TOME I
est imprégnée ; Teau ne raonte pas plus irrésistiblement dans les tubes capillaires de certaines substances ; notre âme aussi est pourvue de cet appareil mystérieux, qui aspire, qui pompe la vérité, pour peu qu'elle y plonge par une extrémité. La vérité lui convient, la vertu par conséquent, et Dieu, qui est la vérité et la vertu. De tous les fragments, de tous les atomes de christianisme disséminés dans le monde, on construirait toute la vérité. Chacun de nous, dans quelqu'un de ses actes, dans quelqu'une de ses paroles, rend à la doctrine de Jésus-Christ un témoignage involontaire. Christ est l'aimant de la nature morale; tout tend à lui, si tout ne s'unit pas à lui. ix, il .
L'Évangile seul est aussi large que la vie, parce qu'il est infiniment plus large; parce que, dans tous les sens, « Dieu est plus grand que notre cœur ; » la religion est à la vie ce que l'horizon rationnel est à l'horizon visuel ; et ce n'est que dans son vaste sein que toutes choses vraies se reconnaissent et s'embrassent. Dans un monde selon l'Évangile, il y a place pour tout, mais dans nul autre. Un monde complet, où rien ne se heurte, où tout s'accorde, n'est possible que par l'Évangile ; et si la chose ne paraît point ainsi, c'est que la plupart des hommes évangéliques (je ne dis pas l'Évangile) ne peuvent pas, d'emblée, se faire une représentation du monde complet que l'Évangile porte dans son sein, et n'ont préalablement sous les yeux, pour type du monde social, que cet informe hronillon que leur offre la réalité actuelle, et qui se dit la nature des choses. H. 615.
L'Évangile est tellement humain qu'il descend de lui-même, et fait descendre les esprits sincères et réfléchis avec lui, vers la vie; il étajjlit doucement son harmonie avec la nature ; il constate sans bruit sa parenté avec l'homme ; il s'associe k tout, en épurant, en corrigeant, en organisant tout ; il reconstruit dans sa propre enceinte un monde où il y a de l'espace pour toutes nos facultés, de l'aliment pour toutes nos forces, de l'horizon pour toutes nos pensées ; et ce monde de l'Évangile ou de la grâce est, dans un sens excellent, le monde de l'homme et de la nature. Où est-il, direz-vous, ce monde? Où le chercher? Dans aucune constitution, que je sache, ni dans les mœurs d'aucun peuple pris en masse.
mais chez maint individu, dans mainte famille, où il se réalise avec un merveilleux ensemble et une admirable douceur. 616.
La religion, dans l'homme, devient humaine ; il la transporte dans sa propre sphère, se servant, pour la tirer à soi, de la chaîne qui le retient à elle; inaltérable en elle-même, la religion voit s'altérer plus ou moins, dans l'atmosphère des passions humaines, ses institutions et ses caractères ; un peu de la poussière de ce monde s'attache à ses pieds augustes ; en un mot, tout ce qui vient de la religion, tout ce qui se rattache à la religion, et la prédication surtout, qui en est la représentation la plus vive, reçoit inévitablement l'empreinte des temps et celle des lieux. 578.
Les questions les plus relevées sont, dans un certain sens, celles dont le peuple est le meilleur juge. Il peut n'avoir pas, ou n'avoir que très-tard, une opinion à lui sur le système des prohibitions en matière de commerce, sur la division de la propriété, sur le partage des pouvoirs, sur la liberté de l'industrie et de la concurrence, sur le monopole et les accaparements, etc., etc.; mais il peut en avoir une sur les suprêmes intérêts de son âme et sur la vérité du message de paix. E . 3-44 .
C'est pour la religion que le peuple a le plus de talent, c'est en religion qu'il montre le plus d'esprit. i.
Le christianisme est une pensée, une pensée de Dieu. Cette pensée, simple et grande, puisqu'elle est divine, se ramifie en une multitude de pensées qui se rejoignent par leurs extrémités à toutes les parties de notre existence morale. De Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu, l'idée chrétienne communique et circule, par mille points, dans un mouvement régulier et continu. La vie divine et la vie humaine se fondent l'une dans l'autre, comme le sang des artères dans les veines et des veines dans les artères, sans qu'aucune goutte s'échappe et se perde. Cetre pensée qui est tout à Dieu se révèle tout entière dans des faits. Modèle suprême des habiles poètes, l'éternelle sagesse a moins enseigné qu'elle n'a raconté, ou plutôt agi. Elle a écrit sa pensée en faits éclatants dans la création du monde, dans les bénédictions et les malédictions du premier couple , dans le déluge, dans la vocation du père des croyants, dans l'œuvre de Moïse, dans le culte de Jéru-
salem, dans les miracles, dans les prophètes, dans la naissance et dans la mort de Jésus. Tous ces faits et mille autres intermédiaires sont, les uns avec les autres, et tous ensemble avec le dessein de Dieu, dans une liaison aussi organique, aussi intime, que la main avec le bras, la tête avec le corps. L'unité de pensée se révèle, dans cette grande œuvre, à Tesprit des uns, au cœur de tous, et se constate d'une manière irrécusable par l'unité qu'elle rétablit dans l'être humain ; car il est impossible que ce qui produit l'unité manque d'unité. Tous ces faits consommés dans l'espace et dans le temps, tous, à les voir, contingents et concrets, étrangers en apparence à toute abstraction, n'en sont pas moins une philosophie, et, pour ceux qui la comprennent, l'unique philosophie. Ils sont, dans le temps, la réalisation de nécessités éternelles, et dans l'ordre surnaturel, l'expression de vérités naturelles. Toutes choses y sont à la fois parfaitement divines et parfaitement humaines, union dont Jésus-Christ a été le type et la personnification ; et non pas humaines quoique divines, mais humaines parce qu'elles sont divines, et réciproquement. Riche et vivante philosophie, qui intéresse à la fois toutes les facultés, qui les exerce toutes, qui se proportionne à toutes les capacités, et qui l'a bien prouvé, puisque, ayant été la nourrice des plus puissantes intelligences, elle est aussi l'instrument le plus énergique de la culture du peuple, et un infaillible moyen de réveil, de développement, pour les intelligences endormies. L. 19^ ii, 143.
Les vérités de l'Evangile ne sont pas des vérités parce que Dieu les a dites, mais plutôt Dieu les a dites parce que ce sont des vérités. Si elles sont vraies elles sont humaines; et comme telles elles doivent trouver leur confirmation dans tous les éléments essentiels de notre nature et dans toutes les parties de notre expérience. Cette confirmation est pour plusieurs la meilleure et la seule preuve de la vérité de l'Évangile ; et quant aux autres, leur croyance peut bien être exacte et complète, mais leur foi n'est ni personnelle ni vivante, elle est incapable de devenir le principe de leur vie intérieure, tant qu'elle n'a pas reçu cette confirmation de la conscience*. N. ni, 701.
* Viuei a ajouie apies coup l'explication suivante : Il a voulu dire
Le fait de l'Évangile, son trait distinctif, est de greffer des sentiments divins sur une nature Iiumaine. H. 388.
La gloire de l'Evangile n'est pas seulement d'avoir divinisé la vérité, mais de l'avoir humanisée. Jésus-Christ est un Dieu et un homme; il en est de même de sa doctrine. Elle est puisée à la fois dans les profondeurs de Dieu et dans les profondeurs de l'homme; elle touche, par ses deux extrémités, aux mystères de l'essence divine et aux mystères de la nature humaine : un seul et même mystère, càvrai dire; car la doctrine de l'homme et celle de Dieu sont deux lignes qui, s'inclinant l'une vers l'autre, finissent par se joindre et par se confondre au sommet de l'angle en un point unique et indivisible, où toute distinction échappe à l'œil, où toute analyse est impossible à l'esprit. Sans nier la dualité des termes, et sans annoncer d'autre intention que celle de déterminer le rapport qui est entre eux, les religions et les philosophies n'avaient su faire droit qu'à l'un des deux : leur doctrine était tour à tour ou toute pleine de Dieu à l'exclusion de l'homme, ou toute pleine de l'homme au préjudice de Dieu. L'union en Jésus-Christ de toute la plénitude de la divinité avec toute la plénitude de l'humanité, fut le programme ouïe symbole, en même temps que l'appui et la substance d'une doctrine nouvelle. Cette unité sans confusion, consommée à la fois dans l'idée et dans le fait, était \efiat lux d'une nouvelle Cenèse, l'organisation d'un second chaos enfanté par le péché ; car une seconde fois , mais dans un sens spirituel, « la terre était sans forme et vide » comme à la veille du premier des jours
Et remarquez bien que les deux éléments, humain et divin, ne sont pas les deux termes d'une antinomie, mais les deux hémisphères, ou, si vous l'aimez mieux, les deux pôles de la vérité. La vérité révélée n'est humaine que parce qu'elle est divine, n'est divine qu'à condition d'être humaine. Nous parlons ici au point de vue de l'homme, nous ne saurions nous placer à aucun autre. Il est certain que l'homme porte en soi le double besoin d'être
que les choses sont ce qu'elles sont, et que la parole qui les exprime ne fait que les exprimer et ue les crée pas.
tout à Dieu et d'être entièrement homme ; rien ne peut le soustraire à l'empire de cette double nécessité ; rien ne peut même la lui dissimuler absolument. La religion qui ne le donne pas tout à Dieu, ne répond pas à la première de ces lois intimes de son être, et par cela même, elle n'est pas humaine : la religion qui lui retranche l'humanité, l'enlève à Dieu en feignant de le lui rendre, et ainsi elle n'est plus divine par cela seul qu'elle n'est plus humaine. La religion est un rapport : la suppression d'un des deux termes le détruit. Quel que soit le terme qu'on supprime, il n'importe : ou Dieu n'existe plus pour l'homme, ou l'homme n'existe plus pour Dieu. La religion suppose Dieu dans la plénitude de sa divinité, l'homme dans la plénitude de son humanité; deux êtres, deux personnes, et non pas deux noms.
Toutes les hérésies qui sont nées au sein du christianisme, comme tous les systèmes conçus en dehors du christianisme, reviennent à diminuer l'homme ou à diminuer Dieu. La religion du cœur, la foi vivante, garde entre ces deux excès un admirable équilibre ; la théologie a beaucoup de peine à ne pas incliner vers l'un ou vers l'autre. Pourquoi? parce qu'elle reste toujours à quelque distance du sommet de l'angle, sur l'un des côtés, au lieu que la foi vivante se tient au sommet, dans le mystère ou dans la vie, d'où elle domine les deux côtés ou les deux pentes de la vérité sans incliner vers aucune. La piété les réunit, par un procédé ineffable, dont elle ne se rend pas mieux compte que nous ne pouvons nous rendre compte de l'union de la pensée et de la matière dans notre existence, union ou conciliation que la vie réalise et manifeste incessamment. La théologie ou la science distingue, c'est son fait ; mais distinguer, c'est séparer par hypothèse, et à force de distinguer, on oublie de réunir. Les temps, d'ailleurs, lui font la loi ; tantôt elle se met au service de l'élément divin compromis, tantôt elle vole au secours de l'élément humain menacé, et elle surabonde dans le sens de la tâche particulière que les circonstances ou l'état des esprits lui imposent ; elle diminue tour à tour la divinité et l'humanité, ou dans Dieu et dans l'homme, ou dans Jésus-Christ qui est pleinement l'un et l'autre. Les théologiens sont rares qui savent se garder de ces deux excès, et ceux qui savent
s'en garder ne passent pas toujouis, aux yeux du vulgaire, pour devrais théologiens. P. 188.
Certes, la vraie religion doit être humaine, et plus que toutes les autres; car Dieu qui en est l'inventeur connaît sûrement mieux l'homme que l'homme ne se connaît ; mais elle est en même temps divine, et les religions humaines ne sont qu'humaines. Elles reproduisent avec une fidélité idéale l'état des mœurs et de la société ; elles consacrent à la fois le bien et le mal qui s'y trouvent ; non tout le bien ni tout le mal, mais tout le bien dont la multitude éprouve l'amour et le besoin, et tout le mal que la société aime et qu'elle peut supporter sans se dissoudre. Elles expriment donc ce qu'on pourrait appeler la moyenne de l'état moral.
Une religion parfaitement en rapport avec les inclinations de l'homme naturel ne saurait être une religion vraie ; une religion qui se fait à l'image de l'homme est fausse ; il n'y a de vraie que celle qui prétend transformer l'homme à son image.
Entre les divers caractères du christianisme, il en est un qui mérite particulièrement notre admiration : c'est son universalisme, ou, si l'on veut, son extrême humanité, par où j'entends cette belle propriété de convenir, non point à tel pays, à tel régime politique, à telle classe d'individus, mais à tout ce qui porte un cœur d'homme. Je dis que c'est un caractère divin ; car quel homme l'eût pu trouver? Séparez des qualités accidentelles qui peuvent caractériser l'homme dans des circonstances données, celles qui forment le fond général et invariable de l'humanité, vous verrez que le christianisme est parfaitement assorti à ces dernières, et qu'à travers toutes les particularités de caractère, d'âge, de condition, d'état politique, il va chercher et saisir avec force ces points dominants que rien ne peut effacer. La doctrine de la Rédemption est une doctrine éminemment humaine, puisque tous les êtres de la famille humaine en ont eu la croyance, ou le désir, ou le besoin. Ce qui nous rend encore bien sensible ce caractère d'universalité du christianisme, c'est la flexibilité avec laquelle il se prête aux différents caractères, aux différents tempéraments mo-
raux de ceux qui le professeul. Il est impossible, à moins d'un renversement violent de notre nature, lequel nous eût enlevé la dignité de créatures morales, il est impossible d'aligner tous les esprits, et de les réduire, sur tous les points, à une croyance parfaitement identique. Et même, qu'on y prenne garde, s'il n'y avait pas ces points de division , il y aurait peu de vie dans le christianisme ; nous avons besoin de ce stimulant. Partout où l'on est parvenu, en soustrayant la révélation aux yeux du peuple, à lui faire adopter une croyance enveloppée et cachée tout entière dans le dogme de l'autorité de l'Église, mystère plus inconcevable que tous les mystères qu'on veut par là dérober à l'examen, partout où la foi est mise ainsi sous tutelle, il y a mort ou révolte ; la vie réglée, modérée, active, n'existe que là où la faculté d'examiner provoque des divergences et des discussions animées. Qu'on ne s'effraie pas de ces combats : ils sont nécessaires, ils sont bienfaisants ; ils ne sont dangereux que là où intervient une autre force que la force intellectuelle et morale. L. C. 261.
c) Folie et bon sens du christianisme.
Le christianisme n'a pas laissé à l'incrédulité la satisfaction d'être la première à le taxer de folie. Il s'est hâté de s'en accuser soi-même. Il a professé le hardi dessein de sauver les hommes par une folie. N. D. 1.
Le monde appellera toujours insensé celui qui veut être sage tout seul. 5.
La vraie religion est une parole de Dieu ; et si Dieu a parlé, ce qu'il a dit est nécessairement une folie à ceux qui ne croient pas. 20.
— L'Évangile attire par ce qui révolte; il est puissant par sa folie même ; et ce qui le fait durer depuis dix-huit siècles, ce qui, à chaque génération , renouvelle sa jeunesse comme celle de l'aigle, ce n'est pas, croyez-le bien, ce qu'on appelle la beauté de sa morale, ce sont les choses mêmes que le monde taxe de folie, ce sont les doctrines du péché originel, de la rédemption et de la grâce ; ce sont ces choses que l'œil n'a point vues , que l'oreille
RI
n'a point entendues, qui n'étaient point montées au cœur de l'homme, mais que le Seigneur a préparées à ceux qui l'aiment.
Le christianisme, qui est une doctrine de conciliation, puisqu'il est une doctrine de vérité, a dû signaler dans le monde , dans la vie et dans le cœur humain autant de contrastes qu'il en a aplani. On peut obtenir une espèce d'unité , et on l'a tenté mille fois , en faisant disparaître un des termes du rapport ; le combat cesse alors faute de combattants: l'Évangile, sans balancer, met en présence les vérités contradictoires , et les concilie en les absorbant dans une plus haute vérité. La religion des conciliations doit donc être la religion des contrastes ; aussi le christianisme a-t-il semé l'antithèse à pleines mains dans la pensée et dans le style modernes ; ce qui fait, pour le dire en passant, que l'espèce de simplicité que nous admirons fort dans les productions classiques de l'antiquité, n'est guère à notre portée. S. xii, 298.
Rien de plus beau que cette coïncidence , cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens. La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens ; mais la vérité est nécessairement d'accord avec le bon sens , et il est frappant de voir combien , le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses, s'en accommode et s'y complaît. L. 19«. i, 154.
11 est heureux que cette partie considérable de la société qui n'a juste que le temps d'agir, et nullement le loisir d'observer et de généraliser , trouve dans le christianisme un second bon sens, meilleur et plus complet que le premier. Le christianisme est, dans toutes les acceptions du mot, le bon sens de l'humanité ; et, lorsqu'il est devenu affection et vie du cœur , il a la force et les caractères d'un instinct. Le christianisme, compris simplement et simplement appliqué, prévient sans contredit les plus grosses erreurs ; l'Évangile est , pour les choses essentielles , le meilleur traité d'éducation, et en général l'enfant élevé chrétiennement est un enfant bien élevé. S. vu, 61 .
Nous avons toujours jugé le christianisme, non-seulement compatible, mais admirablement harmonique, avec tous les développe--