‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 21 sur 81 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

ments de l'individu et de la société; humain à la fois et surhumain; humain parce qu'il est surhumain. Q. 284.

Le christianisme a créé une nouvelle nature humaine, ou plutôt l'a tirée de dessous ses ruines , et remise à jamais sur pied. On croit n'obéir qu'à un instinct, qu'à la voix de la conscience, et l'on a raison ; seulement, on oublie qu'avant Jésus-Christ cet instinct sommeillait et cette voix ne se faisait pas entendre. On est chrétien malgré soi et à son insu ; et parmi les adversaires du christianisme, les plus honnêtes l'ont attaqué en se fondant sur un principe qu'ils ne tenaient que de lui. E. 8.

§ II. — ÉLÉMEIVTS DIVERS DU CHRISTIAIVISME.

a) Unité et diversité.

Chaque vérité, dans un système qui est la vérité même, appelle une autre vérité comme complément ou comme appui, tant qu'enfin la chaîne entière parcourue ait rejoint indissolublement l'infini de notre misère à l'infini de la sagesse et de la bonté divines.

Il n'y a pas à choisir dans l'Évangile ; tout est à prendre, rien à laisser ; et si Paul a pu dire, en parlant des productions alimentaires du monde physique : « Tout ce que Dieu a créé est bon , et rien n'est à rejeter pourvu qu'on le prenne avec actions de grâces, » (i Tim. iv, 4) comment ne le dirions-nous pas de l'Évangile , cette autre création , cet autre monde , où certainement tout est bon? E. E. 57.

Le christianisme peut se comparer à l'air atmosphérique composé de plusieurs éléments, dont chacun isolé nous tue, mais qui réunis nous font vivre. C'est dans le centre même de l'Évangile qu'il faut puiser la vie , et d'un seul coup saisir toute la vérité.

Le christianisme n'est composé que de parties nécessaires ; tout ce qu'il enseigne lui est essentiel ; un de ses éléments n'existe point sans l'autre, un seul ne périt point sans que tous les autres ne suivent sa fortune ; la vie est tout entière partout , comme en

un corps qui serait tout corps ; et quelque part aussi que ce corps soit blessé, la mort s'ensuit. L. 19^ m, 60.

Quoiqu'on puisse distinguer dans la vérité religieuse, ainsi que nous l'avons fait, la part de l'esprit et celle du cœur, cette vérité néanmoins est une, et ne tire tout son caractère que de la combinaison de la pensée et du sentiment appliquées à un même fait , de telle sorte qu'on n'a tout le sentiment qu'au moyen de toute l'idée, et pareillement toute l'idée qu'au moyen de tout le sentiment. Toute la vérité n'est bien conçue que partout l'homme; et quoiqu'il soit bien souvent impossible au chrétien complet et au chrétien de science de démêler en quoi ils différent l'un de l'autre, quoique, en dépit du sentiment confus d'une discordance , ils se trouvent d'accord sur tous les points, quoique le langage manque de signes pour nommer des nuances aussi délicates , ces nuances, dans leur délicatesse , sont très-importantes; et s'il y avait des mots pour les exprimer, ils verraient bientôt que leur pensée n'est pas exactement pareille, et que, même sous le rapport purement spéculatif, le chrétien de pensée ne possède pas toute la vérité que possède le chrétien complet. D. 385.

L'Évangile renferme plusieurs résumés de lui-même. Cette parole de saint Jean : Dieu est amour, ne le résume-t-elle pas tout entier, comme ces diamants qui reflètent tout le ciel sous un angle? R. C.v, 80.

Le fond du christianisme, en tant qu'histoire, n'est pas subjec tif, mais objectif, extérieur au moi, ainsi que toute histoire; nos passions peuvent fausser le regard que nous jetons sur les faits ; mais nous ne pouvons mêler notre substance à ces faits, les identifier avec nous-mêmes , les altérer en eux-mêmes : objectifs par leur nature , ils restent ce qu'ils sont ; nous les retrouverons , si mieux encore il n'est de dire qu'ils nous retrouveront ; les monuments subsistent et sont indestructibles ; les règles de critique subsistent et sont immuables ; la volonté n'y peut directement rien. ' P. M. 37.

Le christianisme n'est pas un système sur l'univers, une cosmologie. Il se réduit à l'homme, et dans l'homme à l'esprit. Il parle des choses plus générales sans doute, mais seulement parce que son objet spécial l'y oblige.

Comme tout se tient dans un monde dont la pensée est une , le christianisme, science des choses humaines et divines, devient en ce sens une science du monde. Il dirige, il élança nos regards, il est en tout le chemin de la vérité; mais il fait tout cela en passant : ce qui ne veut pas dire que le christianisme n'apprend à l'homme à n'avoir d'intérêt que pour lui. Bien au contraire, l'Évangile fait de la gloire de Dieu une de ses espérances , un des éléments de sa félicité. R. C. v, 80.

La religion chrétienne est une religion d'observation intérieure ; c'est par là qu'elle commence, c'est par là qu elle continue, c'est par là qu'elle finit. On lui a reproché le mysticisme auquel elle a paru conduire ; mais, en vérité , c'est un honneur pour elle d'être exposée à ce reproche ; le mysticisme fait l'éloge d'une religion qui a rendu capables des hommes sans culture de vivre dans l'intérieur de leur âme, d'en observer les plus légers mouvements , et de s'absorber dans la contemplation de ces phénomènes moraux. Mais si le mysticisme est l'écueil où quelques-uns vont donner, une connaissance étonnante des puissances morales qui servent de levier et de contre-poids à la vie humaine, une vue singulièrement systématique des éléments de la volonté , une conséquence remarquable dans les doctrines morales , sont pour les autres le fruit de cette étude intérieure que le christianisme leur a recommandée, ou plutôt dont il leur a donné le besoin et l'habitude. La plus précieuse logique, la logique du devoir, est un des caractères distinctifs du chrétien ; on ne risquerait rien à dire que lui seul a des principes, dans toute la rigueur du mot ; du moins personne n'oserait se vanter d'avoir sur ces devoirs des notions aussi arrêtées et aussi bien liées que le chrétien ; et ici la conséquence , chose de grand prix sans doute, ne coûte rien à la beauté de la vie et à sa véritable harmonie. E. F. 134.

Deux problèmes insolubles se présentaient; il fallait deux fois concilier deux contraires : en Dieu la sainteté et la miséricorde, en l'homme l'égoïsme et l'amour. L'Évangile saisit l'homme par les deux éléments constitutifs de son être , le moi et le non-moi. Ce sont deux forces, l'une centripète, qui tend sans cesse à nous replier sur nous-mêmes , l'autre centrifuge qui nous arrache à

nous-mêmes pour nous emporter à Dieu. Soulagé des reproches de la conscience et des terreurs de la mort, l'homme se voit transporté dans la paix , dans la joie ; les exigences incessantes du 7noi se taisent devant l'inépuisable aliment dont l'âme est rassasiée. A ce sentiment en succède un autre : dans l'élan de sa reconnaissance, l'Ame sent s'établir entre elle et Dieu un lien nouveau et puissant ; elle s'identifie avec celui dont elle a tout reçu, qui, en se donnant lui-même, a dépassé tous ses désirs et toutes ses pensées ; elle se détache d'elle-même, elle aime enfin. Concevez, si vous en êtes capable , un système plus harmonique au fond de la nature humaine, qui s'en empare à la fois par ses deux pôles, la satisfaisant pleinement d'une part, la ramenant à Dieu de l'autre. Le tout par un fait. F. 129.

La religion de Dieu , s'il en est une, ne souffre pas la médiocrité ; le médiocre c'est le faux. N. E. 227.

Le christianisme n'est pas seulement une doctrine ; c'est un point de vue, un site d'où l'on voit toutes choses, et toutes choses sous un aspect original et nouveau. L. i9^. m, 6.

h) Identité de la morale et de la doctrine.

Je ne sais si quelqu'un se scandalisera de voir ici la morale et la religion en quelque sorte identifiées. 11 n'y a point là matière à scandale : bien au contraire. La dignité delà religion, sa puissance, tiennent précisément à cette unité, ou, si l'on veut, à cette confusion. Une religion qui n'est pas de la morale a moins de valeur encore qu'une morale qui n'est pas de la religion. Il faut, bien loin de le dissimuler, le dire très-clairement et très-haut, afin qu'on cesse, dans le monde, de décrier le dogme en le représentant comme un appendice gratuit et une incommode excroissance de la morale. Qu'on sache bien qu'il n'y a pas une fibre dans la religion, pas une idée, pas un article de foi, qui ne soit de la morale. P. M. 25.

L'élément moral est le seul qui , transformant un fluide vague en un corps solide, puisse opérer, pour ainsi dire, la cristallisation du sentiment religieux. Toute religion où la conscience ne

joue pas le rôle principal n'est qu'une poésie ou un philosophéme, et ne tarde pas à se perdre dans un panthéisme ouvert ou désavoué. L. 19e. II, 93.

Toute religion renferme une morale ; toute religion est une morale revêtue d'un sceau divin. Le peuple, dans son instinct, ne l'entend point autrement. Il sent que toute religion doit avoir pour fin de corriger l'homme, et de le rendre toujours plus soumis à la loi du devoir. Il conclut également qu'un homme a de la religion quand il a des mœurs, et qu'il a des mœurs quand il a de la religion. L. C. 109.

Pour le peuple, la morale séparée de la religion n'est rien, absolument rien. Il ne rattachera jamais solidement l'idée de devoir qu'à l'idée de Dieu. 11 n'a pas, il ne peut avoir ces mobiles prétendus moraux de l'homme d'une haute culture. L'honneur, la dignité humaine, les vastes sympathies, tout cela n'est pas , en général, à son usage. N'ayant pas toutes ces brillantes idoles, il n'a que Dieu et se contente de Dieu. La crainte de Dieu lui tient lieu de toutes ces choses ; et il y a mieux, elle les lui donne. Hors du sentiment religieux, il ne les a pas , il n'a rien, rien que ce qui reste à tous les hommes, quelques instincts, quelques lueurs, quelques étincelles , que le besoin et la superstition n'étouffent que trop aisément. Vouloir donner au peuple de la morale indépendamment de la religion, c'est, à mon avis, la plus chimérique des chimères. Au fait, il n'y a ni pour les riches ni pour les pauvres de vraie morale sans religion ; toutefois, les premiers ont quelques moyens de s'imaginer le contraire ; mais cette illusion ne descend pas plus bas. E. F. IH.

La morale n'est autre chose que la foi continuée : néanmoins il est certain que, le principe étant posé, les conséquences peuvent se faire attendre plus ou moins : elles ne se développent jamais sans un travail ad hoc de la pensée ou de la conscience. E. 9.

Rattachés à Dieu, nous sommes rattachés à la loi morale tout entière, qu'il renferme toute en lui ; la vérité, rétablie sur ce point, se rétablit sur tous les autres ; la lumière sur nos rapports avec Dieu rayonne sur tout le cercle de nos relations et de nos devoirs.

Il n'y a de religion véritable que celle qui sort des mêmes sources que la morale, et qui, à son principe et dans ses développements, est une morale. La religion, c'est le devoir remontant à Dieu, rattaché à Dieu ; la religion véritable a donc son siège dans la conscience. Tout ce qui, prenant le nom de religion, ne part pas de la conscience, n'aboutit pas à la conscience, usurpe le nom de religion ; c'est de la poésie, purement et simplement; ce n'est pas même de la poésie religieuse. Dieu, perçu par l'imagination, adoré par l'imagination, servi par l'imagination, n'est pas Dieu. Un culte de poète n'est pas un culte ; et cette contemplation extatique, à laquelle on donne le nom de culte, le mériterait tout autant et tout aussi peu, quand elle aurait pour objet, au lieu de ce je ne sais quoi qu'on appelle Dieu, le ciel, les astres, l'univers, la force centripète ou la force centrifuge. L. 19«. ii, 208.

Le dogme chrétien est tout de suite une morale, mais une morale chétienrie ; vouloir les distinguer, c'est vouloir distinguer un fleuve de sa source. Le dogme chrétien n'est pas plutôt exprimé qu'il détermine la vie ; le vrai nom de Dieu donne le vrai nom de l'homme ; dire ce qu'est Dieu, c'est dire ce que l'homme doit être. E. 83.

Le vrai christianisme est pratique ; tout en lui se hâte vers l'action ; la morale y est si près du dogme qu'à peine les peut-on distinguer; d'entrée et d'intention le christianisme est une morale. Dieu ne s'y définit pas, ne s'y décrit point ; sans autre préambule il prescrit et ordonne. La spéculation n'y vient que par occasion, et à la seconde ligne : la nature de Dieu s'y révèle dans sa volonté ; ce qu'il commande nous enseigne ce qu'il est. Conciliation admirable de deux caractères qui, dans l'homme naturel, trop souvent se contredisent et se repoussent : le système religieux qui développe le plus la pensée pousse le plus à l'action ; la pensée chrétienne réclame l'action, l'action chrétienne sollicite la pensée ; la spéculation et l'action sont au profit l'une de l'autre ; et le christianisme positif ne crée pas deux sortes de chrétiens, ceux qui pensent et ceux qui agissent ; ainsi les forces de notre nature s'équilibrent, s'harmonisent et concourent ; ainsi, connaître et agir, ces deux choses qui font tout l'homme, font par excellence tout le

chrétien. Et ce n'est pas tout: le christianisme, oeuvre d'un Dieu qui sait ce qui est dans l'homme, organise admirablement l'homme pour la vie telle qu'elle est, et pour toutes les parties de la vie; il ne laisse en friche aucun coin du champ de l'existence humaine; il fournit des penseurs à la science , des bras aux œuvres matérielles; il accepte la nature et ses données les plus diverses, la terre et ses plus différents séjours, la vie et toutes ses circonstances, l'homme, en un mot, tout entier, et partout l'autorise à l'action, l'y dispose et l'y pousse. C'est la religion de la réalité, de l'action, delà vie. C'est une sagesse aussi propre à l'homme que digne de Dieu. Elle stimule à la fois l'activité et la sanctifie.

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