TOME I
encore. Et il est dans la nécessité des choses qu'à mesure que l'âme tombe , la vitesse de sa chute augmente ; qu'en avançant dans la carrière , et voyant incessamment s'appauvrir la vie , elle s'attache plus violemment à ce qui lui en reste. De là vient que les plus désabusés sont si souvent ceux qui le paraissent le moins, et que ceux qui médisent le plus de la vie semblent lui faire la cour la plus empressée. Les plus proches de l'autel sont les contempteurs de l'idole. 358.
L'homme a donc cherché dans la religion l'idée ou la régie qu'il ne trouvait pas en lui-même , ou que du moins il n'y trouvait pas authentique et irrécusable. Mais, ô déception funeste, à laquelle il eût fallu s'attendre si l'humanité s'attendait jamais à rien ! L'humanité rendit témoignage à une vérité, mais ce fut tout. Elle ne trouva point cette volonté autre et plus haute que la sienne, qu'elle paraissait chercher. Elle ne refit point sa volonté à l'image de celle des dieux , mais celle des dieux à l'image de la sienne.
Détaché du degré suprême, qui est Dieu, il faut que, de pente en pente, l'homme roule jusqu'au plus bas degré, qui est son individualité. L'homme en général! Mais où est l'homme en général ? Et de quel droit ce type incertain et vague offrirait-il une mesure aux devoirs de l'homme? Et à quel titre un individu particulier oserait-il l'offrir? En vain l'homme, descendu de la cime, se roidit et se cramponne sur ce penchant rapide, et y reste suspendu quelques moments ; la loi de la gravité l'entraîne au dernier degré, qui est du moins une station, une base quelconque, je veux dire à l'individualité, qui, sous les noms divers de caractère , de tempérament , de naturel , constitue , en dernière analyse, la véritable morale de ceux qui n'ont pas Dieu.
Dès lors, la morale n'est pas l'empreinte d'un type commun , mais le simple portrait de l'individu; et, bien loin que la loi serve de mesure à l'individu, c'est l'individu qui sert de mesure à la loi. 52.
L'ivresse du péché est comme celle du vin ; la douleur seule, soit extérieure, soit intérieure, peut arrracher l'homme ivre à son étourdissement et le faire revenir à lui. M. 32.
Tout ce qui, dans notre conduite, tend à nous faire souverains de nous-mêmes, tout ce qui nous fait aboutir à nous-mêmes, tout ce qui fait de notre volonté notre loi, revient à détrôner Dieu et à nous mettre à sa place ; nous avons peur du mot, mais non pas de la chose ; et si, à l'heure qu'il est, le démon était réduit à renoncer aux périphrases, nous souffririons fort bien qu'il s'exprimât sans détour, et que, de même qu'à nos premiers parents, il nous dît: « Vous serez des dieux!» (Gen. m, 5.) N. E. 362.
Tout le monde convient, avec l'ami d'Alceste, qu'on voit
Cent choses tous les jours Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours.
Mais après cet aveu, qui réunit à peu prés tous les hommes, deux opinions ou deux sentiments les divisent. Les uns, gaiement ou non, en prennent leur parti, répétant après Philinte :
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont.
Il en est d'autres, au contraire, qui ne s'y peuvent résoudre. La perversité humaine ne les laisse pas en repos ; c'est un mystère qui les persécute ; ils veulent en avoir le cœur net, et ils ne s'arrêteront que dans un système qui, bien ou mal, leur donnera la clef de ce désordre moral dont ils sont à la fois les témoins, les victimes et les complices. On sait quelle solution présente le christianisme ; et cette solution ne vient pas seule : elle amène à sa suite la réparation du mal qu'elle explique. Quant à ceux qui ne l'acceptent pas, et qui toutefois veulent une solution, il n'y a guère de choix; et la disette des moyens d'explication les pousse presque inévitablement vers le système de Rousseau. La nature a créé l'homme bon, la société le déprave; il faut donc, autant que possible, retourner à la nature. L. 18^, ii, 198.
11 n'y aurait pas de raison bien pressante d'introduire Dieu dans la vie, si la vie durait toujours ; mais elle a une fin, une fin mystérieuse, pleine de pressentiments, pleine de terreurs. Ici Dieu est nécessaire ; son idée revient quoi qu'on fasse ; la mort
ramène sur la scène ce grand nom, et avec lui revient la morale, non celle du tempérament, mais celle delà perfection. P. M. 58.
— • Prenons garde de ne pas nous ravaler trop. Si c'est avec raison qu'on gourmande l'orgueil naturel des hommes, ne faut-il pas s'attaquer aussi à leur fausse et perverse humilité? N'y a-t-il pas lieu de les accuser de descendre quelquefois beaucoup trop bas et d'oublier que si nous sommes des êtres déchus et misérables, nous n'en sommes pas moins d'origine divine et de la race de Dieu? C'est un point de vue qui nous paraît trop négligé, et auquel on peut rendre ses droits sans rien ôter à la profondeur de notre misère. N. E. 432.
Vis-à-vis de l'homme son semblable, l'homme n'est pas absolument sans gloire. L'homme peut offrira l'homme de quoi admirer, louer, estimer du moins. Ce serait même mentir à notre propre conscience et nous placer dans une position insoutenable que de vouloir, dans tous les cas, refuser un sentiment d'approbation à la conduite de nos semblables. En d'autres termes, Thomme est souvent forcé de reconnaître dans l'homme quelque chose qu'il est forcé d'appeler vertu.
La vertu , il ne la découvre et ne la reconnaît pas seulement dans le chrétien, dont la nature morale a été renouvelée par l'Evangile. Loin que toute admiration se tourne de ce côté, l'admiration des hommes, je dis même des chrétiens, se dirige souvent vers l'homme naturel ou irrégénéré.
Quelles que soient les assertions tranchantes d'une orthodoxie mal entendue, il est certain que le chrétien le plus disposé, en théorie, à refuser toute réalité et toute valeur aux vertus humaines, se contredit càtout moment dans la pratique. Un bienfait reçu d'un de ses semblables émeut son cœur; il parle de reconnaissance, il est reconnaissant en effet, c'est-à-dire qu'il reconnaît à son bienfaiteur une intention bienveillante et désintéressée ; c'està-dire qu'il attribue à l'action dont il a lieu de se réjouir une autre valeur que celle du profit personnel qu'il en retire, une valeur intrinsèque, une valeur morale. Son bienfaiteur est autre chose à ses yeux qu'un arbre bien planté qui porte involontairement de bons fruits ; c'est une volonté généreuse qui, sans y être provoquée
du dehors, a fait usage de ses forces et de ses moyens pour procurer quelque avantage à une créature sensible.
Je sais bien qu'un système étroit peut, à la longue, réagir sur l'âme et la réduire à la mesure qu'il a lui-même; mais il ne va pas jusqu'à arracher de l'âme des instincts qui y sont si profondément implantés ; et tout ce qu'un système peut sur la nature intime du cœur humain, c'est de la réduire ausdence, mais non de l'étouffer. D. 128.
Chose remarquable , et qui montre que toute lumière n'est pas éteinte dans l'homme, il peut bien se décider par de mauvais motifs, mais il a besoin de se les déguiser ; encore moins oserait-il les alléguer à d'autres ; et surtout il n'oserait proposer expressément le mal à des hommes assemblés, ou, pour mieux dire, leur présenter pour motif la pure et simple satisfaction d'une convoitise. L'éluquence ne serait point éloquence si elle ne feignait de vouloir le bien, si elle ne donnait l'apparence du bien au mal qu'elle conseille. Elle est donc indissolublement attachée à l'idée du bien. L'éloquence est détachée de ses seules racines, quand elle se sépare de la justice et de la vérité. Marat lui-même devait feindre de défendre des principes et non des intérêts. Le mal est comme un azote dans lequel l'éloquence expire , de même qu'elle expire dans l'air en quelque sorte trop pur ou trop subtil de la spéculation. H. 239.
Le mal, évidemment, est plus développé, plus invétéré, plus intense, plus divers chez les uns que chez les autres ; les uns ont tiré, s'il est permis de parler ainsi, toutes les conséquences de leurs principes, les autres ont été retenus à mi-chemin. Mais que tout cela ne nous empêche pas de reconnaître une vérité de fait et de principe bien plus importante : c'est que, dans chaque péché, le péché tout entier se trouve, comme dans chaque action de l'homme, tout l'homme, comme dans chaque commandement de Dieu, Dieu personnellement. Dieu lui-même. N. E. 316.
Une créature morale, placée sous un autre régime que celui de la liberté, serait une anomalie inconcevable; et j'ose dire que l'on comprendrait mieux l'existence de la brute que celle de l'homme.
Le don de la liberté établit une grande différence entre l'homme et le reste des êtres. Ceux-ci ne peuvent perdre leur nature sans une dispensation particulière de leur Créateur. Mais l'homme, en faisant un mauvais usage de sa liberté ( et l'idée même de liberté enferme l'idée qu'il peut en user mal), l'homme peut altérer ses facultés morales, réduire ses forces, corrompre sa nature, il peut même la corrompre au point de se rendre tout à fait inhabile à remplir les vues de son Créateur. 1^1 .
Entre la créature privée de liberté et la créature libre, il y a un espace que ni l'œil ni la pensée ne peuvent mesurer ; elles n'ont rien de commun si ce n'est d'avoir été créées. Dieu n'a accompli son œuvre. Dieu n'est arrivé au terme de ses créations. Dieu ne se repose, que lorsqu'il a enfanté la liberté, que lorsque la liberté divine a créé la liberté humaine, que lorsque la liberté souveraine a créé la liberté dépendante, que lorsque Dieu s'est donné un semblable. Au delà, nous le pouvons dire hardiment, il n'y a rien ; car il se peut sans doute qu'au-dessus de l'homme il y ait des êtres mieux doués, plus richement pourvus ; mais que sont-ils essentiellement? Libres et spirituels comme l'homme. N. E. 450.
Tout convaincu que nous sommes que l'humanité est déchue, nous ne convenons pas qu'elle soit devenue étrangère à tout sentiment moral ; nous croyons apercevoir au travers de sa corruption des traces de justice et de bienveillance, traces brillantes quelquefois, auxquelles on ne peut refuser de l'admiration ; en un mot, nous croyons que l'homme n'est pas dénué de tout sujet de gloire devant l'homme. D. 135.