‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 24 sur 81 · TOME · texte numérisé non relu

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La doctrine fût-elle exactement la même, la seule différence des formes, du langage et de la méthode suffirait pour avertir leur esprit de son indépendance par le travail inévitable des comparaisons. La science ne fera chez nous des progrés sensibles et rapides que lorsque nous la placerons sous les auspices de ce libéralisme éclairé qui doit passer de nos institutions dans nos mœurs. N. 17, 1824.

Que l'élève rompe les langes de son esprit, emmailloté peutêtre dans des préventions toutes locales , et qu'il s'élève à cette liberté de penser sans laquelle il n'y a ni vraie science , ni vraie foi....

Talleyrand a dit que rien ne prépare à la diplomatie comme la théologie. En effet , les études du ministère sont plus générales que toutes les autres ; l'étude de la théologie est plus humanisante qu'aucune autre , même que celle qui s'occupe des intérêts sociaux et des affaires sociales. T. 177.

§ II. — DOCTRli\ES OBJECTIVES.

a) Doctrine de Dieu.

L'instinct qui réclame un Dieu est plus imposant que la subtilité qui le rejette. F. 86.

Si nous considérons les idées que l'Évangile a répandues dans le monde outre la régénération, nous en comptons quatre : 1" le monothéisme, déjà maintenu chez les Hébreux, qui est la croyance en un Dieu personnel et libre, intelligence suprême qui a créé des intelligences, liberté suprême qui a créé des êtres libres , et de laquelle tout procède, non par émanation , mais par création ; 2» l'idée d'un royaume spirituel. Jésus-Christ se donne lui-même pour l'inauguration du culte en esprit et en vérité lien parle par opposition aux cultes idolâtres et au culte hébraïque, qui rendaient obligatoire le culte extérieur. La loi chrétienne ne réclame immédiatement que l'obéissance du cœur. Le règne du Christ est tout intérieur. Il a la liberté pour suprême loi , et il n'est pas de ce

monde. Le règne spirituel n'est pas seulement un règne sur l'esprit, mais par l'esprit. Christ ne permettra pas que l'esprit gouverne par la matière, c'est-à-dire que la matière gouverne ; 3" la troisième idée mise dans le monde par le christianisme peut sembler , au premier abord , une réfutation de la précédente : c'est celle de la sécularisation de la religion , elle implique que la religion doit se réaliser non hors du monde, mais dans le monde. Le christianisme est aussi pleinement humain qu'il est hautement divin; il est terrestre non moins que céleste, immédiatement applicable au siècle présent , et jeté dans le monde comme la verge de Moïse dans l'élang amer qu'elle purifia; i^ enfin, le christianisme a fondé une Église, il y a plus, il la suppose, il ne se conçoit pas sans une communion d'esprit et d'action ; car l'amour doit aboutir à l'action. L'Église n'est pas seulement un fruit du christianisme, elle est un organe du christianisme; elle le propage, elle le maintient et le perpétue. R. C. v, Si.

L'homme ne peut être son but à lui-même , mais il n'est le but d'aucune créature. Toutes choses dans l'univers ont leur raison les unes dans les autres , selon la loi d'une progression dont l'homme est le dernier terme. L'homme lui-même, pour avoir un rapport, est obligé de le chercher en Dieu. Le chercher en soi-même serait se faire son propre Dieu ; le chercher moins haut que Dieu ne se conçoit pas. Aucun être intermédiaire ne peut être le but de l'homme , dont la nature déborde un pareil emploi, et dont les plus excellentes facultés demeurent sans raison tant qu'elles n'ont pas Dieu pour objet. E. 115.

Si Dieu est Dieu , si l'homme est l'homme , la gloire de Dieu est le but de l'homme ; l'homme a été créé pour rendre gloire à Dieu ; il est la voix donnée au monde pour célébrer Dieu ; sa bouche, sa vie, sa pensée n'ont d'autre usage que de glorifier Dieu ; tout ce qu'il fait dans un autre esprit est une œuvre perdue, un mouvement sans progrès, et se retranche de sa vie. 118.

L'objet que nous préférons à Dieu est évidemment Dieu pour nous. D. -297.

Dieu, la source des lois. Dieu, la loi des lois , n'est soumis à aucune loi. Ce que , dans le monde de la nature et de l'âme ,

nous appelons des lois , se résout , au point de vue de la souveraineté de Dieu, en simples moyens. E. 34.

La religion chrétienne n'est pas purement la connaissance de Dieu, mais la connaissance des rapports de l'homme avec Dieu.

Avant de nous apprendre la volonté de Dieu, la religion nous apprend que Dieu a une volonté , et qu'à proprement parler rien n arrive, mais tout se faii. M. 104.

La pensée, sollicitée avec insistance, ne nous accordera jamais un Dieu hors de qui quelque chose peut être , un Dieu qui se retire de son œuvre après l'avoir créée, et qui, parla même qu'il consent à ce que quelque chose existe qui n'est pas lui, se limite, s'assujettit, se mutile, se nie. La personnalité de Dieu est inconcevable comme son impersonnalité, et l'âme humaine est ici d'accord avec la pensée ; elle réclame avec la même instance cette identification, cette fusion avec la divinité, qui seule peut lui rendre un Dieu, puisqu'un Dieu distinct de son œuvre, la laissant exister selon les lois qu'il lui a données , et par conséquent soumis à ces lois, un Dieu qui ne se mêle pas sans cesse à son œuvre, qui ne la crée pas continuellement, qui ne nous tire pas incessamment du néant, qui n'est pas à chaque instant, tout de nouveau , la raison de notre être , la source de notre vie, un tel Dieu n'est jtleinementDieu ni pour la raison ni pour l'âme. P. M. xvi.

L'humanité a besoin d'un Dieu personnel, afin que ce Dieu soit son Dieu. Un Dieu qui n'est pas personnel n'est rien pour elle , par cela même qu'il est tout. S'il est l'univers, s'il est tout ce qui est, s'il est nous-mêmes, nos rapports cessent dans cette fusion. Partie essentielle de la Divinité, nous perdons notre personnalité en lui, comme il perd la sienne en nous absorbant ; car la personna- \ïié suppose dans le sujet qui en est revêtu une circonscription quelconque, la limitation d'un moi par un autre moi. Si nul, hors de Dieu ne peut dire moi, lui-même ne le saurait dire ; et réciproquement, si Dieu n'est pas un moi, personne n'en est un. Des rapports entre le créateur et la créature sont donc, dans ce système , métaphysiquement impossibles ; ils le sont aussi dans un autre point de vue. Dieu recueillant en soi toutes les existences,

Dieu étant tout ce qui est , le mal comme le bien devient un élément de son être , une partie de sa notion ; dès lors , dans l'individu fictif ou apparent qui s'appelle homme, le mal est nécessaire, légitime, divin, comme le bien ; ou plutôt rien n'est mal et rien n'est bien que dans un sens relatif, je veux dire au point de vue de l'être humain; la distinction entre le bien et le mal n'est plus dés lors qu'une fiction temporaire , une illusion née dans notre horizon borné et destinée à y mourir. Ainsi se constitue, sous le nom adouci de panthéisme, un fatalisme sans issue. xiv.

Il faut absolument que, dans l'activité comme dans le repos, non-seulement vous supportiez l'idée de Dieu , mais qu'elle vous soit la bienvenue, que vous éprouviez le besoin de la mêler à tout, qu'elle ne dérange point, mais qu'elle complète votre vie ; s'il en était autrement, c'est que Dieu ne serait pas pour vous ce qu'il doit être, ou que vous ne seriez pas pour Dieu ce que vous devez être; dans les deux cas votre vie serait mutilée, fausse, absurde, une mort agitée et remuante sous le nom de vie. D. 462.

Qu'est-ce que croire à l'existence d'un être? n'est-ce pas croire qu'il y a un sujet dans lequel se réunissent certaines qualités qui le distinguent de tous les autres ? Ne sont-ce pas ces qualités, ou ces propriétés, qui le font être ce qu'il est , et non point autre chose ? et quand nous nions les unes après les autres toutes ces qualités ou propriétés , cela ne revient-il pas à nier l'objet luimême? 96.

C'est nier Dieu que de nier les propriétés qui lui sont essentielles ; c'est nier les propriétés essentielles de Dieu que de nier les actes qui sont une suite nécessaire de ces propriétés. En d'autres termes, c'est nier les perfections de Dieu que de lui en refuser l'exercice. 98.

Savoir qu'une chose est, sans savoir ce qu'elle est, fort souvent c'est ne rien savoir. Séparée de son mode, l'existence n'est qu'un mot. Et selon le mode qu'on lui assigne, une existence est quelque chose ou n'est rien. Croire à l'existence de Dieu, sans se faire des attributs de Dieu aucune idée , ce serait croire au mot de Dieu plutôt qu'à l'existence de Dieu. Croire à l'existence de Dieu, et ne pas croire h la personnalité , à la souveraineté , à la justice

de Dieu, décidément ce n'est pas croire en Dieu. Croire à l'existence de Dieu, et hésiter sur ses attributs essentiels, c'est hésiter sur l'existence même de Dieu. Enfin croire en Dieu, et se trouver incapable d'en tirer aucune conséquence pratique , c'est , si vous le voulez, croire en Dieu, mais c'est être sans Dieu. Sur ce pied, vous serez peut-être obligés de convenir que la croyance en Dieu, une croyance ferme, énergique, réelle, n'est pas tout à fait aussi commune qu'on le pense. P. 221.

Dieu a dû se manifester à l'âme dès son origine ou jamais ; l'adoration a dû être le premier acte de la pensée humaine ; ce mouvement , que la réflexion reforme lentement dans le sein de l'homme corrompu, a dû être le premier signal de notre existence morale, notre premier salut à la vie. P. M. 320.

L'idée de créer les hommes afin de les sauver, se supporte assurément un peu mieux que celle de créer les hommes afin de les damner; mais pourtant elle ne se supporte guère. Si elle ne révolte pas le cœur, elle révolte la logique. On ne crée pas un être afin de le sauver. S. xi, 226.

La foi chrétienne peut admettre qu'il y a eu quelque part, avant la création de l'homme, une première chute, mais elle ne se trouve pas autorisée par ses documents à croire que l'homme n'ait pris place parmi les créatures que comme instrument et non comme objet premier, et direct de la grande Restauration. 159.

h) Incarnation et rédemption.

Il faut vivre sans religion , sans Dieu dans le monde et sans espérance, ou recevoir le mystère de l'incarnation. Il n'y a pas deux sortes de religion : des religions dans lesquelles Dieu ne s'incarne point, mais se communique à distance, et une religion dans laquelle Dieu s'incarne. Les premières ne sont qu'un jeu de l'imagination ou un labeur de la pensée ; et si nous osions le dire à cette occasion, il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que tout le monde, c'est tout le monde; l'humanité a plus d'esprit que les philosophes, elle a des instincts profonds. Cette vérité , que Dieu doit s'unir à l'homme, devenir homme, pour que l'homme ait une

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religion et qu'il puisse adorer et espérer, est implantée au fond de la nature humaine. Aussi longtemps que Dieu ne s'incarne pas, ce besoin ne sera pas satisfait. Incarnation et religion est une seule et même chose. N. E. 430.

Sans l'incarnation, une religion n'est pas possible. Philosophes et sages qui en appelez à la raison, sur ce point le genre humain n'entend pas raison ; dans tous les temps , au risque de paraître laisser là la raison , il a voulu connaître Dieu sous les traits de l'homme. 11 se pourrait que le premier vestige de l'instinct religieux s'effaçât de l'âme humaine, que l'homme tombât à l'état de brute intelligente , d'organisme pensant , ainsi bien plus bas que la brute en qui , du moins, tout est harmonie. Cela se pourrait; mais ce qu'on ne verra jamais , c'est que , le sentiment religieux persistant , l'homme conçoive la religion sous un autre caractère que celui de l'incarnation et s'apaise avec une religion qui ne renferme pas cette idée.

L'incarnation a un côté tragique ; l'incarnation , dans son principe, est une mort ; pour le Christ, naître à la vie des hommes, c'était déjà mourir. Au fait , cette vue est le glaive par lequel , ainsi que l'âme de Marie, toute âme d'homme est transpercée, et le seul dont la pointe aiguë puisse arriver jusqu'aux dernières divisions de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles.

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