vides de signification.

L'art est au point de jonction de deux tendances qui sont rarement unies : il y a un artiste greffé sur le praticien, et un artiste qui est l’épanouissement de l’'émotif. La source intarissable du grand art est l’émotion, mais elle doit être captée par l’habileté technique; que d'artistes sont impuissants à s'exprimer faute de travail et d'application ! En tout cas, il faut distinguer deux catégories d’arts dont la genèse est différente : les arts utilitaires, comme l’architecture et la décoration, qui naissent de la perfection du travail manuel; et les arts subjectifs comme la musique et la poésie qui jaillissent du tréfonds de l’âme. La peinture est un art mixte, mais la grande peinture est à base émotive.

menrRé. — /Voologie. 16

ou psychologue : elle est peintre, la métamorphose n'est qu'apparente. Sans doute, chaque catégorie d'artistes présente des particularités de structure organique et mentale (comme le développement de tel sens et la prédominance de tel groupe d'images) qui justifient leur prédilection ; mais leur génie s'alimente à une nappe souterraine qui est la même pour tous (si l'on excepte l'architecture et Les arts strictement utilitaires). Les artistes traduisent le chant de leur vie intérieure, les vibrations de leur âme au choc des mille impressions qui les assiègent, bref les joies et les tristesses de. l’homme, ses désirs et ses craintes. Tous sont des subjectifs, tranchons le mot, des émotifs ou sensitifs. Ils ont le don de sentir et d’être affectés profondément, c’est pourquoi leurs émotions sont contagieuses. L'intelligence esthétique est à base de sentiments, comme l'intelligence pratique est à base de sensations, et l'intelligence théorique à base d'idées.

L'artiste est foncièrement psychologue et connaisseur intuitif des âmes, parce qu'il sympathise avec elles. Inversement, le psychologue-né porte en lui un artiste avorté : le Journal intime de Maine de Biran n'est-il pas d’un poète, et Amiel n'est-il pas un artiste à la manière de Verlaine ou de Chopin, mais un artiste paralysé par l’analyse ? « Je me crois extrêmement sensible, c’est là le trait dominant », écrit Stendhal dans son Journal (4 février 1813). Les écrivains sont encore les meilleurs maîtres de psychologie : il y a plus de vraie psychologie dans Racine ou dans Balzac que dans les traités au courant des derniers résultats de la science. L'artiste vibre au moindre souffle, il a des joies délirantes et des tristesses déchirantes, il souffre et jouit dans sa chair et dans son âme, dans tout son être exacerbé : il a touché les limites du bonheur et sondé les abimes de la détresse. C’est pourquoi il communie avec tout ce qui l’environne, spéciale-

s dei alé

ment avec les vivants, avec nos frères inférieurs les animaux. L'homme surtout est près du cœur de l'artiste : « sa sensibilité toujours frémissante enveloppe les humains d’une sympathie démesurée » (Flaubert), que son impassibilité voulue ne réussit pas à masquer aux yeux du clairvoyant (‘). Son âme s’épand sur la nature entière et se mêle aux choses qu'elle anime. Nul mieux que l'artiste ne comprend et ne respecte la vie : aussi est-il capable d'insuffler la vie à ses créations, et même d’animer les forces de la nature ou de l’industrie. Écoutons à ce sujet Balzac : « Chez moi, dit-il, l'observation était dès ma jeunesse devenue intuitive. Elle pénétrait l'âme sans négliger le corps, ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs qu’elle allait sur-le-champ au delà. Elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur lequel elle s’exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le Derviche des Mille et Une Nuits prenait l’âme et le corps des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles. » Voyons Balzac suivre dans la rue un ouvrier et sa femme : « Je pouvais, dit-il, épouser leur vie, je sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les. pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait par la leur. C'était le réve d’un homme éveillé (°). »

Tous les artistes ont des traits communs, plus accusés seulement chez certains. C’est une race orgueilleuse, pas-

(:) Qu'on lise, par exemple, le Journal d’un poète d'A. pe Vieny, ce poètephilosophe, ce « moraliste épique » : que de traces de sensibilité! Quel chagrin à la mort de sa mère et quels cris poignants ! « À chaque heure, écrit-il, je fais le tour de mon cœur. » Saïinte-Beuve a-til parlé de son œuvre favorablement; il croit que Sainte-Beuve « l’aime »…,

(2) Cité par Georges Armez : De la méthode dans la détermination du caractère; dans Spectateur de mai 1913, p. 214. Cf. le mot de M”° de Sévigné à sa. - fille : « J’ai mal à votre poitrine. » L'amour fait communiquer les consciences surtout dans leur partie affective et vitale.

Sa TYPES FONDAMEN TAUX

sionnée et impressionnable à l'excès: genus irritabile valum ; race capricieuse, fantasque, pleine de contradictions et de repentirs. Le moi de tous les émotifs est hypertrophié, il a pour mesure l'univers qu'il embrasse. On trouve exorbitant l’orgueil d’un Rousseau, d'un Chateaubriand ou d'un Victor Hugo : celui de Racine était-il moindre, pour être plus discret dans l'expression; et celui de Pascal? La susceptibilité de l'artiste est comme la revanche de sa richesse d'amour. Il se donne tout entier, c’est pourquoi il se reprend vite. Il est prompt à s’enthousiasmer, mais son exaltation change souvent d'objet; il fait sans cesse des découvertes: son âme, toujours neuve, renaît chaque matin, parce qu'elle est tout entière dans l'émotion présente. Le mot de La Fontaine : « avezvous lu Baruch? » est le cri de tous les artistes : seul le thème diffère, l'accent est partout identique. Tous ces traits dérivent de la puissance d'émotion, et cette facilité à s'émouvoir a elle-même sa racine dans une vie intérieure exubérante et nuancée. À son tour, le développement de la vie intérieure dépend de conditions organiques spéciales. La cénesthésie de l'artiste est particulièrement vive, son don « d’autoscopie » résulte de la prédominance en lui des sensations vitales ou affectives (‘). Ses nerfs sont exaspérés ; 1l est proche du déséquilibre.

Comment travaille le Contemplatif? Ses images ou ses idées ne sont pas régies par une finalité étroite, comme celles du praticien ; elles ne s’enchainent pas rigoureusement suivant des rapports de causalité ou des liens de convenance logique, comme celles du méditatif : elles se groupent au hasard des associations capricieuses du moment, d'après certains {hèmes favoris. La méthode de

(*) Cf. notre description de l'idéaliste qui appartient à la même famille spirituelle,

l'artiste est sa fantaisie : je veux bien qu'il cherche à la discipliner, mais c’est sa fantaisie qui seule est féconde. Le travail subséquent ne doit pas nous dérober Les sources de son génie. L’imagination de l'artiste suit Le cours changeant de sa rêverie, et elle s'empare des trouvailles faites durant cette exploration aventureuse. Comme ce panorama mouvant et instable rapproche les sentiments, les sensations et les idées Les plus disparates, il en dégage les analogies les plus lointaines, les plus inattendues. Le contemplatif a le sens de l’analogie, surtout de l’analogie entre les états d'âme et les sensations ou les choses matérielles. L'art est fait de correspondances subtiles et d’affinités mystérieuses, il est essentiellement symbolique. Le style de l'écrivain se reconnaît aux figures, aux images qui surprennent ; l'œuvre du grand artiste à son pouvoir de suggestion, au charme des évocations inattendues qu’elle suscite en nous.

Cette description du Contemplatif soulève immédiatement une objection que nous n'éluderons pas. Mais, dira-t-on, tous les artistes ne sont pas des évocateurs de la vie intérieure : que dites-vous des arts plastiques, que dites-vous des Parnassiens, des coloristes? Nous répondrons par l'exemple d’Armande B...: l'habitude de la réverie n'exclut pas la contemplation du monde extérieur (cf. l'analyse de J.-J. Rousseau). Le subjectif peut être un sensoriel, un visuel, un auditif, un tactile comme le praticien ou Le spéculatif, mais il l’est différemment d'eux: tout dépend du mode de perception, de l’attitude mentale (t). C'est parce qu'il est sensible que l'artiste s’émeut en face

(:) Si c'en était le lieu, je montrerais tout ce que l’œuvre descriptive de V. Hugo renferme d'émotion commune; je montrerais la part considérable du sentiment dans l'œuvre de Leconte de Lisle et de Hérédia. Et cette analyse serait moins factice que l'étude de Renouvier ou de Guyau sur

Page 1