‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 27 sur 81 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

moyen de notre salut, détourne notre reconnaissance de son véritabie objet , et rend impossible l'élan de cet amour désintéressé qui est la seule vie de l'âme? E. E. 121 .

L'œuvre totale du salut , depuis sa racine jusqu'à sa consommation , appartient à Dieu. Partons de là. Mais le salut, cette œuvre de Dieu , a deux parties distinctes : l'une objective : c'est le pardon sous la forme de la rédemption : les bras paternels nous sont rouverts ; nous nous trouvons , sans aucune participation de notre part , purifiés de nos péchés passés (2 Pierre i , 9) ; une nouvelle carrière nous est livrée, où nous marchons constamment à l'ombre du pardon divin, toujours actif et toujours inépuisable comme le mérite de Jésus-Christ ; — l'autre partie est subjective : c'est la foi, que j'ai beau réduire à sa plus simple notion, elle n'en est pas moins subjective; c'est toujours moi qui crois , bien que ce soit Dieu qui me donne de croire ; cette foi , qui produit la joie et l'amour, m'unit à Dieu indissolublement , et couronne l'œuvre de mon salut , qui ne peut être consommé qu'autant que je suis uni à Dieu, ou, en d'autres termes, que ce n'est plus moi qui vis, mais Christ qui \J| en moi. Il y a donc dans mon salut quelque chose de moi ; Dieu a pris quelque chose de moi pour me sauver ; il m'a employé à mon salut. On ne peut se refuser à cette conclusion dans aucun système, si l'on veut rester dans les termes de la déclaration du Sauveur : « Dieu a tant aimé le monde qu'il « a donné son fils unique au monde , afin que quiconque croit « en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » Ce n'est donc pas moi qui me sauverai , en aucune façon , en aucune mesure ; mais on ne me sauvera pas sans moi.

N. D. 463. Voir aussi E. E. 2.

Sous le nom de grâce , c'est donc bien Jésus-Christ et Jésus- Christ tout entier que nous avons proposé comme l'objet de la foi, et non-seulement le Dieu , mais l'homme , ni seulement sa mort , mais sa vie; ni seulement sa doctrine, mais son exemple; ni seulement son sacrifice, mais sa gloire ; car c'est par toutes ces choses réunies, sans en excepter aucune, sans en diminuer aucune, que Jésus-Christ est notre Sauveur. Mais parce que le pardon est à la tête de cette œuvre , parce que cette œuvre tout entière n'est

que le développement du pardon, parce que c'est sous l'aspect et sous le nom de pardon que cette œuvre , une et indivisible, se présente à nos premiers regards, parce que le pardon est la sève qui circule dans tous les rameaux de cet arbre immense , la saveur partout répandue jusque dans les plus petites miettes de ce pain de vie, nous avons pu dire, et nous disons bien encore, que le pardon , avec toutes ses conséquences , avec tout son développement, est l'objet de la foi chrétienne. Ce n'est pas détourner les regards de Jésus-Christ qui nous garantit le pardon, qui nous le confère lui-même (Matth. ix, 6) et qui le consomme. E. E. 432.

Cette révélation devra être un fait moral, conforme à la nature de l'être auquel elle est destinée. Elle serait un fait magique s'il y avait en quelque sorte solution de continuité entre l'homme nouveau et l'homme ancien. La vie humaine ne se sépare pas en deux par un coup de foudre. S'il faut tout rapporter à la liberté divine dans la réhabilitation, son œuvre entière aura un caractère moral, c'est-à-dire qu'elle mettra en jeu toutes les forces morales de l'homme. Cela suppose qu'elles existent et qu'elles peuvent être employées. Or ces forces morales se résument dans la liberté. La liberté divine éveille la liberté humaine. R. C. v, 81.

L'avantage de l'homme nouveau n'est point précisément de recevoir une nouvelle âme. Ce n'est point avec une nouvelle âme qu'il aime ce qu'il n'aimait point. Il est nouveau, sans doute, mais dans quel sens? en ce que ses affections ont pris une nouvelle direction ; en ce que l'ordre s'est rétabli dans ses pensées ; en ce qu'il a mis son cœur où est son trésor : il aime , il désire d'autres objets ; mais aimer est toujours aimer, désirer est toujours désirer ; l'affection de l'esprit et l'affection du monde ont deux objets opposés ; mais c'est là toute la différence. La conversion est le mouvement qui tourne l'àme d'un côté vers un autre, de l'occident terne et ténébreux vers l'orient d'où jaillit la lumière. L'œuvre de Dieu, dans la conversion, n'est pas absolument de rendre notre âme susceptible d'attachement, elle l'est toujours ; c'est de lui faire aimer ce qu'elle doit aimer. Mais il est bien vrai que, proposant à notre amour un objet qui est à la fois la souveraine perlection et le souverain bonheur, elle y précipite notre

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âme tout entière ; en face de Dieu , une fois manifesté et connu , il n'y a plus lieu à l'hésitation ni au partage ; l'amour de Dieu ne peut, sous ce rapport , ressembler à aucun autre ; et toutes les forces de l'àme, tous ses rayons, pour ainsi dire , se rassemblent dans une seule direction , il semble que l'âme , seulement alors , ait commencé d'aimer et de vivre ; il semble que ce soit absolum.ent une r.ouvelle âme. Il n'en est rien pourtant : c'est une âme qui a retrouve son chemin ; c'est une âme gouvernée ; c'est une âme qui concentre dans son véritable objet les forces qu'elle dispersait sur mille objets ; c'est une âme réveillée , née à une nouvelle vie, qui s'appelle la vie de l'esprit. N. D. 166.

Loin d'avoir pour dernier but une scission intérieure de notre être , la religion ne prétend consommer cette scission déjà commencée, elle ne veut mettre en évidence ce déchirement déjà sensible , que pour y faire succéder une vraie , une irrévocable unité. Il y a deux hommes en nous, naturellement nous le sentons; elle nous le fait mieux sentir, elle nous contraint à l'avouer , mais c'est pour préparer les voies à l'homme nouveau dont la présence doit nous faire connaître à la tm la joie profonde de l'unité. Or, le repentir, qui est le ressort principal de la religion , puisque religion c'est réparation , le repentir ne peut remplir l'objet de la religion qu'en nous unissant à nous-mêmes, et non pas en nous en séparant. D. 437.

Il ne faut pas le méconnaître , il faut le proclamer avec admiration, jamais le sentiment de la liberté morale, de la responsabilité individuelle et de la personnalité religieuse n'avait été aussi vif, aussi puissant que depuis la promulgation de cet Evangile qui se résume en ce peu de mots : « Le salut par grâce, par le moyen delà foi. » E. F. 3Î3.

L'objet de la religion est bien de créer en nous un homme nouveau, mais non un homme artificiel ; la religion n'est pas la destruction, mais le triomphe de la nature; c'est notre état présent qui est éloigné de la raison et de la vérité ; c'est par l'amour de Dieu et de sa loi que nous rentrons dans l'ordre , par conséquent dans l'aise et dans la paix ; c'est alors seulement que cesse toute dislocation, et que nous sentons que tout a repris sa place

dans notre être, et nous-mêmes dans la société et dans la vie; en sorte que ce nom {Y homme naturel, (jue la pauvreté de nos langues nous a contraints d'appliquer exclusivement à l'homme irrégénéré, est le vrai nom, le nom distinctif de l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. D. 439.

Une vie sérieuse et dévouée ne peut avoir pour base l'insipidité et l'apathie. Du même fond dont on s'anéantit, on ne peut se dilater et s'agrandir. La nouvelle créature ne détruit pas, mais confisque à son profit toutes les forces du vieil homme, et c'est pourquoi, dans toute vie dont l'uniformité est due à l'énergie de la volonté, il y a au moins un moment tragique , et par conséquent de la poésie; car le vrai bon est toujours beau, l'honnête et le sublime ne sont qu'un. Où donc, si elle ne se trouvait pas là, se trouverait la poésie? S. xii, 243.

c) Grâce et loi.

Il n'y a pas de vérité dont on n'abuse; et celle de la nécessité d'étayer notre faiblesse sur la force divine, pourrait aller chez quelques personnes jusqu'à la négation de nos ressources propres et de nos moyens naturels, par leur négation et leur abandon, et finalement à un quiétisme amollissant. Il est bon que, de temps à autre, notre indolence soit réveillée , et notre conscience admonestée, par la rencontre du stoïcisme de principes et de pratique, et que, voyant ce que peut, tout infirme qu'elle est, la volonté sans appui, nous apprenions ce que doit la volonté secourue. Il faut que nous exercions nos forces, ne fût-ce que pour en connaître les limites. Il est à craindre que celui qui n'a pas fait cette expérience n'en fasse jamais une autre. E. F. 210.

Entre le molinosisme et la doctrine de la grâce, il y a tout un abîme. L'idée du molinosisme est l'annihilation de la personnalité ou son absorption en Dieu ; l'idée de l'Évangile de grâce, c'est, d'une part, le pardon gratuit, dont la notion n'a rien de compromettant pour la personnalité humaine, et de l'autre, la grâce de la foi, qui n'est autre chose que Dieu lui-même parlant au cœur de l'homme avec une éloquence toute-puissante ; car la grâce , dans

ce point de vue , n'est qu'une éloquence toute divine. Or cette idée ménage, respecte, suppose nécessairement la personnalité, elle fait plus , elle en exalte le sentiment. La grâce , c'est un esprit parlant à un esprit ; c'est la consécration et le triomphe de deux personnalités à la fois. Aussi, voyez les effets : nulle part le sentiment de la responsabilité et celui de la liberté humaine ne sont plus vifs que chez les sectateurs de la grâce, et ces hommes n'ont rencontré nulle part une antipathie plus prononcée que chez les adeptes du quiétisme. Ce dernier fait souffre des exceptions; mais il est constant, et si nous n'ajoutons pas qu'en revanche il yasimpathie entre les quiétistes et les partisans de la théologie des jésuites, nous pouvons bien dire au moins qu'un rapprochement entre eux est facile, qu'il a eu lieu souvent, et qu'entre le molinisme et le molinosisme, il y a quelque chose de plus qu'un rapport accidentel de syllabes. 314.

La logique de la chair peut bien dire : péchons, puisque la grâce abonde ; mais l'Esprit enseigne au cœur humain une autre logique, et jamais personne n'a cru être chrétien en suivant celle de la chair : il est vrai que les chrétiens attendent tout de la grâce, et ils l'avouent ; mais ils travaillent comme s'ils attendaient tout d'eux-mêmes. D. 118.

Le chrétien, heureux de compter sur la miséricorde, n'en est que plus empressé à faire tout pour s'en passer désormais ; s'il n'espère pas s'en passer, il fait comme s'il l'espérait ; plus il lui a été pardonné, moins il consent à lever de nouveaux tributs sur l'amour qui pardonne ; il ne tournera pas la grâce de Dieu en dissolution, il ne péchera pas afin que la grâce abonde ; mais plus la grâce abonde, moins il voudra pécher, et les bienfaits de Dieu serreront de plus en plus le nœud qui l'attache à son devoir.

Malheur à celui qui, se pardonnant aussi facilement que Dieu lui pardonne , ne regraverait pas ses péchés dans son cœur à mesure que Dieu les efface de son livre , et ne s'en souviendrait pas à mesure que Dieu les oublie ! Le pardon n'est pas pour cet homme-là. D. 472.

Avec vos arguments tirés de l'histoire naturelle et de l'astrono-

mie, vous n'apprendrez au cœur de l'homme que ce qu'il sait sans vous, vous ne lui ferez vouloir que ce qu'il veut d'avance, ni faire que ce qu'il fait déjà. Aucun changement fondamental ne peut résulter de l'emploi de tels moyens. Il faut fournir ta l'homme un point de vue nouveau, et c'est \k le propre du christianisme. La conviction du péché et de la déchéance, la découverte de l'absolue inviolabilité de la loi , l'offre généreuse d'un salut gratuit et inconditionnel, Dieu lui-même payant, par la vie et par la mort du Christ , ce salut inespéré , tous ces ftiits tombant coup sur coup dans l'àme, se fortifiant mutuellement, se servant les uns aux autres de complément , de vérification et de contre-poids , créant en l'homme non-seulement un nouveau système, mais un nouveau sens moral, en renouvelant toutes ses notions, renversent à la fois toutes ses craintes et ses espérances, et laissent tomber dans son cœur, du milieu d'un sublime orage, l'impérissable semence d'une nouvelle vie. Avec une nouvelle vie éclôt dans son cœur ce que St. Jacques appelle admirablement « la loi de la liberté » ou « la loi parfaite. » C'est la loi présentée par la grâce, la loi sanctionnée par le pardon, la loi fortifiée par l'espérance, la loi acceptée par la reconnaissance , la loi accomplie par l'amour et incessamment garantie par la joie intarissable de la réconciliation ; la loi triomphant dans la liberté ; loi plus inflexible et plus douée, plus exigeante et plus facile, plus impérieuse et plus aimable, plus divine et plus humaine que celle dont auparavant nous lisions dans notre conscience les traits redoutables quoique à demi effacé». Doutera-ton que la loi parfaite ne le soit à tous les égards, et qu'étant loi de liberté elle ne soit par là même, et par excellence, loi d'activité ? Elle pousse à l'action, et elle y pousse sans relâche; l'obéissance chrétienne a son but au delà de tous les buts ; elle ne reconnaît de limite que celle du possible, et ne la trouve nulle part; elle paie toujours parce qu'elle se sent insolvable ; n'ayant rien à donner, elle se donne elle-même ; et toutes les prestations qu'elle se demande à elle-même, elle les consomme ou les remplace par l'amour. Chaque chrétien est un César , croyant n'avoir rien fait tant qu'il lui reste à faire. Une activité sainte et intarissable, tel est le caractère et la grâce du christianisme vivant. L. 19^ ii, 149.

Bien loin que ces deux choses, la grâce et la loi, soient inconciliables, l'une conduit nécessairement à l'autre; je veux dire que la loi conduit à la grâce, et que la grâce à son tour ramène à la loi. D. 109.

Jésus-Christ est tout ensemble la grâce la plus absolue et la loi la plus parfaite ; en sorte que croire en lui , c'est embrasser tout ensemble une grâce et une loi. N. D. 106.

Jusque dans la grâce il faut que la loi triomphe ; et nul homme ne sera heureux aux dépens de l'ordre. Dieu pourra pardonner ; mais, soyez-en sûrs, il ne pardonnera qu'en sanctifiant. 61 .

La loi demeure éternellement loi , comme la vérité demeure éternellement vérité ; la loi est plus sacrée pour le chrétien que pour tout autre ; l'accomplissement de la loi est l'exercice nécessaire de la foi , qui se développe et se perfectionne à proportion des œuvres qui la manifestent. 378.

La loi est la moitié de la vérité religieuse ; et il est permis d'espérer que celui qui vouerait à la loi un culte sérieux, ne s'arrêterait pas à la loi, et s'élèverait tôt ou tard au législateur.

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