‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 5 sur 37 · OBJET PE TEA OC ENREER · texte numérisé non relu

OBJET PE TEA OC ENREER

En admettant même que cela fùt vrai — mais cela ne peut être établi que par des recherches approfondies — il resterait encore à préciser cette importante division, puis à déterminer les espèces des deux genres fondamentaux et leurs principales variétés, ainsi que les cas tératologiques. Mais, la plupart de ceux qui se sont occupés de Noologie ont constaté l'insuffisance d’une division diehotomique : sans cesse ils retouchent leur première distinction, comme nous le verrons à propos de Pascal, de Wechniakoff, de Poincaré, de Binet, etc., et ils aboutissent à une classification tripartite ou même plus complexe.

Poussons la thèse à l'extrême : demandons-nous s’il existe vraiment des types intellectuels, des espèces noologiques distinctes? Les distinctions les plus nettes en apparence ne s'atténuent-elles pas quand on les presse, et ne les voit-on pas finalement s’évanouir ? Je crois que cette difficulté n’est pas propre à la Noologie : si on la prenait au sérieux, elle arrêterait toute recherche psychologique ; mais elle n’inquiète personne. C’est une difficulté métaphysique, qui tient à la nature de l'âme et à celle du langage.

L'esprit est une réalité ineffable qui ne se dissocie que pour les besoins de l’analyse et de l'enseignement. Ecoutons Pascal qui a posé le problème avec une acuité qu'aucun moderne n'a dépassée : « Ce qui achève notre impuissance à connaître les choses, dit-il, est qu’elles sont simples et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genre, d’âme et de corps. Si nous sommes composés d'esprit et de matière, nous ne pouvons connaître parfaitement les choses simples, spirituelles ou corporelles. De là vient que presque tous les

hommes sortis du mème moule se ressemblent. » Les classiques admettent … même qu’il n'existe qu'un type idéal et éternel d'intelligence, dont les déviations engendrent la diversité des esprits.

philosophes confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement…

« Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons (1). » Il faut donc nous résigner, si nous ne voulons pas renoncer à toute science, à parler des choses spiri- tuelles corporellement, et à introduire dans le domaine de l'esprit des divisions relatives, sauf à ne pas accorder à ces distinctions une valeur absolue. Le langage nous contraint à ce détour : il est d’allure spatiale et modelé sur les solides. Soyons donc très circonspects dans l'emploi des mots, et prenons les étiquettes pour ce qu’elles sont, de simples moyens mnémoniques. Il est des termes auxquels Le noologiste devrait renoncer, parce qu'ils sont équivoques : opposer, par exemple, Les intuitifs aux logiciens, comme on l'a fait souvent, est imexact, car le logicien est intuitif à sa façon. La diversité des mots employés par les différents chercheurs pour désigner une mentalité identique en son fonds, prouve la faiblesse de toutes les dénominations. Pourtant elles sont nécessaires, et Le progrès de la science tendra à uniformiser le vocabulaire du noologiste (?).

(2) Edit. Bruxscawice, 72.

(@) C£. Bwer : « Nous avons eu plus d’une fois la tentation de résumer le caractère intellectuel de nos deux sujets par un mot unique; mais aucune de ces tentatives n’a pu nous satisfaire pleinement, aussitôt que nous avions choisi un de ces mots-synthèses, un autre s’évoquait, qui exprimait une autre face des caractères à diagnostiquer, puis un troisième et ainsi de suite, et aucun n'avait une assez grande plénitude de sens pour embrasser l’ensemble. Ainsi, tour à tour, nous avons accepté et rejeté les mots-couples de constance eb variété, bon-sens et caprice, observation et imagination, vie intérieure et vie extérieure; parmi toutes ces formules, la plus vaste, la plus abstraite est peut-être celle-ci : stabilité pour Marguerite, et variabilité pour Armande. A stabilité se rapportent les qualifications suivantes : esprit pratique, réfléchi, ordonné, conservateur, équilibré, uni-

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Les difficultés de terminologie ne sont pas les seules : il en est peut-être de plus « viscérales ». L'une d'elles ressort de la lecture de l'ouvrage de M. Paulhan sur Les types intellectuels. Dans l'introduction de cet ouvrage ("), en effet, M. Paulhan expose une thèse qui, logiquement, aurait dû le conduire à la négation de la noologie comme, d’ailleurs, de l’éthologie. Il faut donc l’examiner de près, bien qu’elle n’ait pas arrêté son auteur qui, pratiquement, a fait de la noologie; mais qui sait si elle n’a pas vicié ses recherches ?

M. Paulhan admet donc qu'il n’y a pas de groupes naturels d’esprits, pas d'espèces ni de variétés intellectuelles, qui s’interposeraient en quelque sorte entre les lois abstraites et les individus. Le psychologue discernerait seulement des types élémentaires ou abstraits dont les combinaisons multiples produiraient la gamme complexe des synthèses individuelles. Il devrait se borner à «rechercher les qualités générales de l'esprit dont la prédominance absolue constituerait des types très nets mais sans réalité, dont l'existence et la prédominance relative nous permettent de comprendre les intelligences concrètes et vivantes et de les rapporter, de notre mieux, à diverses variétés intellectuelles(?). »

forme, sérieux, régulier, précis, etc. La variabilité donne également un lien à une série de qualités opposées : esprit idéaliste, peu pratique, mobile, original, inventif, capricieux, etc. Il y a dans tout cela beaucoup de vrai, mais ce sont des étiquettes et non des explications; c’est un jeu littéraire plutôt que de la science.

« Pour trouver la clef de voûte de ces organisations mentales, il ne faudrait pas s'adresser au vocabulaire littéraire courant, qui n’exprime que des ensembles complexes d’aptitudes, mais aller demander un secours aux propriélés primitives de l'esprit. » (Etude expérimentale de l’Intelligence, p. 303.) Seulement la psychologie moderne a déjà fort à faire de constater les propriétés mentales, loin qu’elle soit capable de donner des explications de caractères.

(:) Esprits logiques et esprits faux, pp. 18-26.

(*) Cette thèse se rapproche de celle de S. Mn (Système de logique, liv. VI, ch. v) dont M. Paulhan a sans doute subi l'influence.

Je ne suis pas sûr que cette thèse ne soit pas contradictoire in ferminis. En tout cas, elle manque de netteté, témoin le nombre des formules successives qu’emploie M. Paulhan, et l'obscurité des arguments sur lesquels il la fonde. J'ai relu ces pages plusieurs fois, sans parvenir à les élucider pleinement; j'y découvrais toujours de nouvelles confusions et des malentendus dont l'exposé exigerait de longs commentaires : c’est un véritable nid de paralogismes. Essayons de lever les principaux.

M. Paulhan développe à l'appui de sa thèse deux arguments essentiels : d’abord, dit-il, il est impossible de déterminer des familles d’esprits; ensuite, il n'existe pas de lois de corrélation psychique entre les diverses formes ou les divers éléments de l'intelligence.

{1° Essayons un peu de déterminer des groupes de mentalités : deux procédés s'offrent à nous, la psychologie destypes sociaux et la psychologie des races. Par exemple, je puis me proposer de faire la psychologie du poète, de l'avocat ou du commerçant. Mais les groupes ainsi formés laissent en dehors d’eux une grande partie de l'humanité, et ils sont nécessairement superficiels, à cause de la diversité des individus appartenant au même groupe. Entre les différents poètes, on peut trouver quelques rapprochements, mais aussi que de différences et d'oppositions : ce qui reste de commun suffit-il pour constituer un groupe ? M. Paulhan ne le pense pas. Quant à la psychologie des races, loin de nous aider à fixer les types intellectuels, elle doit attendre plus de lumière de la classification des types d’esprits qu’elle ne lui en apportera elle-même (1).

2% En second lieu, 1/ n'y a pas de corrélations psychi-

(2) On remarquera que M. Paulhan admet implicitement dans ses raisonnements une classification naturelle des esprits qu’il repousse en théorie.

ques stables. On discerne bien quelques faits de connexion ou d'exclusion entre les habitudes intellectuelles; mais ces faits « ne sont généralement pas de nature à pouvoir s'exprimer par des formules assez spéciales pour différer des lois générales de la psychologie, en même temps qu’assez générales pour constituer de véritables lois ». De plus, les intelligences vivantes sont remplies de contradictions : tel novateur en art est réactionnaire en politique, tel inerédule notoire est imprégné de fidéisme! Notre esprit reflète l'incohérence relative de l'univers et les contradictions multiples de la société : l'intelligence humaine n’est pas achevée, elle est en voie de formation et ne réalise que des équilibres provisoires. Actuellement les lois de corrélations psychiques expriment surtout des tendances; et, en admettant même qu'elles passent un jour de leur état idéal à la réalisation complète, rien ne permet d'affirmer que l'espèce humaine se partagerait alors en variétés psychiques bien nettes. En tout cas, ces variétés n'existent pas aujourd'hui.

Tels sont les principaux arguments de M. Paulhan : nous croyons ne les avoir ni altérés ni affaiblis. [is transforment des observations exactes en paralogismes frappants. 11 est certain que la psychologie des races recevra plus de lumières du noologiste que celui-ci n'en doit attendre de l’ethnologue; et il est non moins certain que l'intelligence humaine est en perpétuel devenir et se perfectionne graduellement (c'est même une remarque de grande portée, mais qui n’intéresse pas spécialement la noologie, car les lois dynamiques qui régissent l’évolution des êtres reposent sur les lois statiques qui conditionnent leur nature). Mais voici des raisonnements contestables. De ce qu’une intelligence n’est pas unifiée et renferme des disparates, on n'en saurait conclure que sa structure est indécise : ce serait confondre l'accord des idées avec la liaison des

fonctions, le contenu de l'esprit avec son mécanisme. D'autre part, M. Paulhan cite des faits de corrélation psychique et déclare même qu'on en pourrait citer beaucoup, mais il en conclut que ces faits n’obéissent à aucune loi : singulière conclusion! N'en faut-il pas conclure plutôt que nous connaissons mal ces liaisons et qu’il faut en rechercher les lois? Qu'il n’y ait pas de loi universelle de corrélation, c'est ce que tout le monde admet, et M. Paulhan a raison de le maintenir contre les associationnistes anglais; mais s’ensuit-il qu'il n'existe pas de lois de corrélation ? L'expérience seule a qualité pour trancher la question : le raisonnement y est impuissant. De plus, ce n’est pas la recherche des qualités d'esprit communes aux commerçants ou aux industriels qui fera beaucoup avancer la noologie, car une fonction sociale définie n'est pas exercée nécessairement par des intelligences congénères. Par contre, les poètes, malgré leur diversité, ne forment-ils pas une famille homogène ? On a pu tracer une psychologie du poète et caractériser sa mentalité par l’aptitude à la rêverie esthétique, et M. Paulhan fait grand cas du psychologue qui l’a écrite. Enfin, M. Paulhan accepte ce postulat tacite que seules La méthode ethnique et la méthode sociale peuvent fonder la noologie : ilignore la méthode Wechniakoff et la méthode Binet.

L'erreur de M. Paulhan découle de sa conception particulière de la science. Il croit que «les synthèses individuelles ne sont pas l’objet de la science », et il dénie à la monographie (‘) toute valeur scientifique, Qu'il con-

(:) « Si l’on peut espérer d’en venir un jour à classer les talents par familles et sous de certains noms génériques qui répondent à des qualités principales, combien, pour cela, ne faut-il pas auparavant en observer avec patience et sans esprit de système, en reconnaître au complet, un à un, exemplaire par exemplaire, en recueillir d’analogues et en décrire. » (Saixrs- Beuve, Causeries du Lundi, t. XIII, p. 266.)

sulte donc un chimiste, un biologiste ou un sociologue sur l'utilité des monographies. Sans doute, il est des monographies stériles, purs amas de matériaux recueillis sans méthode et assemblés sans idée directrice; maïs une bonne monographie peut renouveler une science, et faire jaillir des lois ignorées de faits convenablement interprétés. Entre le fait et la loi, entre l’individuel et le général, M. Paulhan imagine je ne sais quel abime infranchissable : maïs la loi est inscrite dans le fait et le général est inclus dans l’individuel. Selon M. Paulhan, le but de la science est d'expliquer et de classer de mieux en mieux « les éléments des combinaisons infinies que la nature réalise, et non ces combinaisons mêmes ». Le savant raisonne plutôt comme Descartes, et cherche à expliquer les combinaisons en nombre fini que la nature réalise parmi une infinité d’autres également possibles : c’est le réel qui est limité, non l'idéal ou l’abstrait.

Sous prétexte qu'il y ades types intellectuels hybrides et dégradés, faut-il rejeter l'existence de types simples et vigoureux ? La nature n'offre pas de corps chimiquement purs, ce qui n'empêche pas le chimiste de classer les corps et de définir des entités réelles : quelques impuretés n’altèrent pas essentiellement la physionomie d’une substance. L'individu chimique est relativement plus simple et plus stable que l'individu botanique ou zoologique, et celui-ci que l'individu psychologique. En revanche, l’idée de groupe prend une importance croissante quand on passe de la chimie à la biologie, et probablement de celle-ci à la psychologie : nous ne pouvons raisonner que d’après les grandes analogies naturelles, en attendant que les faits tranchent le débat. Si les caractères des différentes individualités deviennent de plus en plus complexes et instables à mesure qu'on monte dans la série des phénomènes, il en résulte seulement pour le

savant un surcroît de difficultés dans la détermination des familles naturelles. Mais l'objet de ses recherches reste le même : leur délicatesse et leur durée n’en changent pas la nature.

Les objections de M. Paulhan ne méritent donc pas de nous arrêter : ce qui gâte ses travaux, c’est l’incertitude de sa méthode. Aussi devons-nous insister quelque peu sur les obstacles qu'on rencontre dans une investigation méthodique des diverses mentalités.

Les deux méthodes principales de la noologie, disionsnous, sont l'enquête individuelle à l’aide de tests et l'examen psychologique des œuvres de l'esprit. La première a été pratiquée et parfaitement élucidée par Binet, notamment dans son livre sur l’/nfelligence. La seconde est d'un maniement plus délicat et d’un rendement plus incertain. Mais les deux méthodes se complètent et doivent être employées de concert.

Quand il s’agit d'une personnalité disparue, il faut critiquer avec soin les documents rassemblés, en donnant la première place aux confidences spontanées (lettres intimes) et en écartant les témoignages douteux. Le tort de Wechniakoff est d’avoir puisé de toutes mains aux sources les plus diverses, sans en discuter la provenance ; par contre, Ostwald a formulé d'excellents conseils en tête de son livre surles Grands Hommes.

Cependant, il ne suffit pas d'observer sur le vif ou sur le mort, et de noter des traits psychologiques : il faut encore les interpréter, et là, intervient l’idée préconçue. Les classements à priori sont donc indispensables, mais à condition qu’ils soient un point de départ et un adjuvant de la recherche. Ce qui distingue la méthode positive de la méthode dialectique, c’est le contrôle que la première fait subir à l’idée. Un amas d'observations ou d'expériences suggère une hypothèse qu'il s’agit ensuite de vérifier :

ici, il faut voir si elle systématise toutes les données de fait et si elle éclaire les cas analogues, bref si elle est féconde. Sinon, on doit la rejeter et essayer d’autres hypo- {hèses jusqu’à ce qu’on aboutisse à une explication satisfaisante.

Un esprit peut être envisagé sous des aspects multiples, et il est nécessaire d'adopter un cadre, au moïns provisoire, pour grouper les observations qu’on rassemble. Il y a lieu, semble-til, de distinguer :

4° La nature des matériaux mis en œuvre (images, sentiments, idées, mots). Chacune de ces catégories comporte des subdivisions : ainsi il faut distinguer soigneusement, parmi les idées, celles qui viennent de l'expérience et celles qui résultent de l'étude des textes.

2 Le choir des matériaux et leur critique. Ce contrôle varie beaucoup selon qu'il s’agit d'images ou d'idées, et aussi selon la nature des idées.

3° La méthode de travail ou le processus de l’invention, qui ne doit pas être confondue avec les résultats du travail.

4° Le degré d'organisation des résultats : leur mode de groupement et leur force de cohésion analytique ou synthétique.

5° Le degré de confiance dans l'œuvre élaborée, qui comprend toutes les nuances de la croyance, depuis le doute jusqu'à la certitude.

Une nomenclature qui a déjà fait ses preuves est celle adoptée parles docteurs Toulouse et Mignard et appliquée par eux à l'examen des aliénés et des hommes de génie (). MM. Mignard et Toulouse appellent auto-conduction la

(*) Elle est exposée par le D' Tourouse dans Æenri Poincaré, p. 470. — Signalons encore la nomenclature Binet-Simon qui divise l'intelligence en quatre fonctions : la compréhension, l'invention, la direction (méthode) et la censure (critique).

fonction qui caractérise le mode d'activité d’un esprit supérieur. Cette fonction comprend quatre éléments : la direction de l’activité intellectuelle dans un sens défini (attention volontaire ou spontanée, automatisme); les tendances qui conditionnent cette direction (intérêt, passion, curiosité); la synthèse des éléments propres aux opérations intellectuelles ; et enfin le sentiment intellectuel de certitude qui peut indirectement suspendre ou précipiter le travail psychique. Cette nomenclature, qui se rapproche sensiblement de la nôtre, en diffère cependant par deux points : elle ne tient pas compte de la nature et du choix des matériaux ; ensuite, elle dissocie ce que nous avons appelé la méthode de travail en deux éléments : la direction et les tendances. Pratiquement, cette dissociation est malaisée.

Mais, quel que soit le cadre qu'on adopte, il faut le mettre au service des faits, et non plier les faits au cadre. A cet égard, une bonne monographie, une monographie scientifique, aurait un intérêt méthodologique de tout premier ordre. L’entassement des monographies littéraires n’a pas fait avancer la question d’un pas.

Elles reposent sur une méthode simpliste qui a pour elle l'autorité de Taine, je veux parler de sa théorie de la faculté maitresse (1). Que vaut-elle ? D'abord, on doit

{(*} Voici quelques textes sur ce sujet :

« Les facultés d’un homme, comme les organes d’une plante, dépendent les unes des autres; elles sont mesurées et produites par une loi unique, il y & en nous une faculté maîtresse dont l’action uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus. » (Essai sur Tite-Live, 1856; Préface.) — « Une fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l’homme se développer comme une fleur » (à propos de Shakespeare). — « L'homme n’est pas un assemblage de pièces contiguës, mais une machine de rouages ordonnés, il est un système et non un amas... (Tous ces rouages) sont gouvernés et formés par un petit nombre de forces, le plus souvent par une force unique, laquelle produit leur concert et maintient leur union. » (Esçats de critique et d'histoire, Préface de la 1" édition, 24 janvier 1858.) Les divers

bien l'entendre. Le mot faculté peut avoir deux sens et désigner soit les facultés énumérées par les psychologues, soit les tendances qui mettent en jeu ces facultés. La première interprétation est évidemment trop étroite; à ce compte, le nombre des familles d’esprits serait très restreint: outre l’indifférencié et l’équilibré, il n’y aurait

penchants de l’homme se relient à « un petit nombre d'inclinations gouvernantes dont ils se déduisent et qui les expliquent ». Ainsi « la violence ou la sobriété d'imagination, l’aptitude oratoire ou lyrique constatée sur un point doit étendre son ascendant sur le reste ». Parmi les caractères d’un individu, « les uns sont subordonnés et accessoires, les autres comme la présence prépondérante des images ou des idées, ou bien encore comme l’aptitude plus ou moins grande aux conceptions plus ou moins générales, sont dominateurs et fixent d'avance la direction de sa vie et l’espèce de ses inventions ». (Essais de critique et d'histoire, Préface de la 2° édition, mars 1866.) — Sainre-Beuve a jugé cette théorie dans ses ZLundis, t. XIII, p. 272, à propos de l’Essai sur Tite-Live.

La plupart des critiques qu’on a adressées à la théorie de Taine ne portent pas (V. notamment Giraud, Æssai sur Taine, 2° édition, p. 218).

On reproche généralement à ses définitions d’esprits de ne convenir ni au seul défini ni à tout le défini.

Ainsi, Taine a défini Tite-Live un historien-orateur ; mais Macaulay aussi estun historien-orateur : « M. Taine lui-même l’a dit ailleurs », et la formule peut s'appliquer à presque tous les historiens romains : « ce n’est pas la propre clef d’un caractère unique, c’est un de ces passe-partout qui vont à quatre ou cinq serrures. » (Guillaume Guizor.)

En second lieu, la définition par la faculté maîtresse n’explique pas tous les traits de l'individu. Taine définit Annibal un aventurier, maïs il y a une foule de traits dans le caractère d’Annibal qui ne dérivent pas de celui-là. Ainsi encore Shakespeare et Michelet ont tous deux l'imagination passionnée, cependant ils diffèrent entre eux par des particularités distinetives,

Bref, conclut V. Giraud, « pour expliquer l’individu Shakespeare ou l’individu Tite-Live, il faut recourir à d’autres causes et faire intervenir d’autres éléments » (p. 122). — C'est évident; Taïine ne l’a jamais nié, et c’est pourquoi il a complété sa théorie de la faculté maîtresse par celle de la race, du milieu et du moment.

D'autre part, si Tite-Live et Macaulay sont tous deux des Aistoriensorateurs, « cela peut prouver simplement qu’il y a des génies de même nature » (Giraun, p. 124). Le Noologiste n'en demande pas davantage. D’ailleurs, Giraud après avoir ruiné (?) la théorie de la faculté maîtresse, essaie de l’appliquer à Taine lui-même!

Ce qu'il faut reprocher à Taine, c’est la rigidité de sa doctrine morale : l'homme n’est pas « un théorème qui marche ». Mais, pas plus que le naturaliste ou le chimiste, le noologiste ne prétend expliquer le tout de l'individu : il étudie les espèces.

que l’homme à raison dominante et l’homme à imagination dominante. Mais aucun de ces types n'existe, pour ainsi dire, à l’état pur. Taine en fait quelque part la remarque : le type intellectuel, celui qui ne cherche qu’à comprendre et dont toute la joie est de comprendre, est extrèmement rare (!). À peine peut-on citer l'intelligence froide et lucide d’un Hume, d'un Gibbon, d'un Fontenelle et peut-être d’un Montesquieu, qu’une heure de lecture suffisait à consoler de ses chagrins! Même Thucydide et Spinoza ont eu leurs passions qui troublaient la net-. teté de leurs idées. Les grands imaginatifs (comme Shakespeare, Carlyle et Michelet) sont peut-être plus nombreux, mais la prédominance de l'imagination ne suffit pas à les caractériser : « On peut être, dit Binet, un imaginatif à imagination pittoresque comme Victor Hugo et Théophile Gautier, ou un imaginatif de la vie intime et émotionnelle, comme Sully-Prudhomme. » La détermination de la faculté maitresse ainsi comprise ne nous apprend presque rien sur le mécanisme d’un esprit.

La seconde interprétation du mot faculté laisse plus de latitude au chercheur, car le nombre des tendances est presque indéfini et s’accroit avec le progrès (?); en outre elle ne préjuge pas la solution du problème, que l'observation seule a qualité pour trancher. Mais, ainsi comprise, la théorie de la faculté maîtresse est trop vague pour être

(:) Origines de la France contemporaine, t. Il, p. 69. — Cf. Mararzrr, Les Éléments du caractère, pp. 220-223.

(*) Cf. ce que le D’ Hartenberg appelle les dominantes affectives, qui commandent l’ensemble des actes de l'individu et sont l’expression de sa sensibilité : sensualité, gourmandise, orgueil, vanité, ambition, égoïsme, altruisme, bienveillance, envie, cupidité, avarice, passion du jeu, etc. La dominante affective est, avec l'humeur fondamentale, l'élément primordial du caractère (Physionomie et Caractère, p.53. — Cf. p. 203, liste plus complète : timidité, dédain, moquerie, défiance, hypocrisie). Parmi les dominantes affectives, Hartenberg range des dominantes intellectuelles. La question des dominantes intellectuelles ne pourra être tranchée qu'ultérieurement.

vraiment utile: le noologiste n'en peut retenir qu'une idée, celle de l'unité de l'esprit, soit momentanée, soit permanente. Que vaut cette idée ? La question est d'importance, car Le postulat de l'unité est indispensable au noologiste. Évidemment, l'individu est #7 quand on le considère sous l’aspect de la personnalité, mais y a-t-il dans l'esprit un ressort qui commande tous les autres, ou un lien entre Les diverses manifestations de son activité ? C’est ce que l’on admet communément au sujet des gémes : la loi s’applique-t-elle à la majorité et même à l'unanimité des intelligences ? Serrons le problème d’un peu près.

« Unité spirituelle » peut avoir deux sens : ou bien subordinalion des parties à un principe dominateur, ou bien connexilé de parties formant un ensemble cohérent. L'unité intellectuelle n'implique donc pas nécessairement l'existence d’une faculté maitresse : il suffit, pour que l'esprit soit un, qu'il soit organisé suivant un plan, ou. autrement dit, qu'il existe des lois de composition des mentalités. Et ces lois n'ont pas besoin d'avoir la rigidité des liaisons mécaniques ou même la régularité des agencements organiques : adopter telle quelle la théorie de Taine, ce serait revenir aux thèses périmées de l’animalmachine et de l'homme-machine! Les recherches noologiques sont sur le prolongement de la zoologie ; cette « zoologie morale » implique des règles analogues à celles formulées par Cuvier et Geoffroy- ist Hilaire pour les organismes : lois d'exclusion, de connexion et de subordination. Mais d’un étage de la réalité à l’autre, La loi s'assouphit et devient plus contingente.

I faut distinguer entre les éléments primitifs et entre les facultés complexes de l'esprit deux sortes de rapports : les rapports d'exclusion et les rapports de coexistence. C'est ainsi que certaines modalités psychiques s’exeluent et que d’autres sont ordinairement jointes. Parmi celles-ci

il faut encore distinguer les rapports de coordination et ceux de subordination ou de dépendance. Les premiers expriment le fait que certaines modalités se présentent toujours ensemble, qu'elles varient ensemble et font défaut toutes à la fois, en d’autres termes, qu'elles sont corrélatives ou solidaires. Les seconds reposent sur la distinction des caractères principaux ou dominateurs et des caractères secondaires ou dérivés : un caractère dominateur entraine £e/ ou tel caractère subordonné; l'être qui possède ce caractère essentiel a donc Le choix entre certains caractères subordonnés, mais entre ceux-là seulement. Ces deux relations sont différentes l’une de l'autre: toutes deux rendent possible la détermination de types mentaux, mais les secondes instituent une hiérarchie à l’intérieur d'un type donné. Ces types hiérarchisés sont plus faciles à caractériser que les types coordonnés, car, puisque aucun trait ne prédomine en ces derniers, on peut souligner tour à tour tel ou tel de leurs aspects. Mais rien n'indique que les types hiérarchisés soient plus fréquents que les types coordonnés : c’est plutôt le contraire qui est vrai (!).

Dans les grands systèmes philosophiques qui sont des touts cohérents, il est assez facile de reconnaître les liens entre éléments coordonnés ou subordonnés : mais il est difficile de trouver les liaisons entre les qualités psychiques qui assurent la cohésion des produits intellectuels. Et pourtant, ces liaisons existent, sans quoi il n’y aurait pas de noologie: actuellement nous les pressentons plus que nous ne les apercevons. Ce que nous voyons le mieux, et c'est sur ce point que devra d’abord porter la recherche, ce sont les exclusions de caractères, les incompatibilités de fonctions. Ainsi M. Malapert (?) relève l’opposition qui

() Ces considérations, communes à l’éthologie et la noologie, ne trouvent leur emploi que dans une science déjà avancée. (2) Loc. cit., p. 178. — Sur la corrélation des traits psychologiques on

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