‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 17 sur 81 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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tout ensemble est et n'est past un homme qui, conduit par ses études jusqu'au pied de la croix, y reste les yeux baissés et ne les élève point vers cette croix, vers celui qu'elle porte, et dont le sang adorable découle le long de ce bois maudit ? D'autres n'ont pas pu croire jusqu'à ce qu'ils aient levé les yeux et regardé Jésus-Christ : eux, je l'avoue, ont cru, mais d'une foi forcée, pour le compte de tout le monde, et non pour leur compte personnel, d'une foi qui n'est pour eux qu'un joug et un fardeau, d'une foi qu'ils portent et qui ne les porte pas, jusqu'à ce que, passant au delà d'un labeur terminé et d'une source épuisée, ils se soient mis simplement à regarder Jésus. 40-4-2.

Les usages de la croix ne sont pas tous également connus de tous; non. personne de nous n'en fait^ il s'en faut bien, tout ce «qu'il en pourrait faire, parce que personne ne se dit assez qu'elle est propre à tout, qu'elle suffit à tout, qu'elle renferme tout, qu'elle est tout, qu'elle donne tout sur la terre, qu'elle promet tout dans le ciel. 60.

Toute la force, toute la réalité du christianisme en chaque chrétien est là, et seulement là. L'exemple même et les enseignements de Jésus-Christ attendent, pour être vivifiés et fécondés, un rayon parti de la croix. Jusque-là leur portée est contestable, leur sens est incertain ; ils ne signifient que ce que nous leur faisons signifier ; ils n'ont une valeur arrêtée, précise, absolue, que du moment que ce rayon, dirai-je, ce lumineux regard du Christ crucifié, en a fait ressortir distinctement, en a mis en relief toutes les lignes et tous les traits. Surtout ce n'est qu'alors que l'âme se porte avec résolution à observer ces leçons et à suivre ces exemples, et que, pour ainsi parler, brûlant ses navires, elle s'interdit, en descendant sur le rivage de sa conquête, tout moyen de retraite vers le pays qu'elle a quitté. La détermination, la force, la vie ne sont que là, parce que de là seulement, et non d'aucune leçon ni d'aucuns exemples, jaillissent à flots intarissables la joie et l'amour. 27-28.

De cette hauteur on voit tout ce qui se peut voir, on connaît tout ce qui se peut connaître , la vue dont on jouit de si haut réunit et résume tout. S'il s'agit de connaître ce qu'est l'homme, qui

nous l'apprendra mieux que l'horreur inexprimable de cette mort, où l'excès de la souffrance s'aggrave encore de l'excès de l'ignominie, où dans le calice des douleurs l'ingratitude et la trahison expriment toute leur amertume, d'où la gloire et la pitié sont absentes, et dont Dieu lui-même détourne son regard et retire ses consolations? Si c'est à cause de l'homme qu'un être parfaitement juste souffre toutes ces choses, qu'est-ce que l'homme, combien son mal était-il désespéré, et en même temps combien sa dignité, son excellence primitive sont grandes ! Qu'est-ce, en effet, dans la pensée de Dieu, qu'un être pour qui Dieu lui-même a consenti à mourir? Regardez donc, et dites : Voilà l'homme! — S'il faut connaître, non plus l'homme tel qu'il est, mais l'homme tel qu'il doit et tel qu'il peut être, qui vous l'apprendra mieux que cette croix où un homme juste, mais un homme, prenez-y garde, meurt pour les hommes injustes, où une âme humaine déploie tout ce que l'homme à jamais pu concevoir, et n'a jamais réalisé, d'abnégation, de magnanimité, de douceur, de puissance morale ; que cette mort qui, rapprochée de toutes les morts les plus généreuses dont l'histoire nous fasse mention, laisse bien loin derrière elle tous ces glorieux trépas, et ceux-mêmes qu'elle a inspirés? Regardez donc encore, et dites encore: Voilà l'Homme! Est-ce assez? Non, c'est Dieu lui-même que vous avez besoin de voir et de connaître. La vue de la croix vous a humiliés, je le veux ; elle a exalté votre sens moral et vous a rendu le sentiment de votre primitive destination et de votre service raisonnable, je le veux encore. Mais ces pierres d'attente seraient éternellement des pierres d'attente et ne supporteraient jamais rien, si Dieu restait pour vous le Dieu inconnu vers lequel votre respect et votre amour ne se dirigent qu'en hésitant, et loin duquel ils meurent en chemin. Mais dans la mort de son Fils, il vous dévoile son visage tout plein de miséricorde et de majesté, il se montre comme un Dieu vivant entre les bras duquel il n'est plus terrible mais il est doux de tomber, comme un père en un mot, qui fut toujours père, mais qui vous le déclare aujourd'hui. De même il fut toujours saint; mais l'avez-vous jamais su, vous êtes-vous fait au moins une idée de ce que c'est que la sainteté de Dieu, jusqu'au moment où Dieu

a consenti que, pour arracher les hommes au péché, son Fils très* saint souffrît une telle contradiction et de telles indignités de la part des hommes pécheurs? Aviez-vous compris jusque-là que la souffrance et le péché étaient étroitement unis, étaient inséparables, et, pour tout dire, ne faisaient qu'un? Or, un regard, un seul regard vous dit tout cela, vous apprend tout ce que vous deviez apprendre, vous ôte toutes les frayeurs excepté la frayeur du mal, vous rend à la fois un maître et un père, vous assure dans le ciel un ami et un intercesseur, dissipe dans votre esprit les ténèbres du doute, donne un mot à l'énigme de la vie, et vous fait jeter l'ancre d'une joyeuse espérance au delà du voile de la mort.

A mesure que le regard sur Jésus se prolonge, il excite dans notre âme un saint enthousiasme, un saint amour ; il rend ces dispositions habituelles ou dominantes dans notre cœur ; il devient la lumière en même temps que la chaleur de notre vie ; il facilite, il simplifie, il éclaircit tout; il fait mieux que réfuter les doutes, il les absorbe ; il éteint dans ses clartés toutes les lueurs équivoques ou fausses; il écarte les questions frivoles, il jette au rebut les subtilités, il crée une évidence triomphante, et, nous transportant d'avance dans la lumière du ciel, il met sous nos pieds tous les nuages qui étaient sur nos têtes. 30-31 .

Tous les trésors de la sagesse sont compris dans cette lumière de la croix ; elle ne nous donne pas la confiance en Dieu sans nous donner la défiance de nous-mêmes; elle fait même de cette défiance une des parties de notre foi, un des éléments de notre force, un des gages de notre sûreté ; elle nous inspire, en un mot, l'humilité avec le courage, en concentrant sur le même objet nos regards et notre espérance, et en nous répétant sans cesse par la bouche du prophète : « Regardez au rocher dont vous avez été « taillés et au creux de la carrière dont vous avez été tirés. »

Cette seule parole, ce seul objet, la croix, peut suffire à faire des chrétiens, et sans elle rien ne suffit. Le propre objet de l'apostolat du missionnaire comme de celui du pasteur, c'est d'annoncer Jésus-Christ ; c'est son premier enseignement, et c'est la

force, la grâce, le sens, la clef de tous les autres. 0 merveille audessus de nos conceptions ! un regard, un simple regard (je ne dis donc pas un raisonnement, une étude, un travail), un simple regard convertit le monde ; et la tâche essentielle de l'apôtre est de déterminer les pécheurs, ces agonisants d'un autre désert, à soulever du sol leur tête appesantie, et à tourner leurs yeux vers le côté qu'on leur indique! 35.

Toutes les complications, tous les nœuds, toutes les difficultés de la vie chrétienne viennent, comme d'elles-mêmes, se dissoudre et se fondre dans cette bienheureuse unité du regard chrétien! Ce regard, dans sa simplicité, qui en rend capable le plus humble enfant, ce regard suffit à tout ; il est l'instrument des effets les plus différents, le remède des maux les plus opposés ; il est également victorieux des difficultés des systèmes et des angoisses du doute, des attaques de l'orgueil et de celles du désespoir, des tentations de la convoitise et de celles de la douleur, des amertumes de la haine et des faiblesses de l'affection naturelle ; il sort de la croix, quand on la contemple, une lumière qui dévore toutes les ténèbres et un éclair de charité qui consume toutes les haines. Tous les raisonnements, toutes les combinaisons, tous les conseils, toutes les méthodes, ne valent pas pour le cœur, ni même pour l'intelligence, un regard adressé à Jésus; et quand tous ces moyens se trouvent utiles (et qui voudrait nier qu'ils puissent l'être?) il faut encore ce regard, il faut encore cette lumière pour tout vivifier et pour tout affermir. 59.

Nous défendons la cause sacrée de la contemplation de Jésus, sans condamner l'observation intérieure ; car ce serait, tout d'un temps, condamner l'Évangile qui l'autorise et qui la recommande.

§ II. — REPErVTIR.

Le repentir est littéralement le retour que fait l'âme sur ellemême pour se punir d'une faute qu'elle a commise ; c'est une peine, un châtiment qu'elle s'inflige intérieurement ; c'est le contre

coup naturel, la réaction du péché dans une conscience qui a conservé le sentiment de ses devoirs et de sa destination. D. 423.

C'est un grand allégement pour l'âme que d'être débarrassée de l'opinion de son mérite. C'est une grande force pour elle de ne point compter sur sa force, et de pouvoir néanmoins se promettre la victoire. L. 19^. m, 78.

Le plus noble, et, lorsqu'il vient à le sentir distinctement, le plus impérieux et le plus profond des besoins de l'homme, c'est la satisfaction de la loi morale, de cette loi qui est Dieu lui-même manifesté à la conscience, de cette loi qui, d'une autre part, n'est absolue pour l'âme qu'en tant que l'âme y retrouve Dieu. Que la satisfaction de cette loi soit le besoin de tous, que ce besoin ait son temps et sa place en toute vie, on peut l'affirmer ; mais quand il resterait propre à l'élite du genre humain , cette élite serait obligée d'en réclamer la satisfaction. Or cette satisfaction est refusée à l'homme sur la terre ; il ne la voit consommée en lui ni hors de lui; et vainement il se dirait qu'un désordre universel peut passer pour l'ordre, et que peut-être, à un point de vue au-dessus de l'atteinte des regards humains, ce désordre devient ordre ; ces réponses lui paraissent ironiques ; elles l'importunent jusqu'à l'irriter ; l'obstacle demeure intact, et la vie s'use contre un problème qui ne s'use point.

Et parce que le sentiment de l'obligation morale emporte celui de la responsabilité, parce que le sentiment d'avoir enfreint la loi, ou seulement de ne l'avoir pas accomplie, creuse dans l'âme un abîme qu'on peut dissimuler, mais jamais combler, il en résulte en nous un autre besoin, celui d'une réparation quelconque. Je dis à dessein réparation, je ne dis point pardon; la conscience ne saurait demander à qui que ce soit un pardon qu'elle se refuse ; et quand le pardon du législateur lui serait annoncé, j'entends un pardon pur et simple, elle n'y croirait pas ; elle ne s'y reposerait point ; elle ne le ratifierait point ; forcément implacable envers elle-même, elle continuerait à venger dans son intérieur la loi qui renonce à se venger. Elle ne peut être satisfaite que quand elle est réconciliée avec elle-même, elle ne peut se satisfaire aux dépens de la loi ; tout ce qui blesse la loi l'atteint elle-

même, elle qui est la loi individualisée ; de là, pour elle, l'indispensable nécessité que toute réhabilitation qu'on pourra lui offrir renferme la réparation du désordre dont elle se sent à la fois complice et victime.

Victime! elle l'est sans doute ; mais c'est parce qu'elle ne l'est point assez, c'est parce qu'elle ne suffit pas au sacrifice, c'est parce que toutes les réparations qu'elle offre et qu'elle consomme n'épuisent que ses forces et n'épuisent pas son mal , c'est à cause de cela que son tourment s'accroît. Et comme ce tourment s'accroît à proportion que l'âme s'élève, comme il est plus fort dans les vies les plus innocentes, on ne peut s'empêcher de voir dans cet aveu des meilleures âmes une confession implicite de tout le genre humain , haletant sous le poids de sa propre réprobation.

Et toutefois, que serait, que nous vaudrait une réparation purement vindicative ? Admettons qu'elle se puisse payer d'un autre prix que nous-mêmes , et que le moyen de notre absolution ne nous ôte pas le moyen d'en profiter, admettons que nous ne soyons pas nous-mêmes l'holocauste de notre péché, qu'importe que, par un moyen quelconque, en nous ou hors de nous, la réparation se consomme, si cette réparation purement négative, effaçant le mal, ne crée pas le bien, si elle ne rétablit pas en nous la loi qu'elle venge hors de nous , si elle ne lie pas notre vie à la loi par le consentement de notre cœur, si elle ne fait pas triompher en nous l'obéissance dans la liberté, et la liberté dans l'obéissance, sous les auspices et la médiation de l'amour ?

La solution de ces questions emporte celle de toutes les autres ; la satisfaction de ces besoins assure celle de tous les autres, tandis que les autres questions, résolues, les autres besoins, satisfaits, laissent dans l'âme un grand vide ; et tant qu'elle n'a pas appris et reçu ce que nous venons de dire, il lui semble qu'elle n'a rien reçu, qu'elle n'a rien appris. 63.

La vraie religion ne peut être, dans son principe, qu'une bienheureuse rencontre du pardon et du repentir. A d'autres heures, à des heures plus radieuses, le libre et plein essor d'une sensibilité que les souvenirs du péché et le sentiment de la justice de Dieu refoulent durement dans un cœur où le pardon n'a été encore ni sa-

vouré, ni accueilli ! L'aurore du jour béni est une aurore sévère, froide et même orageuse. La crainte chez les uns, chez les autres la honte , la confusion , l'amertume du remords , chez tous un sentiment bien différent du libre et joyeux amour, constitue la aise, le moment décisif de la guérison morale. Et parce que la conscience est le point culminant de l'être moral, elle en est aussi le principe le plus fécondant ; à elle seule il est donné de circonvenir et d'envelopper tout l'homme. Par la conscience humihée vous arriverez infailliblement au cœur, et facilement à l'intelligence et à l'imagination ; par aucune de ces facultés vous n'arriverez sûrement à la conscience. Il serait inutile, après tant d'expériences, de démontrer que notre sensibilité naturelle, si exaltée qu'elle puisse être , ne se résout point en obéissance jusqu'à ce que notre âme ait été convaincue de son état de péché et de condamnation. Et quant aux pensées de la raison et de l'imagination, combien d'années, combien de siècles pourraient-elles exercer notre esprit, errer dans tous ses détours, avant d'atteindre par leur propre force le point délicat, irritable et sanglant où gémit la souveraine de l'être moral, l'interprète et l'organe du Dieu trois fois saint ! L'histoire de l'esprit humain le dit assez : si la religion a pu créer une philosophie, jamais la philosophie n'a enfanté une religion ; et quant à la poésie, si tant est qu'elle ait pu faire plus que d'embellir des croyances déjà existantes, ce qu'elle a produit sous le nom de religion qu'était-il autre chose que de la poésie encore? Mais la conscience éveillée éveille tout l'homme ; guérie, elle guérit l'homme entier ; sa paix se répand dans le cœur ; le cœur , délivré de ses troubles , affranchi de ses chaînes , s'élance librement vers son premier , vers son véritable objet ; la raison s'élève au point de vue où tout se présente à elle harmonieux et cohérent ; l'imagination remplace de vains rêves par de magnifiques espérances, certaines comme si elles n'étaient pas immenses, immenses comme si elles n'étaient pas certaines, et par la plus étonnante alliance du réel et de l'idéal. Je ne veux pas dire que le levier de la conscience remue également chez tout homme tout cet univers ; chez plusieurs le développement demeure incomplet, contenu par des craintes mal fondées,

par des exemples ou des traditions impérieuses ; mais le cœur du moins est gagné à l'amour, et l'amour n'est-il pas l'accomplissement de la destinée humaine ? L'amour n'est-il pas toute la vie ?

La loi se satisfait de deux manières : par son accomplissement, lorsqu'il a lieu, et par le mal de l'agent responsable, quand l'accomplissement a été refusé. Ainsi le veut la conscience ; et elle le veut si bien qu'elle le voudrait jusqu'au sein d'une religion qui l'aurait subjuguée en apparence, et lui aurait indiqué quelque autre source de satisfaction, telle que le repentir, les œuvres surérogatoires, etc. P. M. xx.

Les repentirs inefficaces usent l'âme à la longue ; mais ce n'est pas assez qu'ils la laissent telle qu'ils l'ont trouvée : ils y déposent, en s'envolant, une semence empoisonnée. C'est la vengeance ordinaire de la vérité maltraitée. L'impatience du mauvais succès, la honte de la défaite , y couvent les germes toujours présents de l'irritation et de la révolte. On s'irrite contre soi-même d'abord, puis secrètement contre la vérité. On se hait de l'avoir mal accueillie, on la hait elle-même de l'injure qu'on lui a faite. Elle cesse de nous paraître aimable, lorsque nos torts l'ont armée d'un grief contre nous, et que de notre amie et de notre guide qu'elle était, elle est forcément devenue notre partie adverse. Toujours la même en soi, elle n'est plus la même pour nous. Du respect et de l'amour, nos propres torts nous font insensiblement tomber à la répugnance et à la haine. Il n'y a pas de milieu, le souffle qui n'a pu éteindre la flamme l'excite et la propage. D. 432.

Quels que soient les défauts du repentir naturel , quelles que puissent être les suites d'un repentir souvent trompé, elles ne peuvent se comparer à l'état d'une âme qui , brutalement et de propos délibéré, choisit les joies du péché et les consolations de l'impénitence, et interdit à sa conscience jusqu'au gémissement et au murmure. Heureux, en comparaison d'un tel homme, heureux celui qui se repent, fût-ce d'un repentir faible et passager! 433.

Grâce à la grossièreté de nos perceptions morales, ce repentir, qui a un faux air d'inconstance, est généralement décrédité. Ne rien désavouer, ne jamais revenir sur ses pas, fait partie aujour-

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