U. XX VII
Il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse vaincre la dureté du cœur de l'homme. Il faut qu'il croie que Dieu aime, que Dieu l'aime, et il ne le croira qu'en croyant à un amour infini. Tant qu'il se représentera une limite à l'amour divin, l'homme ne se croira pas aimé, il ne peut croire sans compter qu'en celui qui ne compte pas ; pour qu'il croie que l'amour divin s'étend jusqu'aux dernières extrémités , il faut que Dieu lui-même descende au dernier fond de la misère humaine. Telle est la misère de l'homme et sa dureté, que ce n'est que lorsque l'amour de Dieu aura franchi toutes les limites, que lorsque Dieu se sera fait homme, que l'homme enfin se croira aimé. « La parole a été faite chair, » (Jean i, 14) chair de péché; c'est là le fond de toute religion digne de ce nom.
Nous n'oserions affirmer que la connaissance qu'Adam avait de Dieu fût inférieure à la nôtre, mais toujours est-il que Dieu gardait en lui une manifestation réservée à l'homme déchu seul ; c'est cette manifestation que les théologiens nomment incarnation. Loin de nous de voir sous un seul aspect un dogme qui a autant de faces que le soleil a de rayons ; loin de nous la pensée d'en faire une nécessité sous forme d'explication, nous dirions plutôt mille fois le front dans la poudre: oui. mon Père vous l'avez voulu!
Il faut cependant distinguer dans le fait qui nous occupe deux points de vue. Il y a deux faits dans un seul, le pardon et sa réalisation. Quant au premier, ou à la volonté du pardon, on ne dira pas qu'il n'y eût pas lieu au pardon ; car ce serait dire que le péché est un pur malheur, ni plus ni moins qu'une maladie. On ne dira pas davantage que Dieu ne peut ni pardonner ni punir. Dieu lui-même, déclaré uicapable de punir et de pardonner, s'évanouirait dans le vague immense du panthéisme. Car la personnalité de Dieu se compose des mêmes éléments que la nôtre ; si vous niez cette assertion, je vous défie de ne pas retomber dans l'impersonnalité de Dieu. Or, vous ne pouvez supprimer dans la personnalité humaine l'idée du droit et celle de l'amour.
Le pardon ignoré n'est pas un pardon ; notre malheur c'est de n'y pas croire , ce qui est une manière de l'ignorer. Il faut donc que le pardon soit connu. Remarquons ici un instinct remarquable de l'homme : il ne croira pas au pardon tant qu'il ne verra pas une victime ; il demande un gage des intentions de Dieu. Si Dieu fait tant que de vouloir pardonner, qu'il le prouve; qu'en laissant tomber toutes ses rigueurs sur une tête divine , il nous garantisse que sa colère est épuisée , qu'il nous donne un otage ; qu'un arc-en-ciel sanglant se lève sur le déluge de nos crimes. L'humanité dira comme Thomas, si je ne mets ma main dans la marque des clous je ne croirai pas. Cela lui a été accordé, et elle croit désormais au pardon. 83.
Le dogme de la rédemption est le christianisme même ; il est , par conséquent, la cause efficiente de tous les changements individuels ou généraux qu'on rapporte au christianisme.
c) Expiation^ son importance; manifestation de pistice et d'amour.
Dépouillé du grand fait de l'expiation et de tout le cortège d'idées qui s'y rattache, qu'est-ce, je le demande, que le christianisme? Pour les esprits ordinaires, une morale ordinaire ; pour les autres, un abîme d'inconséquences. D. xiii.
S'il était possible de purger de l'élément chrétien, je yeux dire de l'idée de la rédemption, tous les enseignements de l'Evangile, s'il était possible qu'après cette opération il restât de ces enseignements quelque chose qui eût une valeur propre et qui méritât un nom, je dirais toujours ce que j'ai déjà dit : « la cause n'est pas proportionnée aux effets; les effets ont du avoir une autre cause : » et je trouverais naturel de me demander enfin si le dogme de la Rédemption, tel qu'il est présenté dans les livres du christianisme, n'est pas naturellement propre à produire ces grands effets, qu'on ne songe point à nier, mais dont on cherche la raison. Belle et grave question, devant laquelle on sent le besoin de se recueillir. L. 19^iii,72.
Tout doit dépendre en morale, et, par conséquent, tout doit de proche en proche dépendre aussi en civilisation de la réponse qu'obtiendra cette question : l'homme , en tant qu'être moral et responsable, a-t-il besoin d'une rédemption, d'une rançon? et cette rançon a-t-elle été offerte, a-t-elle été payée? Cette question est-elle secondaire ? Alors, qu'on nous en indique une plus haute ; qu'on nous en montre une autre qui embrasse, de la nature humaine, quelque chose que cette première question n'ait pas enveloppé. On peut, sans doute, refuser de la poser ; mais une fois posée, comment faire pour qu'elle ne renferme pas toutes les questions humaines que, depuis des siècles, posent à l'envi l'une de l'autre la conscience et la science ? 69.
Le mystère de la Rédemption est et demeurera toujours un mystère; et l'Évangile lui-même l'annonce et ne l'explique pas.
Cette folie de la croix, on ne l'explique pas, mais elle expli-
que tout ; et à défaut même d'autres preuves, comment ce qui explique tout ne serait-t-il pas la vérité? P. M. 134.
De bonne foi, pensez-vous que celui en l'honneur et sous l'invocation duquel le monde a changé de lois, de mœurs et d'esprit, et suivi durant dix-huit siècles, à travers les obstacles que lui suscitaient les ennemis et les corrupteurs de cette œuvre, une même et invariable direction, pensez-vous qu'il ne fût aux yeux du monde que le premier des sages et le premier des vertueux ? Non, il était le crucifié; non, il était le Rédempteur; ce n'était pas devant un moindre que lui que dix-huit siècles pouvaient, l'un après l'autre, venir incliner leur tête ; et pour dessiner sur leurs étendards, pour élever sur leurs palais, pour graver sur les sceaux de leur république l'image d'un supplice infâme, il fallait que celui qui l'avait subi fût plus à leurs yeux qu'un ami dévoué des hommes, il fallait qu'il fût un Rédempteur, plus qu'un martyr, il devait être un Dieu. Effacez de l'Évangile, je ne dis pas la croix, mais la signification évangélique de la croix, vous rendez ces dix-huit siècles absurdes ou impossibles. E. E. 25.
Nous ne devons pas craindre de le dire : il y a longtemps, sans cela, qu'on ne parlerait plus de l'Évangile dans le monde, si môme jamais on en avait parlé ; ce n'est pas tant l'Évangile qui nous a conservé la doctrine de la croix que ce n'est la doctrine de la croix qui nous a conservé l'Évangile. 26.
Si quelque chose peut faire sentir le besoin d'une expiation , d'une rédemption , ce sont assurément ces torts ineffaçables et irréparables, contre le souvenir desquels nous ne pouvons rien, et qui nous dévoreront le cœur tant qu'il y aura en nous un cœur à dévorer. N. D. SU.
Le besoin de l'expiation, qui est celui de l'humanité, et qui, durant tant de siècles et chez tant de peuples , a fait fumer les autels et ruisseler le sang sur le pavé des temples, pourrait sembler à bien des personnes ou satisfait , ou éteint, ou lassé, si, de temps à autre, il ne donnait signe de vie chez certains individus, et je dis, d'une vie étonnamment intense. S. v, Si.
On a vu des meurtriers, libres d'échapper à la mort par de faciles dénégations , s'y livrer par leurs aveux comme de gaieté de
cœur ; on en a vu soupirer après le moment du supplice comme après une délivrance ; on en a vu hâter de leurs vœux l'heure qui devait répandre leur sang, d'autres, plus calmes, mais aussi résolus, se déclarer soulagés et restaurés par la sentence qui les séparait de la vie ; et, chose digne de remarque, plusieurs d'entre eux ne donnaient pour support à ce sentiment aucune idée religieuse ; à plusieurs Dieu n'était ni présent ni connu.
L'avenir leur demeurait parfaitement voilé ou même indifférent ; c'était assez dire aussi que ce sentiment ne leur était ni dicté, ni suggéré du dehors ; qu'il leur était propre et spontané ; qu'il était en eux une propriété de la nature, non une opinion ; c'est assez dire encore que, rien d'individuel, rien d'accidentel ne pouvant en expliquer la présence dans leur âme , il a été en eux un cri de la nature, la manifestation d'une des propriétés universelles et natives de notre organisation morale ; que, par leur bouche, en un mot, ce n'est pas un homme, mais l'homme qui a parlé, non pas un individu, mais l'humanité.
La totalité ou la plupart des individus qui nous fournissent l'occasion de cette observation, étaient des hommes illettrés, grossiers, bornés k un très-petit nombre d'idées, n'ayant fait entrer la pensée que pour très-peu de chose dans leur vie ; des hommes que l'on peut dire peu éloignés de la nature, en appelant nature les sentiments que tout homme apporte en naissant, les vues que fournit le bon sens lorsqu'il n'est pas offusqué par la prévention, les impressions dont tout homme est susceptible, à moins que quelque chose d'adventice ne s'interpose entre les objets et lui.
— Dieu, voulant faire fleurir dans nos cœurs le véritable amour, qui est l'avant-goût et le gage de la vie éternelle, a commencé par nous parler de justice ; il en a réveillé l'idée dans notre esprit avec le sentiment de nos injustices ; il a , par les injonctions et les menaces de la loi , refait l'éducation de notre conscience ; il a fait éclater, dans les souffrances imméritées et volontaires de son Fils, l'inviolabilité de l'ordre moral; et c'est tout pénétrés de ces idées que nous avons été conduits vers la grâce, qui ellemême , comme grâce, est une consécration de la loi ; et c'est au pied de cette même croix qui nous enseigne la justice que nous
avons appris ce que doit être l'amour; car n'est-ce pas de là que retentit dans nos cœurs cette parole sacrée : « La charité de Christ nous étreint, tenant ceci pour certain que, si un est mort pour tous, tous aussi sont morts, et qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes? » Ainsi c'est dans le sol de la justice que la charité a germé» et c'est dans ce sol qu'elle puisera éternellement la sève qui monte à ses rameaux et les couvre de fleurs et de fruits. N. D. 430.
Il n'y a pas de mérite à donner ce qu'on ne peut retenir. Le sacrifice chez l'homme n'est qu'apparent et dans l'imagination : de la part de Dieu, le pardon est réel, mais c'est que le sacrifice l'est aussi. 419.
Rien de plus propre à agir sur la volonté que le grand fait du sacrifice de Jésus-Christ. Ce fait immense renferme pour le cœur une logique plus puissante que toutes les ressources de l'esprit humain. F. 294.
Le chrétien seul voit se manifester dans toute leur plénitude et se développer dans une parfaite harmonie la justice, la bonté et la providence de Dieu. En Jésus-Christ elles sont consommées, réelles, triomphantes. En lui, la justice divine a été accomplie, par lui la bonté de Dieu proclamée, par lui enfin le gouvernement du Saint-Esprit, la providence morale mise au-dessus du doute. Ces vérités sont toute la substance et tout l'objet de l'Évangile. Le chrétien seul connaît Dieu, le chrétien seul a un Dieu. D. 101.
On n'aime véritablement que ce qu'on estime ; on ne saurait aimer véritablement un Dieu qu'on ne respecterait pas, et Dieu ne pourrait être l'objet de nos respects dès qu'il aurait sacrifié au dessein de nous sauver la moindre partie, le moindre iota de cette loi sainte que Christ lui-même n'est pas venu abolir, mais accomplir, et qui doit demeurer intacte et inviolable jusqu'à la fin des siècles. 286.
L'amour véritable, affection forte, sentiment moral, ne peut exister qu'à l'ombre et tout près de la conscience, ne peut vivre que dans le cœur de ceux pour qui la charité est une partie de la justice, la justice un élément de la charité ; de ceux qui , bien éloignés sans doute d'aimer uniquement et sèchement parce qu'on
doit aimer, savent pourtant et confessent qu'on doit aimer, de ceux, en un mot, pour qui l'amour est le suprême devoir en même temps que le suprême bonheur, Otez à l'amour le sérieux et le poids des convictions morales, il ne vous reste plus qu'une sensibilité mobile et frivole. Otez le devoir, il vous reste le tempérament. L. i9«. m, 262.
Il taut qu'on sache que le Dieu-Sauveur est en même temps parfaitement saint ; que la sainteté est son but et son moyen ; que c'est par la sainteté qu'il veut conduire au bonheur ; que la sainteté et le salut sont inséparables. Il faut que tout cela soit, pour que l'œuvre d'un immense amour ne soit pas infructueuse pour l'homme, et ne soit pas indigne de Dieu. C'est là la perfection de l'Évangile comme système, et c'est par la vertu de ce système que nous sommes remis en possession d'un infaillible et constant critérium du bon moral. P. M. 84.
De quelque langage qu'on se serve, il faudra toujours dire qu'on ne peut pas se représenter Dieu dans la même disposition lorsqu'il donne son Fils au monde et lorsqu'il distribue à ses créatures ses autres grâces, temporelles ou spirituelles. M. 91 .
La justice est quelque chose à part et en soi ; et, quoiqu'elle ne puisse être accomplie que par la charité , elle n'est pas la charité.
L'amour n'est pas le commencement de la loi ; la justice en est le premier mot ; la justice a une réalité, une substance indépendamment de l'amour ; et il y aurait non-seulement erreur, mais péril à l'oublier. 420.
La justice est à la charité ce que le tronc est à la racine. On peut concevoir un arbre sans cime, ou du moins une cime sans développement; on ne peut concevoir une cime sans tronc. L'âme, avant d'être fécondée par la rosée de la grâce, peut en être restée à l'idée de la justice, et haleter sans joie sous l'aiguillon de la loi ; mais l'âme qui s'est élevée à la charité, bien loin de renier la justice et le devoir, s'y attache et s'y complaît davantage. 427.
Ne mettez pas la charité devant la justice ; ne vous hâtez pas de noyer lajustice dans la charité; reconnaissez distinctement que, soit que vous aimiez, soit que vous n'aimiez pas, le commande-
ment est juste, et que la chanté, qui est la fin de la loi, n'en est pas le commencement. 422.
Cette double et simultanée manifestation a lieu sur la croix, unique point d'intersection de deux attributs, de deux actes qui ne paraissaient pas pouvoir se rencontrer jamais; nouveau Sinaï, où se promulgue une loi nouvelle ; Orient d'où jaillit le soleil de justice, qui, avec h justice, porte la sawie dans ses rayons; saint autel, où la loi se satisfait, s'assouvit, pour ainsi dire, dans les souffrances du juste, et se tait enfin devant ce sang qui prend une voix, et crie de meilleures choses que celui d'Abel.