TOME 1. S
mais son but essentiel est le salut des âmes. Jésus n'est pas mort pour les sociétés, mais pour les individus. La religion fleurit là où beaucoup d'hommes croient et vivent de leur foi. Tous les effets extérieurs qui en résultent sont bien dignes d'être admirés ; mais il ne faut pas perdre de vue le principal pour l'accessoire.
Sans faire aucune concession à l'éclectisme, on peut bien dire que, pour chaque homme, la vérité est composite, et que celui pour qui elle ne l'est pas manque, jusqu'à un certain point, ou de sérieux ou de sincérité. La vérité n'a fait élection de domicile dans aucun symbole, dans aucune Eglise : elle est dans l'Evangile, et qui ne la cherche que là, d'un cœur simple et ingénu, se trouvera, en fin de compte, avoir en soi du Luther, du Calvin, du Zwingle, du Quesnel, du Bossuet, je veux dire quelque chose de l'ÉgHse, de la secte ou de l'école de chacun d'eux. S. xiv, 152.
La vérité demande à se personnaliser en chaque homme ; elle veut, pour mieux faire éclater son unité, se multiplier autant de fois qu'il y a d'àmes qui la reçoivent ; elle ne s'estime point enrichie de nos pertes ; elle ne fait point de ruines autour d'elle; chose vivante, elle ne s'associe point à la mort ; elle fait de Jacques, de Pierre et de Jean, St. Jacques, St. Pierre et St. Jean ; mais en ajoutant la sainteté, elle n'enlève pas l'humanité. H. 586.
D'un homme à l'autre, la vérité n'est une que dans le sentiment qu'on en a ; mais il y en aurait autant de formules qu'il y a d'esprits, si l'instrument, je veux dire le langage, pouvait s'y prêter, et si la finesse de la conception égalait dans chacun la délicatesse de l'impression. P. 179.
Toute vérité particulière étant une partie de la grande vérité, un fragment d'Evangile, se présente, toute proportion gardée, comme se présentait l'Évangile. C'est toujours la lutte du visible avec l'invisible, de l'esprit avec les sens, du devoir avec l'intérêt, de l'honnête avec l'utile. En général, et à la première vue (car la seconde n'appartient, en science, qu'au génie, en morale qu'à la foi), ce qui paraît, ce n'est pas l'accord, c'est l'opposition. Dieu seul est le médiateur, mais le médiateur secret de cette grande antinomie. Lorsqu'elle est visiblement résolue, chacun s'étonne de
n'avoir pas prévu, formulé d'avance la solution, tant elle était simple, tant elle était inévitable. E. 238.
Le christianisme a fait dans le monde cette révolution : il a donné à la vérité une dignité indépendante du temps et du nombre ; il a voulu que la vérité fût crue et respectée pour elle-même ; il a prétendu que chacun en pût être juge, que le plus ignorant et le plus isolé trouvât en lui-même des raisons suffisantes de croire, qu'il ne regardât point, pour s'y décider, si l'on croit autour de lui, et qu'il sût dans l'occasion être seul de son avis et y persister. Le christianisme a voulu fonder une race d'hommes qui croiraient à la vérité, non au nombre, ni aux années, ni à la force; d'hommes, par conséquent, qui seraient prêts à passer pour fous.
Le sentiment religieux est si essentiellement individuel et libre que tout ce qui est pris sur sa liberté, sur son individualité, est pris sur sa vie. E. 389-390.
La vérité sociale n'est pas le premier objet de la révélation; sans doute elle ne peut pas manquer de venir avec toutes les autres, car la vérité religieuse embrasse tous nos rapports et domine toute notre vie ; mais ce n'est pas par là que commence en nous l'œuvre de Dieu ; et si elle commençait par là, ce ne serait pas l'œuvre de Dieu. N. D. 247.
Les suites du péché peuvent être abolies, mais rien ne peut faire que le péché n'ait pas eu lieu ; la vertu n'est pas l'innocence; ce sentiment de la vérité dont l'homme jouissait en tant qu'homme, il ne peut plus en jouir qu'à titre d'individu, en vertu de ses efforts individuels, et dans la mesure de ces efforts; la foi, fait personnel, a remplacé la vue, fait générique ; la religion, qui, avant cette épreuve, eût pu être le fait de tous à la fois, n'est plus, depuis cette épreuve, que le fait de chacun en particulier, et elle ne devient chose collective qu'en vertu de l'accord de plusieurs dans une même conviction, et exactement dans la mesure de cet accord. E. 276.
Au fait, votre christianisme, si individuel qu'il puisse être (et il ne le sera à mon gré jamais assez), est extrait, s'exprime pour ainsi dire du christianisme de soixante générations , le chrétien, aussi bien que l'homme physique, porte dans ses veines le sang
de mille et mille personnes, dont les alliances successives et combinées aboutissent et se terminent à lui. Les siècles et les peuples ont travaillé pour chacun de vous ; chacun de vous est l'héritier de l'antiquité et l'œuvre de tout un monde. E. E. 320. L'économie nouvelle devait s'ouvrir par un appel à l'individualité, et cet appel devait avoir pour suite une diminution, hélas! une dimmution si considérable, que St. Paul, au même endroit, l'appelle une chute du peuple juif. Si cette diminution n'est pas en elle-même la cause de la richesse du monde, elle en est du moins l'inévitable condition ; le nouveau peuple ne pouvait s'agrandir et même se former qu'au prix de la diminution de l'ancien; le monde ne pouvait s'enrichir que de la pauvreté d'Israël. 332.
c) Influence régénératrice.
Qu'ils sont aveugles, ceux qui ont reproché au christianisme d'être inapplicable! Entre toutes les doctrines religieuses, entre tous les systèmes philosophiques, c'est le seul, au contraire, qui soit applicable, le seul dont la société puisse prendre toute la forme, et qui prenne à son tour toute la forme de la société. S. vi, 211.
On est bien mal venu à taxer de stérilité la religion qui a remué tant d'idées , donné l'éveil à tant de génies, et, ce qui vaut mieux encore, cultivé tant d'intelligences que la philosophie eût laissées en friche : une religion dont les philosophes ne peuvent faire abstraction, qui les préoccupe malgré eux, et avec laquelle, en dépit qu'ils en aient, ils sont forcés de faire cadrer leurs systèmes. En fait de recherches et d'études, qu'a-t-elle empêché, qu'a-t-elle condamné , sinon ce que le sens commun condamnait avant elle, je veux dire les spéculations que la conscience humaine n'est pas admise à vérifier? N. E. 378.
Tout ce qu'il y a d'esprits élevés et impartiaux parmi les penseurs a reconnu depuis longtemps la richesse intellectuelle et morale du christianisme. Ce qu'il a donné aux arts, à la littérature, à la civilisation, ce qu'il leur donne sans cesse, est incalculable.
On a dit de certaines langues , riches et puissantes, qu'elles portent leur homme : le christianisme , qu'on pourrait appeler
aussi une langue intérieure , porte son homme ou son monde. Nos pensées ne lui ajoutent rien ; il ajoute sans cesse à nos pensées. Magnum mentis tncrementum. Il est, pour tous ceux qu'aimante son regard, le principe d'une originalité en quelque sorte impersonnelle, la source incessamment ouverte d'idées grandes, touchantes et nouvelles, qui, se confondant avec leur source, obligent l'esprit qui les a conçues à douter s'il en a été l'auteur ou le témoin, le foyer ou le miroir. Il en est comme d'une semence douée d'une énergie propre, et qui, déposée dans l'homme, « soit qu'il dorme ou qu'il se lève, la nuit comme le jour, germe et croît sans qu'il sache comment; » germe obscur et sans forme, grain de poussière qui contient et comprime dans son sein l'arbre à l'immense ramure et à l'opulent feuillage. L. 19^. m, 24.
Quand nous lisons que Jésus-Christ est venu chercher et sauver ce qui était perdu, il nous fait entendre qu'il est venu chercher et sauver non -seulement tout homme , mais aussi tout l'homme, par conséquent toutes ses facultés, toutes ses aptitudes, l'homme delà terre comme celui du ciel, en d'autres termes, Vfmmanité aussi bien que ïhomme. E. 304. (Voir aussi D. 474.)
Si l'on veut placer l'homme au point de départ de toutes les idées justes, sur le chemin de toutes les vérités pratiques, il est bon de lui faire embrasser la religion chrétienne par les côtés qui intéressent la raison , chose trop négligée peut-être, et qui en ferait pour la masse de la société un instrument de développement intellectuel, non moins que de culture morale. D. 389.
Le christianisme embrasse tout ; il montre la souveraineté de son principe, non en détruisant quoi que ce soit, mais en s'assimilant toutes choses. Tout devient chrétien pour le chrétien; rien n'est absolument en dehors du domaine de l'Evangile ; il a sauvé tout l'homme, il a sauvé toute la vie. De là vient que, quand une fois le christianisme domine la vie, on jouit d'une grande liberté (et un peu de servitude auparavant est l'apprentissage de cette liberté-là). Rien n'est profane si ce n'est le péché ; la vie n'est pas scindée ; il n'y a pas un certain point où le christianisme s'arrête brusquement ; autant vaudrait empêcher les atmosphères de deux pays de se mêler par-dessus les montagnes qui servent de limites à ces
deux pays. Au contraire, la vérité nous affranchit des distinctions ou séparations conventionnelles comme de toutes les autres ; notre liberté est proportionnée à notre soumission, notre latitude à notre précision. H. 69.
Le prix qu'a payé pour notre salut le divin Amour devait sans doute racheter ou sauver notre intelligence en même temps que notre cœur; mais quel a été le but de l'envoi du Sauveur? Est-il venu expier les erreurs de notre jugement ou les torts de notre volonté? Est-il venu nous apprendre à bien raisonner ou à bien agir? A-t-il voulu faire de nous des savants ou des saints? Ce seul fait établit assez la vérité que je vous propose ; et sans ce fait , j'ose m'en assurer, votre conscience l'établissait. La gloire de l'homme est dans la rectitude et le bon emploi de sa volonté ; et la gloire de l'intelligence est de servir au triomphe du principe moral. E. E 287.
Partout où le christianisme s'introduit, l'homme civilisé se rapproche de la nature , le sauvage s'élève à la civilisation ; ils font, chacun de leur côté , en sens inverse , quelques pas vers un point commun , qui est celui de la vraie sociabilité et de la vraie civilisation. D. 60.
i03 CHAPITRE II.
Docirine.
§ I. — DE Li% DOCTRIIKE EI% «ÉIVÉRAL,.
a) Nature de la doctriîie chrétienne.
Qu'est-ce qu'une doctrine? Une idée ou un ensemble d'idées que les uns saisissent par l'esprit et le cœur à la fois , les autres seulement par l'esprit. La vie des premiers ne peut manquer d'être modifiée par leur doctrine ; il n'en est pas de même de celle des seconds ; ils peuvent porter d'autres fruits que ceux que leur doctrine semble réclamer : ils peuvent en porter de contraires.
La religion chrétienne, uniquement préoccupée de la restauration de la volonté humaine , n'a dit des dogmes, ou, pour mieux nous exprimer, des faits mystérieux tombés à sa connaissance , que ce qui était strictement nécessaire à son but. Loin de satisfaire à plein la curiosité humaine , elle l'a renvoyée à jeun sur plusieurs sujets, lui imposant de la sorte un exercice de soumission avant ou après beaucoup d'autres du même genre. Cette imperfection du système, si c'était un système, me paraît admirable dans une religion, et communique à la nôtre un caractère austère et saint qui n'appartient qu'à elle. P. M. 36.
C'est un caractère de tous les dogmes clairement révélés dans l'Évangile, de tendre tout directement à la pratique. Dieu, qui a bien d'autres mystères dans ses trésors, n'a voulu nous révéler que ceux qui pouvaient nous faire du bien ; aucune des vérités révélées dans l'Évangile n'est oisive et de pure spéculation ; tout y est pour l'homme, tout y est calculé pour le régénérer, pour le redonner à Dieu. L
Une doctrine vaut toujours plus ou moins que l'homme qui la
professe; et plus elle est parfaite, plus ses partisans, supérieurs peut-être au reste des hommes , lui seront pourtant inférieurs.
b) Place de la spéculation.
Je ne crois pas qu'il soit indifférent de poser les principes et de donner aux choses leurs vrais noms, dans aucune sphère l'empirisme ne suffit ; et, en matière de religion, bien penser est à bien vivre ce que la partie est au tout : il n'est pas moins nécessaire d'avoir la théorie de sa pratique que la pratique de sa théorie.
Les grands réveils ont tous été servis par la science. Les réformateurs étaient les savants de leur siècle ; les obscurantistes n'ont jamais réussi dans aucun genre. T. 139.
c) Théologie.
La théologie n'est qu'une philosophie dont la base est donnée ; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait dans la théologie beaucoup de spontanéité, beaucoup de sympathie avec la nature humaine, et même beaucoup de correspondance avec toutes les préoccupations dont une époque peut être agitée. M. Lerminier a dit quelque part, que la philosophie est le mouvement de l'esprit humain, et que les religions en sont les haltes. Nous n'appliquerons point ce mot à la théologie de la vraie religion ; elle n'est pas une halte dans le mouvement ; elle en est la règle et le modérateur ; elle accueille ce mouvement, et, sans l'arrêter, elle le dirige. Elle n'interrompt point le cours delà pensée; elle est elle-même une pensée; et bien que son point de départ soit une vérité révélée, et que par conséquent elle ne dispose pas de son commencement, si elle est vraie, elle comprend tout , parce qu'elle est plus vaste que toutes les philosophies, et qu'elle renferme dans son sein tout ce que chacune a de vrai. Sans être éclectique d'intention, elle est, de fait, l'éclectisme par excellence , comme nécessairement la vérité doit l'être.
La théologie est la formule des doctrines ; mais les doctrineë < mais la vérité , c'est tout ce que la Bible renferme , et tout ce qu'elle enseiii;ne à un cœur simple et soumis. Q. 197.
De sa nature , la science est autonome comme la conscience. Ce caractère lui est même tellement essentiel qu'elle n'est science que par là. Privée de l'esprit d'investigation, de libre recherche, contrainte d'accepter un symbole pour point de départ , elle n'est qu'un sacerdoce nouveau, et les études qu'une initiation mystérieuse. 83.
Chez quiconque a lu l'histoire de l'Eglise, ce mot û'exégèse, si innocent en apparence, éveille des idées tristes et de tragiques souvenirs. Où est l'exégèse vraiment simple? Où sont les interprètes candides? S'ils abondent quelque part, ce n'est pas sur le terrain où tout semble renforcer la loi de la droiture et aggraver le tort de la subtilité. Exégèse, glose, chicane, extorsion, qui ne serait tenté quelquefois de croire ces termes synonymes? Parlons-nous seulement des esprits mal faits et des cœurs doubles? Mais c'est là précisément que les meilleurs cœurs et les meilleurs esprits « ont bronché et sont tombés. » S. xi, 115.
La théologie souffre moins encore que toute autre science, des opinions imposées et des dogmes convenus ; ce n'est que dans des âmes affranchies de leur joug que se développe d'une manière réjouissante l'enthousiasme religieux, le zèle apostolique. Quelquefois, l'esprit qu'on a mis en possession de la vérité , mais qui ne l'a pas conquise de lui-même, s'empresse de la connaître d'une autre manière , et, renonçant courageusement aux convictions d'emprunt qu'il avait adoptées, il se crée à lui-même , sous les auspices de l'esprit de lumière, une conviction nouvelle. Il croit les mêmes choses qu'auparavant; mais ses préjugés se sont changés en une vraie foi, et sa connaissance en amour. C'est un joug qu'il a déposé , non point pour le briser, mais pour le replacer sur sa tête de son plein gré avec sa propre main. Quelquefois, cette réaction de l'esprit sur lui-même n'est point sans exaltation ; celui qui recouvre sa liberté en jouit d'une autre manière que celui qui l'a toujours possédée.
Liberté donc, liberté de conscience