‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 26 sur 81 · III. — DOCTRINES SUBJECTIVES · texte numérisé non relu

III. — DOCTRINES SUBJECTIVES

A. Salut et Grâce.

a) Importance de cette doctrine.

Le salut n'est pas un fait matériel , extérieur ; le salut n'est pas hors de nous, mais en nous; c'est une œuvre dont le vrai lieu est notre cœur; le salut est un état de notre âme; et, par cela même, toute œuvre de grâce à laquelle notre âme demeure étrangère, ne saurait être l'œuvre de notre salut. N. E. 12-13.

Nous rendre semblables à Dieu, rétablir en nous son image, c'est tout l'objet de l'Évangile , c'est l'œuvre même du salut ; et cette œuvre commence chez l'enfant de Dieu dès l'instant où ce titre lui est accordé. 30.

Le désir du salut et la peur de l'enfer sont deux choses différentes. Il n'y a rien de noble dans le dernier de ces sentiments . toute la noblesse de l'âme humaine peut se déployer dans le premier. P. 340.

L'Évangile ne connaît rien d'irréparable, et seul, il a osé porter un démenti à cette parole terrible :

Défendre à ce qui fut d'avoir jamais été Est au-dessus de la divinité.

Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffiiçable, ni restitutions impossibles , ni temps envolé sans retour , ni destruction, ni mort d'aucune espèce ; le passé n'engloutit rien : tout ce que Dieu prend sous sa garde est éternel comme lui ; et notre soif ne saurait, en y puisant toujours , tarir son intarissable richesse : nous ne périrons que faute d'y puiser , et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. L. 19^ i, 256.

Tout le monde veut être heureux, nul ne veut être sauvé.

— • En général, il importe à chaque chrétien, et à chaque homme, de bien entendre cette partie de la théologie qui traite de la grâce et de la foi. Que ce qui est impénétrable reste impénétrable ; mais que ce qui est fait pour être compris soit bien compris. Prenons garde de n'avoir, entre nos mains, au lieu d'idées , que de vains mots. 411.

Je ne sais pas, je l'avoue, ce qui peut intéresser les philosophes, si la proclamation de la doctrine du salut par grâce, environné de ses riches corollaires, ne les intéresse pas. Ne voient-ils pas que c'est , philosophiquement parlant , la plus belle des conceptions ? En dehors de cette doctrine, la morale n'a de choix qu'entre deux principes : la chimère de l'amour pur et la bassesse de l'obéissance mercenaire , principes insoutenables , incapables d'appuyer toute la vie de l'homme et d'envelopper toute sa nature. Ce que chacun de ces principes a de vrai (car il n'y a pas d'appaparence que l'homme puisse inventer une erreur complète), se retrouve sain et sauf dans la doctrine du salut par grâce ; les deux doctrines extrêmes s'y corrigent mutuellement, s'y complètent l'une l'autre , et disparaissent chacune dans l'unité qui les absorbe ; l'obéissance et l'amour, la loi et la liberté, y trouvent une admirable conciliation , et la philosophie morale la seule base ferme qu'elle puisse avoir ; en un mot, le problème de la raison pratique est résolu sans retour. Il est résolu par les faits , comme par la spéculation, parce que les feits nous manifestent dans le vrai chré-

tien l'alliance réelle des éléments jusqu'alors sans intelligence entre eux, l'intérêt, le devoir et l'amour. L. 19^ iir, 399.

La religion de la grâce n'est pas une religion particulière, c'est la religion même ; et les autres religions n'en différent qu'en ce qu'elles ne sontpasdes religions. A l'exception de la vraie, toutes les religions n'ont été que des combinaisons pour éluder la religion. C'est la grâce que, dans tous les systèmes, on a tâché d'éviter, de tourner, si j'ose parler ainsi; mais la grâce, dans l'intégrité de la notion complexe que j'ai déterminée d'après l'Évangile , la grâce qui enseigne , la grâce qui oblige, la grâce qui enchaîne l'homme à la loi, et le sacrifie à Dieu comme une vivante et bienheureuse hostie.

C'est pourquoi une société n'est religieuse qu'autant et à mesure que son culte est un hommage à la doctrine de la grâce ; et une société n'a une bonne morale que celle qui découle du principe de la grâce. 79.

La grâce n'est pas le moyen de notre salut ; elle en est le principe, la source, la raison, la cause. Notre salut sort tout entier de la grâce ou de la volonté miséricordieuse du Père des esprits, comme l'oiseau sort tout entier de l'œuf, comme le fruit sort tout entier du rameau , quoiqu'il ait fallu la chaleur pour faire éclore l'œuf et la main pour cueillir le fruit. La grâce est donc la cause, la source du salut ; la foi n'est que le moyen, ou, si vous le voulez, il y a deux grâces , celle qui s'accomplit hors de nous , et que l'apôtre appelle simplement la grâce, et une autre qui s'accomplit en nous, et que l'apôtre appelle la foi. En principe , la grâce est une, mais elle a divers moments , divers lieux , diverses formes. Il y a plusieurs dons, mais tout est don. Grâce hors de nous, grâce en nous, voilà l'Évangile. E. E. 415.

Il est vrai que, pour ceux qui ne connaissent pas leur état, le message de grâce renferme un message de condamnation ; mais le second est absorbé dans le premier; et nous n'apprenons que nous étions perdus qu'en apprenant que nous sommes sauvés. Aucun intervalle entre l'une et l'autre de ces vérités ; et l'amertume de l'une ne sert qu'à mieux faire goûter toute la douceur de l'autre. D. 472.

On ne peut pas exagérer , au contraire , on reste toujours en deçà de la vérité, en décrivant ce printemps de la grâce que l'Évangile fait fleurir dans une âme régénérée. Aucun élément de l'être qui ne se renouvelle ; avec une autre âme, on acquiert d'autres yeux, des sens nouveaux ; la nature prend un autre aspect etditdes choses qu'elle n'avait jamais dites. L. 19^ m, 270.

La doctrine de la grâce n'introduit pas seulement des éléments tout nouveaux dans la pensée et dans la vie religieuse, elle transforme et transfigure ce que l'Évangile peut avoir de commun avec d'autres systèmes religieux ou philosophiques ; elle met sous les noms connus des idées et des faits qui ne l'étaient pas encore. Tour à tourelle crée et vivifie, ce qui est créer encore. L. R. m, 93.

Dans le monde moral, la force de Dieu, chose insaisissable, se compose de nos forces , de même que l'œuvre de sa Providence est bien souvent la somme de nos œuvres ; si vous décomposez en éléments visibles la puissance que le christianisme déploie , vous ne trouverez, enfin d'analyse, que des forces humaines. Tout ce que Dieu opère dans cet ordre, il l'opère par nous, mais c'est lui qui évoque notre volonté , qui ||^ détermine ; c'est lui qui pénètre et qui coordonne les éléments que lui offre notre nature ; nous ne lui donnons que ce qu'il nous a donné , nous ne faisons que ce qu'il fait en nous ; il est, en un mot, la force de nos forces, par conséquent il est tout ; notre vie est sa vie, et nous, c'est lui toujours. H. 595.

h) Salut, œuvre de Dieu et de Vhomme.

Une vie généreuse ne peut avoir qu'un principe généreux , et quiconque se croit à moitié l'auteur de son salut s'en croira bientôt le principal et finalement l'unique auteur ; la pente est irrésistible. Jésus-Christ ne paraîtra plus qu'en seconde ligne, et ses souffrances ne seront plus qu'un fonds de réserve où l'on ne touchera qu'au pis-aller, pour combler les lacunes qu'on est forcé de voir, et celles qu'on pourrait n'avoir pas vues; et dès lors, ou plutôt dès le premier pas dans cette route, ne subissons-nous pas l'influence mortelle de cette idée, qui, nous faisant la cause ou le

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