‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 49 sur 81 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

c) Biographies (étude de soi-même; récit d'expériences) ; de la mort. Pensées diverses.

Pour que les biographies offrent un véritable intérêt religieux, il faut surtout qu'elles soient vraies, c'est-à-dire qu'elles soient complètes. Ce qui touche ici ce n'est pas le précepte, c'est l'exemple ; ce n'est pas une théorie, un symbole même de la vie chrétienne, c'est une vie chrétienne. R. i, 209.

Le vrai, le meilleur monument d'une belle vie, c'est le récit détaillé de cette vie ; c'est un monument qui ne rappelle pas seulement, mais qui informe, qui instruit. ii, 6.

On peut faire un long récit d'une vie peu remplie, où les vicissitudes ont abondé: une vie très-pleine a pu s'écrire quelquefois en peu de pages, en une seule. Mais il en est d'une vie pleine comme d'un corps solide : elle a toutes les dimensions. Suivre la ligne jusqu'à son extrémité n'est point assez pour le biographe ; s'il ne pénétre pas dans l'intérieur, s'il n'approfondit pas, il n'a point raconté, et l'homme n'est point connu. U. i,

— Il n'est pas bien sûr que le récit mutuel de nos expériences intimes soit sans inconvénient d'un homme à un autre : combien moins encore qu'elle soit sans danger vis-à-vis des premiers venus ou du public ! Nous croyons nous être assuré que la foi vraiment sérieuse, la foi passée en vie produit deux effets qui se balancent : le premier, de nous armer de franchise ; le second, de nous inspirer la réserve. E. 127.

On l'a dit, l'âme a sa pudeur aussi bien que le corps ; et le sentiment religieux, ou, pour mieux dire, la foi vivante, rend cette pudeur plus délicate et plus craintive. A un degré moins élevé delà vie religieuse, on est à la fois moins franc et plus indiscret; à mesure que la vie intérieure se développe et se confirme, la franchise et la discrétion augmentent. 127.

On a quelquefois recommandé, sans assez de réserve, de tenir un journal détaillé et quotidien. Il ne faut pas trop parler de soi, même pour en dire du mal ; mais il est utile de prendre note des faits les plus importants de notre vie. T. 128.

Il y a un principe de mort, une mort partielle, dans l'habitude de goûter, de savourer à longs traits sa misère, au lieu de goûter, de savourer la bonté de Dieu. On ne tombe pas jusqu'au désespoir, je le sais, parce que, arrivé sur le bord, on est retenu par le souvenir de Jésus-Christ, comme par une chaîne qui se fait sentir au moment précis où elle est toute déroulée, et où l'on ne pourrait plus faire un pas vers l'abîme à moins qu'elle ne se brisât ; on n'arrive donc pas au désespoir, mais à un abattement profond. L'âme, malgré quelques lueurs qui de temps en temps lui arrivent du côté de la croix, est habituellement triste, et faible d'autant ; elle a cru qu'il suffisait de regarder Jésus une fois pour toutes, mais il le faut regarder sans cesse, ou regarder sans cesse vers le péché. L'œil, à moins d'être aveuglé, n'a pas d'autre alternative ; et s'il est bien prouvé qu'on ne perdra pas de vue sa misère en regardant Jésus-Christ crucifié, parce que cette misère est comme gravée sur sa croix, il est bien prouvé aussi qu'en regardant à sa misère on peut perdre de vue Jésus-Christ, parce que la croix n'est pas naturellement gravée dans l'image de notre misère Ce n'est pas dans nos plaies, mais dans celles de Jésus que nous devons mettre les mains. E> E, 51 .

— Cette idée de la mort, bien envisagée, renferme ou rappelle toutes les idées infinies. F, 87.

La mort est le nœud qui serre toute la morale.

Il faut peut-être avoir déjà goûté la vie du ciel pour la préférer sans hésitation et sans réserve à une vie d'activité intellectuelle et religieuse, remplie de bonnes œuvres, de grandes pensées et de douces affections ; on aime au moins de la vie toutes ces choses-là et quand on ne l'a estimée et goûtée que par ces côtés, il est pardonnable de regretter ce qu'il fût permis d'aimer. L'exilé aussi, quand il a formé des amitiés dans l'exil, les salue en pleurant au moment de retourner dans la patrie qu'il redemande depuis si longtemps et à laquelle jamais il n'eût voulu renoncer. Et sa patrie trouvera-t-elle injurieux pour elle le soupir qu'il accorde en partant aux consolateurs de son exil? S. viii, 45.

C'est le triomphe de la foi de détacher de la vie une âme qui vit, si l'on ose ainsi dire, d'une vie très-pleine, très-forte, très-

multipliée ; car peut-être on ne sait pas combien l'abondance des pensées fait vivre davantage et rend par conséquent la mort plus étrange et plus difficile. R. i, 583.

Qu'une faible santé rend difficiles quelques-uns de nos devoirs, et peut-être les plus essentiels ! La maladie, à coup sîir, doit rendre pires ceux qu'elle ne rend pas meilleurs. U. l.

Je conçois l'énergie presque surhumaine d'un chrétien illustre qui secoue à ses derniers moments le poids d'un invincible sommeil, afin de mourir vivant, comme cet empereur voulait mourir debout. Je conçois les discours solennels, les transports, les hymnes, toute la gloire, si l'on peut dire ainsi, d'une mort chrétienne, dernier combat, dernière victoire, dernière œuvre d'une vie sainte. Mais, je l'avouerai, la mort sans apparence me touche profondément, et l'humble paix est pour moi l'ornement le plus magnifique de cet instant solennel. un. (Voiraussi S. ix, 380.)

Il y a bien des degrés et des nuances dans les désirs de délogement qu'éprouvent les chrétiens. L'acquiescement à la mort peut laisser place à bien des regrets, à bien des amertumes. Il se peut même que dans une âme vraiment chrétienne il subsiste encore une appréhension physique de la m.ort; il peut y avoir des défaillances de certitude en face du grand ennemi, et même un reste des angoisses du pécheur tremblant devant Dieu. Tout cela peut se représenter au lit de mort. Je parle d'après l'expérience. Une goutte de fiel peut être cachée au fond de la coupe de bénédictions. Après tout, sur la face de la mort, quelque bénigne qu'elle soit, il est resté comme un resplendissement de la colère du Très-Haut. Toute mort qui est bonne est assez belle, et pour moi, j'aime presque mieux une humble confiance que les transports éclatants. Il est donné à certains chrétiens de mourir comme des nouveau-nés, selon l'expression de Chateaubriand. Un poëte est allé plus loin et a attribué au chrétien mourant l'inspiration poétique, mais il y a là quelque chose de profane. J'aime mieux ce qui est simple et naturel, j'aime mieux les dernières paroles de la princesse palatine : « Je ni en vais voir comment Dieu me traitera, mais f espère en sa miséricoi'de. » Des morts en apparence troublées peuvent être chrétiennes au fond. Les promesses

de Dieu ne font pas défaut à notre heure dernière, mais il les accomplit de différentes manières. Qu'importe, s'il les accomplit?

Ce sont ceux qui oublient la mort qui oublient de bien vivre.

Quelqu'un est-il en doute sur la légitimité de ses efforts, sur l'emploi de sa vie : qu'il se mette en présence de la mort. D. 209.

Nous qui ne durons pas, faisons des œuvres qui durent. Mettons tout ce que nous avons de facultés à tout ce que nous avons à faire ; usons le mieux que nous pouvons du loisir, des ressources, de la vie que Dieu nous donne ; ne vivons pas à moitié, ne vivons pas à regret ; mais aussi avertissons-nous sans cesse des conditions de notre existence; en demeurant, soyons prêts à partir; partons sans cesse en esprit; que nos reins soient ceints.

Pour pouvoir se séparer de soi-même, il faut d'avance en être séparé. Il faut avoir gagné de vitesse les événements ; il faut que le signal du départ nous trouve déjà partis. i 1 8.

Il faut nous exercer nous-mêmes à mourir. Or, ce n'est pas une petite science, c'est au contraire la plus grande de toutes ; et je ne comprends pas comment celui qui n'aurait pas, de longue main, appris à mourir, l'apprendrait tout à coup et d'une seule fois au moment où, décidément, il faut le savoir. H 9.

S'il y a dans la société, dans l'Église, un homme utile et qui paraisse nécessaire, on dirait que notre estime et notre reconnaissance le désignent, le recommandent aux coups de la mort. A travers une foule d'êtres insignifiants, ce nous semble, qu'elle épargne parce qu'elle les dédaigne, elle marche droit à cet homme, et le couche dans la poussière. 112.

La vie est un voyage du Midi vers le Nord, de l'été dans l'hiver, et le déclin de l'âge nous trouve établis sur un sol nu et ingrat qui donne à peine de quoi vivre à notre pauvre cœur, et dont l'unique ornement est le tendre et triste souvenir d'un plus fortuné séjour. 113.

Au sein du christianisme, mal vivre c'est mourir. I.

La mort est une pièce nécessaire du grand système ; la mort

des individus fait la vie de l'ensemble ; et supprimer la mort, ce serait supprimer le monde. Ne dites pas qu'ici la divine sagesse a sommeillé, et que la mort s'est glissée dans le monde à la faveur de ce sommeil ; c'est par le péché que la mort est entrée dans le monde, mais elle y est entrée à front levé, avec le congé ou plutôt sur l'ordre exprès de celui qui est appelé le Maître de la vie et de la mort. N. D.45.

La mort prend volontiers, pour nous avertir de sa présence, le moment de nos joies, et le jour de nos triomphes. Les peines domestiques semblent alors envoyées pour recueillir l'âme que l'agitation d'une vie trop publique dissipe, et tend, pour ainsi dire, à dissoudre dans l'espace. R. ii, 99.

Le paradis chrétien, c'est la fin des périls et du péché, l'heure des délivrances et des consommations, c'est la victoire de la vie sur la mort, c'est le triomphe définitif de l'unité dans l'homme, ce sont toutes les parties de la création raccordées ensemble comme les innombrables cordes d'une lyre immense, ce sont tous les voiles levés, les voies de Dieu enfin justifiées, le mot de tant d'énigmes proclamé, le long soupir de la création expirant dans l'extase, enfin c'est pour chacun la foi changée en vue, et l'homme ne sentant plus sa personnalité que comme le sceau de sa ressemblance avec Dieu. R. G.v, 754.

Le chrétien ne souffre ni ne meurt malgré lui ; il veut d'avance tout ce que veut son Maître, et la nécessité pour lui se cliange en liberté. Il sait qu'il doit être dépouillé : eh bien, il lui plaît que Dieu l'aide à se dépouiller ; il sait qu'il doit mourir : eh bien, il prend les devants sur la mort, en mourant tous les jours à luimême, en se séparant tous les jours de lui-même. E. E. 131.

— Si la vie générale de ceux qui portent le nom de chrétiens calomnie la divine origine de leur religion, la vie exceptionnelle d'un certain nombre a, dans tous les temps, fait éclater la vertu surnaturelle qui habitait en eux. F. 12S.

S'il y a des chrétiens peu conséquents, c'est qu'ils ne sont pas encore assez chrétiens. 77.

Si la véritable vie ne commence pas dés ici-bas sur la terre, elle ne commencera jamais, et ne vouloir point du ciel sur la

terre, c'est ne vouloir également point de ciel dans le ciel. M. 175.

Vases d'un invisible sanctuaire, nous sommes consacrés aux seuls usages du culte ; et le vrai culte, le culte en esprit et en vérité, c'est de reproduire fidèlement en nous l'image de celui qui nous a aimés. Il ne s'agit point seulement de nous abstenir de ce qui l'offense, mais de faire, par un principe d'amour et selon la force qui nous est donnée, tout ce qui plaît à ses yeux, tout ce qui nous rend semblables à lui, 106.

Faible et misérable par sa nature, l'homme se sent plus fort lorsqu'il paraît devant l'Être suprême en société avec d'autres êtres affligés de la même faiblesse. L. G. 44.

Les auteurs sacrés ne nous parlent du bonheur des élus iju'en termes généraux ; ils n'en détaillent point les circonstances , et ils nous invitent par là à mettre un frein à une curiosité frivole et qui n'est pas sans dangers. Il nous importe peu de savoir si l'état des bienheureux aura ses périodes et ses gradations ; il nous importe d'aimer Dieu et de savoir que, si nous sommes dans son amour, il ne nous manquera rien, quelles que soient au reste les dispensations de sa sagesse éternelle sur le cours de notre existence future. I.

Ayant réfléchi de nouveau sur les œuvres spirituelles de Fénelon, je crois que la lecture peut en être retardée sans inconvénient et même avec avantage.

Dans l'état malheureux de notre nature, nous n'irions pas loin dans une route trop longtemps sombre ; la poursuite d'un bien immatériel, invisible, se lasse plus vite que toute autre, et a, plus que toute autre, besoin d'être encouragée. Il faut que, dans cette route, chacun de nos pas soit payé comptant ; du moins ce n'est qu'aux forts, aux hommes faits, que les refus ou plutôt les délais sont réservés, par une sagesse toujours miséricordieuse, par une bonté toujours prudente. N. E. 76.

Les proches, les amis, sont la richesse du cœur ; richesse dans la pauvreté, et par laquelle les plus indigents peuvent faire envie aux plus riches, à qui cette fortune est si souvent ou refusée ou retirée. 111.

Si nous gémissons sur le sort de l'être arraché au bonheur et

à l'espérance dès le matin de ses jours, nous accordons cependant plus de regrets encore au vieillard qui consacra tous les instants de sa longue vie à la pratique de la vertu *. K. i.

La précipitation nuit plus que l'on ne croit aux lectures de piété ; on lit trop, on lit mal, on digère en conséquence, on est peu nourri. C'est dans soi-même surtout qu'il faudrait apprendre à lire ; et les uns, par trop peu lire le livre divin, les autres par trop lire ou lire à la hâte les livres des hommes, se dérobent le moyen ou se refusent le temps de lire le livre intérieur.

il faut accorder quelque chose à certaines natures et aussi à certains moments dans toute vie. Il faut que toutes les facultés dont Dieu nous a doués, se satisfassent. Il serait aussi injuste d'interdire l'enthousiasme, qu'il serait insensé de le prescrire. On ne saurait réduire l'âme pieuse à une seule manière d'honorer ce qu'elle aime. Il y a même au fond de toutes les âmes un besoin, non-seulement de se régler, mais de se répandre, besoin qui, dans certains moments, nous sort pour ainsi dire de nous-mêmes, et s'efTorce de nous unir à l'objet de notre culte plus immédiatement, plus sensiblement que par la simple obéissance. N. D. 395.

Nous avons le droit, après Jésus-Christ, de vous recommander la contemplation. La joie du salut est nécessaire, je l'avoue, pour mettre en liberté, dans notre cœur, l'amour enchaîné ; mais une fois sa chaîne brisée, qu'avons-nous à faire que de lui laisser prendre son essor, et s'aller abreuver, se ranimer sans cesse dans la contemplation du plus parfait des amours? E. E. 28.

Tout chrétien est avant tout un témoin , tout témoin est d'avance un martyr. N. D. 22.

« Impossible n'est pas un mot français, » disait un guerrier de cette nation valeureuse et entreprenante ; avec combien plus de raison ne dirions-nous pas : « Impossible n'est pas un mot chrétien. » E. F. 155.

Sous la lueur douce de la prospérité, la religion paraît belle ;

' C'est ici la pensée la plus ancienne de tout le recueil; voir la Préface.

on est heureux auprès d'elle ; il est facile de se croire heureux par elle. On croit lui devoir toutes les impressions agréables qu'on n'a fait qu'associer à son idée. Et comme il est naturel que son idée embellisse tout ce qu'elle accompagne, et que la prospérité reçoive un plus beau reflet des perspectives sereines de la foi, quelque chose de vrai se mêle à notre erreur et la rend plus inévitable. Aussi ne sommes-nous sûrs du principe et de la nature de notre joie que lorsque les éléments de la joie mondaine s'évanouissent et nous laissent face à face de cette religion que nous avions regardée jusqu'alors comme la vraie cause de notre contentement. M. 141.

Il est difficile, j'en conviens, d'oser être seul de son avis et de son parti ; mais je tiens pour certain qu'il n'est pas un chrétien qui n'y soit, une fois ou l'autre, appelé. Tous, du moins, y peuvent être appelés ; c'est la condition, la gloire et le péril du chrétien.

Il n'est rien de plus universel ni de plus naturel que le regret de n'avoir pas vu Jésus-Christ, le désir de le voir un jour, je dirai presque un sentiment d'envie à l'égard des mortels privilégiés qui contemplèrent le Fils de l'homme sous sa forme de serviteur. Que, dans un premier mouvement, l'on pense et l'on parle ainsi, cela se conçoit et cela peut se pardonner ; mais comment, après réflexion, peut-on tenir un tel langage? Et qu'on est loin, quand on peut le tenir, d'une pleine intelligence de l'Évangile !

« Oh! que nous serions forts si nous pouvions voir Jésus- Christ! » Hélas ! combien d'autres l'ont vu, combien l'ont vu tout à loisir et sont demeurés faibles ! 397.

Il est des choses qu'il vaut mieux ne pas dire, si elle peuvent induire en erreur et en scandale une seule personne sincère.

Page 1