‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 46 sur 81 · TOME I. iO · texte numérisé non relu

TOME I. iO

raie qui doit être celle de l'enfer ; disons-mieux : d'un bonheur qui doit être le ciel, et d'un malheur qui doit être l'enfer.

Le plus heureux des mortels, celui qui, par un privilège inouï, n'aurait à rassembler, au terme de sa carrière, que des souvenirs de prospérité (je ne veux pas dire de bonheur), serait un homme qui n'aurait jamais aimé. S'il avait aimé, il aurait souffert; il aurait souffert en autrui ; et l'aspect général de la vie humaine le livrerait nécessairement aux plus douloureuses réflexions. Dans tous les cas il lui faudrait mourir, quitter ce séjour de délices, s'enfoncer sur les pas de la mort, dans un avenir ténébreux ; or, dans la prévision de cet inévitable dénouement, ce n'est pas une seule fois, c'est tous les jours qu'il mourrait; oui, tous les jours il mourrait à la joie ; et les mouvements les plus vifs d'allégresse qui pourraient faire tressaillir son cœur, seraient comme un éveil donné à cette éternelle tristesse qui, dans un cœur d'homme, peut dormir, mais ne meurt jamais. 133.

La lumière de la vie, ce n'est pas le bonheur, c'est la consolation ; ce n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on ne voit pas; et pour dire toute la vérité, ce n'est pas ce qu'on reçoit, c'est ce que l'on donne, selon tout le sens de cette parole du Seigneur : « qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir » (Actes xx, 33). La clarté de notre vie consiste à croire, à espérer, à aimer. 138.

Le bonheur vulgaire a besoin de recevoir et n'a jamais assez reçu, l'amour a besoin de donner et n'a jamais assez donné ; les sacrifices épuisent l'un , les sacrifices entretiennent l'autre ; et tandis que le premier ne gagnerait rien à gagner le monde, le secor.ci s'enrichit de ses pertes mêmes. 139.

Le bonheur même d'être aimé serait incomplet sans le bonheur d'aimer; et si la charité de Dieu est infiniment précieuse à l'homme, c'est , n'en doutez pas , en lui donnant lieu , et le contraignant pour ainsi dire de rendre amour pour amour. Le comble des grâces de Dieu , le dernier mot de sa charité , le résumé de l'Evangile, la fin, pour nous , de l'œuvre rédemptrice, ce n'est pas d'être aimés, c'est d'aimer.

On peut avoir le cœur bon, et ne pas faire au loin retentir son bon-

lioiir; le bonheur se plaît à l'ombre; il s'y recueille et y devient plus sûr lie soi ; et savoir en amortir l'éclat est quelquefois une des prudences de la charité. Mais il n'en peut être de môme de la reconnaissance. Il lui est essentiel de se manifester; on ne croira jamais à une reconnaissance qui se tait ; la reconnaissance donne une voix à tout ce qui est en nous, et le bonheur lui-môme n'en a une que dans l'intérêt de la reconnaissance. C'est dans ce sens qu'il sied au bonheur de rayonner tout autour de soi. Que dis-je? dans une religion spirituelle, la reconnaissance est l'élément principal du bonheur, son nom le plus vrai comme le plus beau. Dans le point de vue d'une telle religion, celui qui n'est pas reconnaissant n'a pas de quoi l'être ; car il n'a reçu du bonheur que l'ombre et le fontôme. E. 114.

Il ne faut pas se le dissimuler : le bonheur, même sanctifié , n'est qu'wn des points de vue d'où l'on peut considérer la vie humaine; le bonheur ne fausse pas le regard, mais il peut le borner; et les personnes chez lesquelles il s'aggrave encore de cet autre bonheur naturel, élémentaire, dont chacun jouit à son tour, et qu'on appelle la jeunesse, sont exposées, même avec l'esprit le mieux tempéré, à devenir un peu exclusives, un peu absolues.

— Dans l'appréciation des actes d'un gouvernement, d'un peuple, d'un individu , il est rare qu'on remonte assez haut ; le blâme s'arrête à mi-chemin et s'attache à un fait, répréhensible, sans doute , mais qui n'est que le corollaire, moralement ou politiquement inévitable , de quelque acte plus général et beaucoup plus ancien.

Il y a quelque chose de pareil à dire des embarras et des revers successifs que nous pouvons essuyer; aucun, en particulier, n'est peut-être notre ouvrage, mais il le sont tous ensemble en tant qu'ils étaient contenus en germe dans un premier échec que nous aurions pu éviter. L. R. i, 1 94.

La vérité bien connue reporterait sur le compte de chacun de nous presque tous les maux qu'il attribue à une influence étrangère. La vérité bien connue déchargerait la nature et les hommes de presque tous les reproches que leur adresse notre douleur.

Si toute souffrance ne naît pas d'un désordre, tout désordre infailliblement engendre une souffrance. E. 386.

On murmure toutes les fois que, au lieu de recevoir les épreuves avec respect, résignation et confiance, on s'en plaint comme d'une chose qui ne devait pas arriver. On murmure toutes les fois que les larmes , qui sont permises à la sensibilité de la nature , se tournent en impatience et en dépit. On murmure lorsque, dans une affliction quelconque , on refuse d'être consolé. On murmure lorsque, dans un mal qui vient de la méchanceté des hommes, on ne veut voir que ces hommes, et non les intentions paternelles de la Providence, dont ils ont été , à leur insu , les instruments. On murmure lorsqu'on ne sait point supporter les défauts des personnes dont on est entouré ; et chaque mouvement de colère contre les hommes est un murmure contre Dieu. On murmure en un mot, et la vie entière est un murmure, quand on ne se soumet pas de cœur comme de paroles à toutes les dispensations d'en haut; et de quelque manière qu'on s'exprime d'ailleurs, quelque respect qu'on témoigne pour la volonté de Dieu, quelque soin qu'on ait de s'en rapporter, par forme de compliment, à la garde de Dieu et à son secours , on est au fond de l'âme en révolte contre lui , en tant qu'on intente procès à sa Providence. Jugez, d'après cela, combien il y a de murmurateurs. N. E. 239-240.

A moins que vous ne supposiez qu'il n'y ait d'autre Dieu que le hasard, il faut que vous admettiez que les châtiments sont un moyen principal d'éducation pour l'homme , et que les bienfaits , dont Dieu est d'ailleurs si libéral, ne suffisent qu'à un petit nombre pour être convertis, et à personne pour être sanctifié. M. 21 .

Christ n'est pas venu pour nous délivrer de la souffrance et de la mort , mais pour nous apprendre à souffrir et à mourir. 11 a mieux fait que de supprimer la souffrance et la mort ; il les a rendues utiles, d'inutiles qu'elles étaient. Que dis-je utiles? Que ce mot est faible! Il les a rendues si précieuses, que leur conservation, quant au fidèle, est un des bienfaits de Dieu. E. E. 129.

Si tout chrétien regarde comme le sujet d'une parfaite joie les diverses épreuves auxquelles il est exposé, la grâce de Dieu peut l'élever plus haut, et le mettre en état d'en ressentir de la joie.

II faut les souffrances pour que Jésus-Christ nous profite, comme il faut Jésus-Christ pour que les souffrances nous profitent. E. E. 133-134.

Qu'elle est rude dans son apparence unie, qu'elle est redoutable dans son aménité , la vie du chrétien que des calamités n'avertissent pas ! C'est l'effet des prospérités temporelles d'endormir et d'aveugler. Quel effort dans la paix extérieure pour se tenir éveillé ! Quels élans pour avancer sur cette mer dont un calme funeste a rendu les eaux pesantes comme du plomb ! Le malheur, au moins pour un temps , remet chaque chose à sa place , rend invisible, en quelque sorte, ce qui était visible, et visible ce qui était invisible. M. 33.

Malheureux celui qui n'aurait pas ses maux dans le monde, et que l'éducateur divin aurait exclu de sa mystérieuse école ! On se demanderait avec raison, à la vue d'une si effrayante félicité: qu'a-t-il donc fait pour qu'on l'oublie ? Est-il trop pur pour passer au creuset, ou trop mauvais, trop désespéré, pour valoir la peine d'une épreuve? 28.

— Sans doute l'éducation par la douleur serait inutile s'il ne s'agissait que de nous perfectionner; les anges ont à se perfectionner, et Dieu ne châtie point les anges ; mais elle est indispensable à des êtres qui ont à se régénérer. N. E. 243.

Peut-être que souffrir n'est autre chose que vivre plus profondément. R. II, 87.

L'amour et la douleur sont les deux conditions d'une vie profonde. 148.

Toute la dignité de notre nature se révélerait-elle sans la douleur? La joie elle-même n'est qu'une vie superficielle et vulgaire, à moins qu'elle n'ait été précédée par une douleur sainte. 149.

La tristesse est le lot des âmes profondes et des intelligences fortes. Souffrir davantage est le privilège de quiconque sent davantage ; et les sillons que trace une pensée puissante deviennent sous elle des abîmes. N. D. 437,

Celui qui a embrassé Jésus-Christ par la foi , celui qui , dans lescieux déserts, a enfin retrouvé un père, celui-là dans la douleur, sera tout ensemble doux et fort; car qu'y a-t-il à la fois de

plus fort et de plus doux que la toi , que l'espérance et que l'amour ? N'attendez de lui , dans l'épreuve , ni de la soumission sans énergie ni une roideur superbe. Il est ce que l'homme doit être , armé de courage et paré d'humilité , debout devant la fortune, à genoux devant Dieu. N. E. 140-141.

On ne prend jamais patience dans un mal que par la considération d'un bien ; ce bien seul fait supporter et, qui mieux est, accepter le mal. On est patient parce que d'avance on est consolé ; en sorte que dire à quelqu'un : Faites en sorte que , le mal survenant, vous soyez patient, c'est lui dire en d'autres termes : faites provision de consolation, munissez-vous de joie, ayez du bonheur à opposer à votre malheur. 130.

Rien n'apprend plus de choses à l'âme que la douleur.

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