‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 45 sur 81 · L. 18«. II · texte numérisé non relu

L. 18«. II

— Pour ceux dont la religion n'est pas le tout, il y a en effet deux sphères, la sphère religieuse et la sphère profane ; mais pour le chrétien, rien n'est profane, tout sert à la sainteté. T. 138.

— Dieu ne veut pas précisément avoir de la gloire ; il a, sans le vouloir, toute la gloire qui lui appartient ; mais il veut, ce qui est différent, que nous lui rendions gloire ; et comme nous ne saurions lui rendre gloire que par notre sanctification, il veut notre sanctification. C'est là proprement sa volonté à notre égard.

— On a coutume d'attacher au mot de pureté ie ne sais quelle idée toute négative et toute vide ; d'après la commune interpré-

tation du mot, ce serait une simple exemption de souillures, l'absence d'un défaut plutôt que la présence d'une qualité ; mais, en morale, la pureté ne gît pas plus là dedans que le bonheur ne consiste dans l'exemption des peines ; de même qu'on n'est positivement heureux qu'autant que les peines sont remplacées par des plaisirs, on n'est réellement pur qu'autant que les défauts ont fait place à des qualités. N. E. 40.

— Rien n'empêche un chrétien de coopérer chrétiennement à des œuvres où d'autres concourent dans un autre esprit. L'intention des autres n'a aucune puissance sur la sienne. Et sans obtenir peut-être de faire apposer sur l'œuvre qu'il vient seconder le divin cachet de l'Évangile, il dépend de lui, plus ou moins, de faire entrer dans cette œuvre bien des éléments qui, sans lui, n'y seraient probablement que trop étrangers, la modération, la simplicité, la patience. Il serait difficile de tracer ici des règles et des limites, mais on peut s'en fier là-dessus à l'esprit, à la fois candide et délicat, au tact religieux des vrais disciples de Jésus- Christ ; ils ont de qui apprendre, et sauront bien reconnaître où ils peuvent porter leur main et d'où ils doivent la retirer.

— Ce qui manque le plus aux croyants, ce qui manque le plus à la plupart des hommes, ce dont l'absence réduit à rien jles plus belles espérances et explique tant de revers, c'est la patience.

On n'est pas chrétien, on n'a pas compris le christianisme, si l'on n'est pas disposé à réclamer la dernière place comme dans la société mondaine on réclame la première ; car on oublie que Jésus-Christ est venu dans le monde pour servir et non pour être servi ; qu'il a lavé les pieds de ses disciples, et qu'il a voulu que nous fissions tous de même. M. 192.

La crainte n'est pas une vertu, puisque le parfait amour est destiné à la bannir (1 Jean iv, 18). On a pu dire que tous nos courages sont dos craintes ; mais cela n'est pas vrai du courage chrétien; il est une espérance. H. 245.

Si la morale chrétienne est impraticable, il ne faut pas dire qu'elle est belle, car rien n'est beau que le vrai ; si elle est vraie,

elle est praticable, dans ce sens qu'aucun de ses préceptes n'est absolument au-dessus de la portée de l'homnje armé des armes de Dieu ; en ce sens surtout, que l'esprit de cette loi devient, sans réserve et sans restriction, l'esprit du croyant, à qui Dieu ne l'impose pas seulement, mais l'assimile et l'incorpore par la vertu de l'amour. P. M. 43.

On réfute bien les erreurs, mais jamais les passions. F. 831. Des gens qui donnent, il n'en manque pas ; des gens qui cèdent, j'entends qui cèdent chrétiennement, s'assujettissant les uns aux autres dans la crainte de Dieu, il y en a peu. M. 214.

— Nous jugeons d'ordinaire les fautes ou les vices qui nuisent directement à la société beaucoup plus sévèrement que ceux dont les individus seuls semblent avoir à souffrir, parce que nous partons du point de vue de l'intérêt général dans lequel le nôtre est compris. La plupart des hommes, dans cette partie étroite, qui est au fond celle de leur moi, ne réfléchissent pas qu'au point de vue de l'Évangile, un simple acte d'égoïsme peut se trouver plus grave qu'un vol ; car il contient le germe de tous les crimes, et il n'a pas pour excuse la nécessité matérielle. L. 18^ ii, 190.

^ III. — ÉDIFICATION ET VIE C0RÉTIEi\NE.

a) Bonheiu'; malheur; murmure; épreuves; douleur et tristesse; joie et tristesse.

Il faut nous défaire d'un préjugé qui est lui-même une suite du péché , de ce préjugé qui ne nous permet de voir l'ordre que là où nous voyons le bonheur ; et qui va même jusqu'à nous faire croire à l'ordre partout où le bonheur ou son apparence frappe nos regards. L'Écriture sainte n'en juge pas ainsi. Elle nous présente la souffrance comme une forme accidentelle de l'ordre, comme l'ordre, dans le désordre moral. S. ix, 26.

Notre irréligion, qui n'est que la forme la plus haute de notre égoïsme, ne veut reconnaître l'ordre que là où notre égoïsme trouve pour lui-même des moyens de satisfaction et des gages de sécurité. C'est renverser les termes d'une proposition vraie ; car

il est bien vrai que l'ordre est le bonheur, mais il n'est pas vrai que le bonheur soit l'ordre ; et il est certain que le bonheur dans le péché, c'est-à-dire dans le désordre, ne serait qu'un désordre de plus. N. D. 57.

Le bonheur n'est pas un fruit de notre nature, et ne croît pas spontanément sur le tronc de la vie ; il faut qu'il y soit greffé par une main divine. P. M. 180.

Le bonheur est proportionné à la sainteté, le bonheur n'est luimême que la sainteté ; et tout ce qui manque à la sainteté, c'està-dire à l'obéissance et à l'amour, est autant de pris sur le bonheur, autant de retranché du salut. N. E. 28.

Le bonheur est le sentiment de l'harmonie intérieure. Ce sentiment n'est point une chose négative. Quand toutes les parties de l'être, toutes les parties de la vie, l'âme et la destinée, le visible et l'invisible, le fini et l'infini, se touchent avec amour et pour ainsi dire s'entre-baisent, il y a, dans le plus profond de l'homme, un tressaillement d'allégresse, dont le prolongement, dont la continuité forme ce qu'on peut justement appeler le bonheur.

Cette vie harmonique et profonde, qui est l'essence même de la vraie félicité, suppose dans l'âme la présence du vrai et seul principe de l'unité morale, qui est Dieu. Sa présence dans l'âme en constitue, si l'on peut parler ainsi, l'état logique. 179.

11 faut, avant tout, aimer Dieu, et cela ne dépend pas de nous, parce qu'il ne dépend pas de nous d'aimer un objet où nous ne trouvons pas notre bonheur. Que Dieu se montre d'abord à nous comme le souverain bonheur, et non pas seulement comme la souveraine perfection et la souveraine loi. Alors encore un grand nombre peut-être ne l'aimeront pas ; mais au moins est-il certain qu'avant de le connaître sous ce caractère, aucun ne l'aimera ; et si quelqu'un parmi les hommes est capable d'aimer, il aimera dès lors ou jamais. N. D. 86.

Dans la vie telle qu'elle est faite, la lumière de nos ténèbres, le bonheur de notre malheur, consiste dans une foi qui se fonde sur Dieu même, dans une espérance qui compte sur lui, dans un amour qui s'élève jusqu'à lui pour redescendre de là sur l'humanité et l'embrasser tout entière. N. E. 140.

La condition de l'homme est en grande partie, et môme totalement, ce qu'il veut, les circonstances d'ailleurs ne changeant point. Le bonheur de l'homme est en hii, son malheur pareillement. Selon ce qu'il est lui-même, les événements qui le touchent restent ce qu'ils sont ou se transforment, et même sont ou ne sont pas. Tout lui devient rien, rien lui devient tout; peu lui suffit, lorsque peu le contente. E. F. 5^4.

Rien n'est heureux ni malheureux en soi ; le cœur fait le prix et la signification de tout ; et, pécheurs comme nous le sommes, la prospérité nous sied mal, la sécurité est le plus grand de nos dangers. N. E. 110.

Tous les hommes sensés sont d'accord que, si le bonheur ne nous vient pas de nous, il ne nous viendra de nulle part ; et il serait superflu de vouloir prouver, même aux plus aveugles, que les objets extérieurs peuvent bien procurer des jouissances, mais n'apportent pas avec eux le bonheur. P. M. 178.

Avoir toujours à s'éviter soi-même, n'est-ce pas le plus profond des malheurs? 182.

On n'est heureux qu'autant qu'on peut vivre avec soi-même, qu'autant qu'on se trouve bien à la maison, c'est-à-dire dans son âme. Celui qui s'en tient sans cesse dehors, qui n'ose y rentrer, ou qui n'y rentre qu'avec répugnance, avec horreur, celui-là, fûtil habituellement serein et gai, ne peut se dire heureux : tout au plus il est diverti. Ce mot est le vrai nom du bonheur de ce monde. Le bonheur, a dit un poëte, n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. Le monde, a dit madame de Lambert, est plein de fugitifs d'eux-mêmes. Pascal l'avait dit avant elle, et il avait dit pourquoi. 181.

Ne l'oublions pas, qui est content, est par là même heureux ; c'est pourquoi l'art de rendre les hommes contents vaut bien la peine d'être nommé. Les siècles les plus heureux ou les moins malheureux, à prendre ces mots dans leur sens ordinaire, ne sont pas les plus contents ; et il est à remarquer qu'en général , plus un peuple est mécontent, moins il a de sujet de l'être. Sa plainte est alors plus déterminée et il sait mieux ce qui lui manque. Regardons le contentement comme un élément du bonheur de

l'homme; sachons y reconnaître une partie, non-seulement de ce bonheur, mais de la disposition morale où doit se trouver une société. L. 18e. I, 365

L'amour n'est-il pas la seule nourriture qui convienne à l'âme heureuse? P. M. 184.

C'est un si pauvre bonheur qu'un bonheur ingrat, qu'il faudrait être reconnaissant ne fût-ce que par intérêt, et pour savoir qu'on a été heureux ; car est-on vraiment heureux quand on ne croit pas l'être? M. 38.

C'est une chose constante et reconnue, soit que vous preniez les gens du monde ou les personnes de piété, qu'il s'élève plus d'accents d'amour de la bouche des infortunés que de celle des heureux, et que le malheur est en général plus reconnaissant que la prospérité. 29.

Il y a quelque chose d'effrayant dans un bonheur trop prolongé et trop complet, à moins que ce bonheur ne soit humble , sérieux et reconnaissant. 14.

Qui de nous n'a méprisé ou ne méprise le bonheur ? On méprise le bonheur, dans ce sens au moins, qu'on ne le sent pas, et on ne le sent pas, parce qu'on ne réfléchit pas que le bonheur ne nous est point dû, qu'il est un simple don, et l'effet d'une pure grâce ; que Celui qui nous le donne eût pu nous le refuser ; que nous ne continuons à en jouir que parce que sa bonté nous le confirme tous les jours; et que, bien loin que notre bonheur soit seul dans l'ordre, bien loin que le bonheur soit notre état naturel, il serait tout aussi conforme à l'ordre et tout aussi naturel que nous fussions malheureux ; qu'à tout prendre, notre malheur serait plus facile à comprendre que notre bonheur ; et que notre bonheur n'est dans l'ordre qu'autant que c'est la volonté de Dieu de nous le donner ou de nous le conserver. Nous ne devrions le considérer que comme un sursis, comme un délai miséricordieux, comme un effet de la patience divine, ne le recevoir tous les jours que comme une faveur inattendue, et de la même manière qu'un coupable reçoit une grâce sur laquelle il ne devait point compter. Mais que nous sommes loin de là ! 15.

Hélas ! tout bonheur est insolent , fût-ce le plus obscur et le

plus vulgaire. Oui, l'habitude d'avoir, durant des années, trouvé un toit pour couvrir notre tête, un lit pour y étendre notre corps fatigué, des aliments à l'heure de la faim, cette seule habitude a les mêmes effets que peuvent avoir les conquêtes sur un grand capitaine et d'heureuses spéculations sur un habile marchand. Tout bonheur qui ne nous rend pas reconnaissants nous rend insolents. 19.

En général être heureux, au sens du monde, c'est proprement rêver, et le bonheur cesse avec le sommeil. Voir les choses telles qu'elles sont sans connaître Dieu tel qu'il est, n'est certainement pas un élément de la félicité humaine. R. ii, 87.

Tout bonheur est destiné à devenir une grâce, comme toute grâce, à son tour, doit devenir un bonheur. M. 40.

Il n'y a pas de milieu : si le bonheur ne fait pas du bien à notre âme, il lui fait du mal ; s'il ne nous sanctifie pas, il nous corrompt. Il faut, à mesure que nous sommes heureux, trembler davantage, prier davantage. 39.

Je tiens à désavouer de toute ma force le christianisme utilitaire, autant que je défendrai l'utilitarisme chrétien. E. E. 13.

La gloire et le bonheur du ciel consisteront à voir. 61 .

Il s'est élevé peu à peu, à l'ombre même des doctrines vitales de l'Évangile, et sous la forme d'une orthodoxie sévère et vigilante, un christianisme qui n'est qu'une théorie de bonheur et un système de sûreté personnelle. Il est des chrétiens qui ont pris, dans le christianisme, le point de départ pour le terme et le moyen pour le but, et qui, au lieu d'aller du bonheur à l'amour, s'arrêtent dans le bonheur, interprétant au déshonneur du christianisme et à leur propre honte cette déclaration de Jésus-Christ : a que l'œuvre de Dieu (où l'œuvre selon Dieu), c'est de croire en celui qu'il a envoyé, o 370.

Chacun ayant pu entrevoir, en certains moments de sa vie, qu'un sentiment vif de bonheur peut se rencontrer avec des douleurs corporelles ou d'amers chagrins, et qu'un vif sentiment d'infortune peut surmonter les éléments de la plus entière prospérité, chacun, dans ces moments, a eu le pressentiment ou la vision d'un bonheur moral qui doit être celui du ciel, et d'une infortune mo-

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