L. 19Mi
Vous repentez-vous d'avoir embrassé Jésus-Christ , ou bien vous félicitez-vous de l'avoir rencontré ? Etes-vous heureux de le connaître? Sentez-vous du moins que vous seriez malheureux de ne le connaître pas? Eh bien ! prenez garde qu'on ne vous le ravisse ; car si peu que vous jouissiez aujourd'hui de sa possession, demain vous seriez horriblement malheureux de sa perte ; et c'est le perdre, n'en doutez pas, que de le laisser diminuer. E. E. 213.
Christ est le chemin dans le même sens que ceux dont Pascal a dit : « Les fleuves sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller. » Christ est un chemin qui marche, et qui transporte où l'on veut aller, même où l'on ne voudrait pas aller. Il ne se contente pas de tracer par sa parole une route immobile à travers la vie ; route qui, quelque droite et sûre qu'elle puisse être, est bien inutile à l'enfant débile ; il anime ce chemin , il le meut, il fait ondoyer en flots rapides ces pierres et cette terre morte ; il soulève sur ce chemin devenu fleuve l'heureux berceau du nouveau-né ; il devient lui-même , pour cet infirme , mouvement, vie et force. Et c'est par ce système complet de grâces, dont l'une ne suffirait pas sans l'autre , qu'il ouvre dans notre âme la source d'une nouvelle vie morale , et le trésor d'une lumière parfaite qu'aucune fausse lueur ne pourra remplacer jamais.
Le saint et le juste, le digne objet des dilections de l'Éternel , acceptant tout de notre condition , la vie et la mort, et dans la vie ce qu'elle a de plus dur, et dans la mort ce qu'elle a de plus amer, acceptant tout , vous dis-je, excepté le péché , le Fils de Dieu, ramassant en sa personne, avec toutes les douleurs de
l'humanité , d'intimes et d'ineffables douleurs que l'humanité n'a jamais connues, voilà ce dernier effort de charité auquel l'homme ne s'attendait pas , et qui devait briser la dureté de son orgueil ou la déclarer incurable ; voilà le signe qui devait manifester et rallier les élus ; voilà l'enfantement qui devait reformer sur la terre une famille de Dieu. N. E. 15-16.
L'imitation de Jésus-Christ nous fait seule pénétrer dans le secret de sa pensée et de son cœur; sans son imitation, Jésus- Christ reste toujours pour nous une énigme. La prière même , sans l'imitation, ne nous unirait pas à Dieu. « Le secret de l'Éternel est pour ceux qui le craignent. » 446. • 11 est aisé de saisir une vérité , de la comprendre , d'en être persuadé ; il est moins aisé d'y appliquer son cœur. Pour une personne qui croit en conscience à la divinité de Jésus-Christ , il en est plusieurs qui n'y croient que de la tête. Ce qu'il y a de plus difficile et de plus rare, c'est d'y croire du cœur et de porter cette vérité au fond de sa vie. Cette sorte de foi est cependant la seule qu'il soit essentiel d'avoir; car si , ayant la croyance, nous n'avons pas le sentiment , si nous nous contentons de croire que Jésus-Christ est Dieu, sans le posséder comme Dieu, nous n'avons qu'une formule de plus dans l'esprit , sans que notre être moral ait fait par là aucune nouvelle acquisition. Elle reste hors de nous; et, en religion , toute vérité hors de nous n'est ni possédée ni connue. Pour que nous la possédions, et même pour que nous la connaissions, il faut qu'elle soit une avec nous ; sans cela, on a le bruit de la connaître, et on ne la connaît pas. 442.
Le christianisme est la libre dispensation d'un Dieu miséricordieux, qui met sa gloire à sauver l'homme pécheur en reprenant dans son cœur la place qu'il y occupait. Le moyen dont il fait choix est l'incarnation, par laquelle l'essence divine s'unit àl'essence humaine dans notre chair de péché. Ce mystère est consommé par la mort, sans laquelle l'incarnation serait insuffisante. Elle fait habiter parmi les hommes la parole divine sous le nom de Jésus- Christ, le fils de Dieu et de l'Homme parle, enseigne , et donne sa personne en gage de ses paroles ; à ce prix il obtient le droit d'être cru; sa parole nous sauve. Il est à la fois le messager et
le gage du pardon. Son esprit en est le sceau. La régénération que son esprit opère est le pardon réalisé, et elle a pour point de départ la foi au pardon. De tous ceux qui ont cru se compose une communion toute spirituelle, proclamant la personnalité de Dieu , célébrant le culte spirituel qui enveloppe toute la vie , honorant l'homme dans le chrétien et ramenant aussi l'humanité à sa vraie nature. R. C. v, 85.
— Il n'y a qu'embarras , obscurité, angoisse, fatigue stérile dans tous les systèmes sur Jésus-Christ que l'on tire successivement de l'Évangile, quand ce ne sont que des systèmes ; les spéculations sur Jésus-Christ les plus sublimes et les plus nécessaires sont desséchantes, sont meurtrières. E. E. 56.
On peut se distraire de Jésus , s'éloigner de Jésus en pensant à lui. Ce n'est plus alors la personne, mais l'idée de Jésus qu'on a devant les yeux. On en raisonne comme d'une idée, dont il est le nom. On le nomme souvent, mais on prend son nom en vain. On n'a devant les yeux que la forme de l'objet, non l'objet lui-même. On a fait comme ceux qui, considérant dans un fruit son volume, son poids, sa figure et sa couleur, oublieraient qu'il est savoureux et nutritif, et le rejetteraient après l'avoir mesuré , pesé , dessiné ou peint. Ce n'est pas ainsi , ce n'est pas du moins ainsi principalement, qu'il faut s'occuper de Jésus-Christ. S'en occuper exclusivement de cette manière, ce n'est pas s'en occuper; c'est tout remplir de son nom , de son idée , et laisser d'ailleurs tout vide de lui. Voulez-vous penser utilement h votre Sauveur, regardez votre Sauveur. 46.
Laissons à ce divin Médiateur tout ce qu'il ne peut nous communiquer; sa divinité n'est qu'à lui , mais son humanité est à nous ; les vertus qu'il fait éclater sur la croix sont , dans leur perfection , des vertus humaines ; elles sont à notre usage ; elles sont proposées à notre imitation ; ces exemples font partie de notre héritage. Eh bien , toute sa vie a porté le môme caractère que sa mort; fidèle, obéissant, patient, charitable, il l'a été sans relâche dès les premiers jours où son histoire le montre à nos yeux ; mais cela ne nous suffisait pas ; même à titre d'exemple , cette mort avec tous ses caractères était indispensable ; sans cela
les vertus de Jésus pouvaient passer pour avoir des limites , ses exemples, parfaits en eux-mêmes, restaient imparfaits par l'imperfection, si l'on peut dire ainsi, des situations; nous ne connaissions pas tout ce que l'âme humaine est appelée à déployer de vertus ; nous le savons maintenant, et c'est Jésus-Christ qui nous l'apprend ; mais sans la croix il ne nous l'eût pas appris. 23.
§ m. — ŒUVRE DE JÉSrN-€HRI!§»T: Vie et mort de Jésus-Christ ; rédemption et réconciliation ; mystère d'amour.
La rupture consommée entre Dieu et l'homme , par le péché , la réconciliation opérée entre Dieu et l'homme par la vie et la mort de l'Homme-Dieu : telle est la base historique et surnaturelle du christianisme, sa définition même, son souffle de vie, la source d'où jaillit tout ce qu'il a de grand, de fort et d'unique.
Dieu lui-même se fait solidaire de l'homme, Dieu descend dans l'humanité et s'identifie avec elle. C'est lui-même qui est la victime. C'est Dieu lui-même qui se tait homme, ou, pour mieux dire encore, qui devient l'homme même, afin de pouvoir porter le fardeau de l'homme. Il prend ses mesures pour pouvoir, lui le Dieu bienheureux, souffrir et mourir comme un homme. Mystiquement, mais réellement , c'est lui qui sue du sang en Gethsémané, lui qui est flagellé au prétoire, lui qui rend sur la croix le dernier soupir : « Dieu était en Jésus-Christ, réconciliant le monde avec lui. » Que Dieu ne soit plus en Jésus-Christ, personnellement, substantiellement, l'intelligence de la croix nous échappe, et l'édification peut-être lait place au scandale. Mais un Dieu qui est amour m'explique un Dieu qui meurt , et Dieu qui meurt est le seul Dieu auquel l'humanité puisse croire. Elle n'en veut point d'autre, elle n'en aura jamais d'autre.
Nous le sentons, ce mystère de plus, bien loin de nous mettre à l'étroit , nous met au large , et plût à Dieu qu'il eût la foi de notre cœur au même degré qu'il a l'adhésion de notre entende-
ment ! Mais la foi est la subsistance même des choses invisibles , et la croyance de l'entendement ne substantifie rien. Ce que nous croyons ainsi reste hors de nous ; c'est par la foi véritable que les faits extérieurs nous deviennent intérieurs et consubstantiels. XV, 343.
En Jésus-Christ, nous contemplons Dieu dans la plénitude de ses attributs et dans l'accomplissement de sa volonté, et (chose merveilleuse !) l'homme à la fois tel qu'il est et tel qu'il doit être. Dieu, ai-je dit, dans la plénitude de ses attributs, car il lui a plu que toute la plénitude de la divinité habitât substantiellement en Christ, et pour la première fois il a révélé au monde l'immensité de son amour. L'homme, ai-je dit , tel qu'il est et tel qu'il doit être : le premier, signifié par les opprobres et les souffrances du Christ qui servent de mesure à la coulpe de l'homme ; le second, réalisé dans la sainteté du Christ, qui, en actions, en paroles, en pensées, accomplissant parfaitement la loi , est remonté bien au delà de l'innocence du premier Adam. Voilà l'objet que l'Evangile ofTre à notre regard ; mais il y a dans cet objet un point central , un moment suprême qui le résume, qui en fait toute la force sur notre âme , et qui fait du regard que nous attachons sur lui le principe et l'aliment d'une nouvelle vie morale. Ce point central, ce moment suprême, c'est le sacrifice. E. E. 7.
Jésus victime devait accréditer auprès des hommes Jésus docteur; le sacrificateur devait introduire le prophète. 21.
Quant aux exemples , la vie de Jésus en était pleine , et c'est ici l'occasion de dire que toute sa vie a été une passion, une mort prolongée, dont la croix n'a été que le point culminant et la consécration ; mais si la vie de Jésus, terminée par un trépas naturel et paisible , devrait encore nous paraître la plus belle des vies , quelle couronne ne reçoit-elle pas de ses dernières scènes !
Toutes les vertus de la sainte vie de Jésus sont là , mais portées au plus haut degré , et ramassées comme en un seul point sous un seul regard. 22.
Quelle puissance ne déploya pas Jésus - Christ attaché à la croix, sentant ses forces défaillir, et sa vie s'en aller goutte à goutte avec son sang! Ses pieds ne pouvaient plus le porter à la
rencontre des infortunés, ni ses mains toucher les yeux des aveugles, ni ses paroles retenir autour de lui la multitude étonnée, ni même son regard aller remuer le fond des consciences et révéler tout l'homme à lui-même. Mais sur cette croix, où il avait abdiqué toute puissance extérieure, il fut plus puissant que jamais. Symbole tout ensemble et gage de la puissance du chrétien lorsqu'il est réduit , comme Jésus-Christ l'était alors , à la seule activité intérieure. N. D. 328.
Voulez-vous considérer en elles-mêmes les souffrances du fils de l'homme? Il n'a pas souffert tout ce que peut souffrir un fils d'homme, puisque la haine, l'envie, la confusion, le remords, sont restés étrangers à son âme sainte ; mais il a souffert ce qu'aucun fils d'homme ne peut souffrir, du moins au même degré, puisque la vue du mal ne saurait faire sur personne la même impression que sur celui qui a les yeux trop purs pour le voir, puisque personne aussi n'a essuyé ni ne peut essuyer une aussi révoltante injustice, puisque personne n'a pu ni ne peut être l'objet d'une ingratitude aussi odieuse. Que voulez-vous donc faire pour ajouter quelque chose aux douleurs de Jésus? Lui faire subir celles du péché? Gela ne se peut. Augmenter par la pensée les douleurs qui lui sont propres? Vous ne le pouvez pas davantage. Il peut y avoir eu des tortures physiques encore plus cruelles ; mais outre qu'on ne serait jamais sûr, après les avoir indéfiniment augmentées, qu'il n'y en eût pas de plus cruelles encore, c'est dans l'âme de Jésus-Christ qu'il faut chercher la véritable passion de cet Homme-Dieu. Et quelle âme humaine a jamais pu souffrir ce qu'il a souffert? E. E. 115.
— Jésus-Christ n'est pas venu sur la terre uniquement pour mourir. Il a enseigné, il a fait des miracles, il a vécu dans les diverses relations de la vie humaine ; et l'Évangile, en nous conservant d'autres souvenirs que celui de sa mort, a recommandé à notre étude, comme à notre vénération, Jésus-Christ tout entier. Mais Jésus-Christ n'a pu nous être fait justice, sagesse et sanctification que parce qu'il nous a été fait rédemption.
Conservez de Jésus-Christ tout hormis le sacrifice , laissez-lui toute sa pureté , toute sa sagesse , et même (autant que vous le
pouvez en retranchant son sacrifice) toute sa charité : je dis que, même sous les autres rapports , la croix étant supprimée , toute plénitude n'aura pas habité en lui ; je dis qu'il ne vous aura été fait ni sagesse, ni justice, ni sanctification, et qu'il vous laissera essentiellement et dans le fond tels que vous êtes. Je dis que vous ne pouvez saisir toutes ces choses, et d'abord les discerner et les reconnaître, qu'à la lumière de sa croix, attendu que cette lumière seule rend lisibles les sacrés caractères avec lesquels toutes ces vérités ont été gravées dans l'Evangile. Je vais plus loin : je dis que cette sagesse, cette justice et cette sanctification, indispensables conditions de la vie éternelle , saintes arrhes de noti-e héritage (Ephés. 1, 14 ; 2 Cor. v, 5), se trouvent contenues en germe, en principe , dans notre foi à l'œuvre rédemptrice , ou , si vous voulez, dans le regard que nous attachons sur cette œuvre; je dis qu'elles en sortent comme d'elles-mêmes, ainsi que le blé pousse dehors son épi, ainsi que l'épi jette dehors son grain ; je dis qu'il y a le commencement de la sagesse , le commencement de la justice, le commencement de la sanctification dans l'âme dont le regard s'est fixé sur la croix ; je dis qu'à mesure qu'il s'y attache, la vie spirituelle, sous les trois formes que ces trois noms indiquent, croît et se développe silencieusement dans le sem du fidèle ; je dis que, sans ce regard, il n'y a point de chrétien, et que ce même regard, à lui tout seul, fait le chrétien.
Celui qui ne regarde pas ce fait , Jésus-Christ crucifié , celui qui le néglige pour s'appliquer, du moins il se l'imagine, à l'essentiel et au principal, celui-là manque d'autant plus sûrement le but auquel il aspire. Il court à l'application, mais à l'application de quoi, je vous prie? Il s'attache à la vie; mais où est la vie , sinon de croire en celui que le Père a envoyé? 11 ne veut pas s'arrêter, dit-il peut-être , à une spéculation vraie mais oiseuse ; il laissera le mystère pour s'attacher à la clarté, le dogme pour cultiver la morale. Mais veut-il donc planter un arbre sans racines, ou consent-il à ce que sa vigne , arrosée du plus pur sang de l'univers, ne produise pourtant que des grappes sauvages? Quoi ! l'incarnation serait un fait inditférent? Quoi! ce fait étant supprimé (et c'est le supprimer que de ne pas le contempler) , nous
aurions pourtant la m^nae morale, la morale évangélique, le même esprit, l'esprit de sanctification? 11 est évident, an contraire, que nous n'aurons dans l'Evangile qu'une nouvelle édition , à peine améliorée, des anciens systèmes de morale. Je dis , à peine améliorée ; car si, à certains égards, elle paraît plus correcte, à d'autres elle devra sembler obscure, exagérée, impraticable. Elle sera comme un livre tout composé d'allusions mytérieuses , pour l'intelligence desquelles on manquera d'une clef, qui n'est autre que la croix. 16.
Il ne faut point dire : Avec beaucoup d'autres vérités^ il y a celle-là dans l'Évangile ; il ne faut pas même dire : Cette vérité est la plus importante de l'Evangile ; il faut dire : Cette vérité est l'Évangile même, et tout le surplus de l'Évangile, si je puis dire ainsi, en est ou la forme, ou la traduction, ou l'application. Cette vérité est partout présente dans l'Évangile , comme le sang est partout présent dans le corps humain. Tout la rappelle, tout la reproduit à celui qui a compris la vérité capitale ; même là où tout autre ne la soupçonne pas , il la voit, il la sent : de quelque côté qu'il regarde, à quelque détail qu'il descende, à quelque application qu'il étende son regard, il rencontre, il reconnaît la croix. 4 7 .
Ce n'est pas par les seules souffrances comprises entre Gethsémané et le Calvaire, ou par la passion proprement dite, que Jésus- Christ nous sauve, mais par toutes les souffrances de sa vie, qui fut tout entière une passion ; car il fut livré pour nos offenses dés qu'il ouvrit les yeux à la pale lumière de notre soleil, et longtemps avant d'être en butte à la contradiction, en portant notre chair de péché, il portait sa croix. Ce n'est pas même par les souffrances de toute sa vie, mais par toute sa vie. Son œuvre forme un tout indivisible; il ne pouvait nous sauver sans souffrir et sans mourir, mais il n'a pas accompli cette œuvre par ses seules souffrances et par sa mort : il l'a accomplie par tout ce qu'il a été, par tout ce qu'il a opéré, par ses actions et par ses paroles , par ce qu'il a fait et par ce qu'il a souffert, par sa vie comme par sa mort. I\lais enfin ses soutfrances , et la mort douloureuse qui en a été le terme et le couronnement, étaient la condition sans laquelle il ne pouvait, selon l'expression d'un prophète , convertir aux enfants le cœur de leur père, au père le cœur de ses enfants. 117.
Le roi du ciel ne peut signer que des paix glorieuses. Quand il daigne pardonner, ce ne peut être aux dépens de sa justice ni de sa sainteté. L'honneur de son gouvernement n'a souffert aucune atteinte. Une dispensation prodigieuse, un sacrifice immense, proclament jusqu'aux dernières limites de la création que l'ordre éternel ne saurait être impunément violé. D. 281.
Dans l'œuvre du salut, la condamnation éclate dans le pardon, et le pardon dans la condamnation. Dieu n'a pu nous sauver sans se revêtir de nous ni devenir l'un de nous, sans résumer en lui toute notre misère. La croix, le triomphe de la grâce, est le triomphe de la loi. 114.
— Oui , l'amour est un mystère, le plus grand de tous les mystères et la clef de tous les mystères , lui-même n'ayant point de clef. Dans le moindre mouvement d'un véritable amour, il y a plus que ne peut sonder l'intelligence la plus pénétrante. L'amour, comme la vie, échappe à toute explication ; l'amour est la raison même de l'amour ; il est dés le commencement avec Dieu, il est Dieu : rien ne le précède et ne l'a engendré. Lui demander compte de lui-même , impossible , inutile ! autant vaudrait dire à Dieu : Qui t'a fait? Excellente doctrine! Mais cette réponse était-elle exactement celle qu'il fallait faire? Que l'œuvre de Christ soit une œuvre de dévouement, nul n'en doute ; mais elle n'en est pas moins, un châtiment. Christ le subit volontairement, mais le subit ; et c'est dans le sens le plus littéral que l'orateur prend ces paroles bibliques : « Le châtiment qui nous apporte la paix est tombé sur lui. » Au lieu de nier le châtiment, il eût mieux valu dire : Il y a châtiment ou peine ; la justice offensée se satisfait au Calvaire et déjà dans l'incarnation ; mais la victime s'offre elle-même , et son sacrifice n'est efficace que parce qu'elle s'est offerte. Une victime passive, quelle qu'elle fut, n'accomplissait rien. Le châtiment ne termine rien sans le dévouement. La réponse de M. Martin va au but en tant qu'elle introduit l'idée du dévouement, laquelle exclut celle de l'injustice; mais cette même réponse ébranle, à ce qu'il nous semble, le système du livre entier, qui repose sur la supposition d'un châtiment subi comme tel. On pourrait même se demander si l'objection que se propose M. Martin est la véri-
table, ou s'il n'y en a pas une autre. Le caractère volontaire des souffrances du Christ éloigne aisément tout reproche d'injustice, puisqu'il reste constant que si Christ n'eût demandé à souffrir, Dieu ne le lui aurait pas demandé, Dieu n'en aurait imposé la loi à nul être innocent. Mais ce qu'il fallait demander c'est comment la souffrance de l'innocent peut justifier le coupable. M. Martin ne se fait pas cette question. Elle est pourtant bien naturelle.
On y peut répondre par une fin de non-recevoir. On peut dire que cette salutaire transaction n'est ni plus ni moins inconcevable que le dévouement ou, en général, que l'amour. On peut encore défier l'esprit humain de trouver, hors de là, aucun moyen de pardon et de salut qui ne soit indigne de Dieu, indigne de l'homme lui-même, et par conséquent inefficace et illusoire. On peut rattacher ce mystère à un mystère plus général, que nous acceptons tous parce que les faits nous y contraignent, le mystère de la solidarité. Le péché est transmissible, réversible: pourquoi la justice, sous certaines conditions, ne le serait-elle pas? Tout ceci n'explique rien peut-être; tout ceci pourtant n'est pas sans force. En bien des difficultés spéculatives, nous nous contentons de moins que cela. S. xv, 343.
L'humanité, qui de tout temps portait en soi l'idéal du pur amour, en attendait encore la réalité , et ne l'attend plus depuis le jour de la crucifixion. E. E. 22.
Si au point de vue de la croix de l'Homme-Dieu une morale vulgaire est absurde, la croix de l'Homme-Dieu est également absurde au point de vue d'une morale vulgaire. Qu'avons-nous affaire de Jésus-Christ, et comment sa croix ne serait-elle pas un hors-d'œuvre dès qu'il est entendu que nous ne sommes point appelés à la perfection ? Jésus-Christ est donc diminué ! De combien? Je ne sais; mais ce que vous devez savoir, c'est que, si Jésus-Christ ne vous est plus nécessaire , il ne vous est plus même utile. 168.
Jésus-Christ sauveur entre tout à la fois dans l'âme et la remplit tout entière ; Jésus-Christ amour, le véritable homme nouveau, y grandit lentement et péniblement. 463.
La marque que sa doctrine était vraie, c'est qu'il a été mis en croix; car il n'y a que l'excès du vice ou le comble de la vertu qu'on puisse haïr ainsi. P. M. 80.