‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 51 sur 81 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Église.

§ I. — SA IVATURE.

a) Importance dé la question. Définition; société et école; paroisse.

La question de l'Église est la question, non du jour, mais du siècle. Elle est partout, et partout au premier rang des questions de la solution desquelles la société attend sa destinée. Le monde, attardé autour de ce problème, se remettra en route quand il sera résolu. Chaque grande époque a son nœud gordien : c'est ici le nœud de la nôtre. Faute de mieux, le glaive y pourvoiera; on tranchera ; nous aurions voulu dénouer. C'est où tendent nos efforts; d'autres que nous font les affaires du glaive. Q. 612.

((La forme ne donne pas la vie.» — Absolument et, en thèse générale, non, la forme ne donne pas la vie. Mais, outre que la forme est le point d'appui, le terrain et, en quelque sorte, le théâtre de la vie ; il est certain qu'une forme est plus favorable et qu'une autre l'est moins à la conservation et au développement de la vie. Les monstres vivent peu ; l'excessive ténuité ou le plus grand volume d'un organe rend les fonctions vitales ou difficiles ou pré-

caires : il n'y a point exception à cette loi dans le monde organique ; il ne saurait y en avoir dans le monde moral. 614.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les progrès mêmes de l'Evangile peuvent à la longue menacer l'Église ; c'est que, s'il crée en dehors d'elle une vie, un mouvement, une activité, qu'on ne trouve pas au dedans d'elle ; si dans son sein tout est monotone et contraint, on ira chercher ces choses où elles se trouvent : c'est que, si l'on veut empêcher la ruche à'essavmer, il faut lui laisser faire du miel : c'est que si l'on ne veut pas que le chrétien s'expatrie, il faut lui rendre hmétropole plus chère, plus attrayante que toutes les colonies. 203.

— Une Église est une société de croyants ; on ne peut pas sortir de là sans entrer dans le contradictoire. Une Église n'a la conscience de sa nature et de sa réalité qu'autant qu'elle se sait composée de croyants. E. 431 .

Sous ce mot de Société qui blesse certaines personnes, voici la chose que nous avons mise : Tout chrétien est enseigné de Dieu immédiatement ; personne ne domine sur sa foi ; il la puise luimême dans la parole de Dieu, et, pour l'interprétation de cette parole il ne relève que du Saint-Esprit. — L'Église est une société; ou, si c'est une école, le maître d'école est Dieu lui-même.

N.iii, 668.

On ne peut maintenir dans sa pureté, on ne peut admettre comme rationnelle la notion d'Église-école qu'en écartant l'idée de l'institution de l'école par les écoliers. Il faut recourir plus haut. 11 faut admettre une institution divine des précepteurs, puis une succession authentique et non interrompue, en vertu de laquelle le dernier instituteur est autorisé comme le premier. Tel est le système ou plutôt le dogme catholique, selon lequel la parole immédiate de Dieu se continue sans interruption ni affaiblissement dans l'Église, le clergé en étant l'organe, et prononçant soit par la bouche de son chef, soit par les décrets de ses assemblées, les oracles du Saint-Esprit. Voilà l'Église-école. Il n'y a pas société ; mais il y a bien communauté, formée par Dieu lui-même en vue d'un intérêt religieux, et maintenue par lui, gouvernée par lui sans le concours actif de la communauté. Ce qu'on appelle Église,

dans ce système c'est le clergé, mais le clergé recevant de Dieu des instructions infaillibles, auxquelles la communauté ne peut que se soumettre, puisque cette soumission est de foi, fait partie de la religion, la résume et constitue le catholicisme. Il y a dans ce système la supposition d'un miracle permanent. Q. ?47.

L'Église, hors du point de vue catholique, est nécessairement une société. Elle a été société au moins une fois ; et l'ayant été une fois, elle l'est toujours. Elle l'est toujours, à moins que ses chefs n'aient reçu dés lors l'onction divine, et qu'aux pouvoirs qu'ils avaient reçus des hommes, Dieu n'ait substitué authentiquement des pouvoirs émanés de lui. Elle l'est toujours en principe, alors même qu'elle a cessé de l'être de fait. Elle ne peut pas même l'être en principe sans l'être de fait plus ou moins. II faut que quelque chose constate qu'elle l'a été et qu'elle peut le redevenir. Autrement, privée à la fois et de la direction miraculeuse et de l'action spontanée, non-seulement elle n'est plus société, mais elle n'est plus même communauté, excepté dans ce sens grossier que tous les individus dont elle se compose portent le même joug et sont frappés de la même incapacité. 248.

L'Église, en se rassemblant pour la première fois, sut apparemment pourquoi elle se rassemblait, ce ne fut pas pour devenir Église, mais parce qu'elle l'était déjà. Ce fut parce que les hommes dont elle se composait tenaient en commun certains principes religieux. Ces principes ou ces dogmes, elle les écrivit ou ne les écrivit pas. Elle ne les écrivit pas, si, grâce au petit nombre de ses membres, elle put n'en pas sentir le besoin ; et encore, dans les communautés plus petites, ce besoin se fait sentir tôt ou tard et se satisfait. On en peut donner des preuves. Quoi qu'il en soit, si l'Église écrit ces principes, c'est un acte social, un acte qui constate pour toujours que l'Église est société, puisqu'elle le fut un jour, qu'elle n'ait fait dès lors aucun acte social, qu'elle se soit laissé dès lors réglementer et gouverner comme on l'a voulu, elle n'en est pas moins ce qu'elle est ; et ce qu'elle a écrit, je veux dire son symbole, le constate et le rappelle incessamment. Mais aussi, il est seul à constater le fait. Seul il constitue l'Église. On pourrait dire qu'il est l'Église même, l'Église écrite. Après que

tous les autres éléments de l'idée d'Église ont disparu, il reste le dernier ; et à la rigueur, et pour un temps, il suffit. Toujours est-il qu'en présence du symbole, on ne peut pas nier l'Église, l'Église société. 250.

L'Église n'a pu être le moyen de la formation de l'Église , avant qu'elle parlât, il fallait bien que Dieu lui parlât pour la convoquer, et il l'a fait en se communiquant directement à certains individus, ce qui constitue sans doute une action immédiate. Et même après la fondation de l'Eglise, Dieu n'a pas renoncé à ce mode de communication. Il y avait déjà une Église lorsque St. Paul fut converti ou averti sur le chemin de Damas ; et aussi longtemps qu'il y eut des miracles, il y eut action immédiate, « en dehors et indépendamment des moyens de grâce confiés à l'Église par le Seigneur. »

— Qu'est-ce que la paroisse? C'est une famille ; et une famille n'a qu'un père. C'est dire que la paroisse ne ressortit qu'à un pasteur, et qu'autant il y a de pasteurs, autant il y a de paroisses. Il ne me semble pas que ce système ait besoin d'être défendu. Dans le système contraire la paroisse moralement n'existe pas : une communauté qui a deux ou trois pasteurs n'en a point.

L'Église est, à l'égard et en face du monde, le dépositaire et le dépôt même de certains principes pour l'application desquels chaque paroisse a été fondée. L'Église est proprement l'Évangile sur la terre, Jésus-Christ parmi les hommes, l'Esprit-Saint, gouvernant et liant les fidèles. C'est là ce qui caractérise et définit l'Eglise, ce qui en épuise la notion, et ce qui fait d'-une paroisse une église. Une paroisse n'est digne du nom d'Église que sauf la reconnaissance et le maintien des principes en vertu desquels et par lesquels subsiste l'Église elle-même. Q. 579.

La paroisse n'est que le lieu où le ministère évangélique s'exerce selon tous ces principes, et non pas contre tous ces principes ; l'Église universelle est la communion qui existe entre tous ceux qui professent et qui aiment ces principes; si elle n'est pas cela, si elle est autre chose, elle n'est rien. Dans l'ordre spirituel, la paroisse étant notre famille, ses principes sont notre patrie. 580.

L'association religieuse, le culte en commun supposent un accord, une coïncidence des esprits sur quelques points fondamentaux de doctrine, et surtout l'union des cœurs dans une même affection ; mais elle comporte des divergences sur tons les points qui laissent le fondement intact ; elle ne prescrit sur ces points ni la dissimulation, ni le silence; je dis plus, elle réclame, dans son propre intérêt, la franche expression de ces divergences. E. 170.

Le premier intérêt de la communauté religieuse est la culture même de la conscience, attendu qu'elle n'est rien si elle n'est une association de consciences, et si elle ne renouvelle incessamment sa vie à la source même où elle l'a puisée 171.

Le milieu vrai d'une société religieuse, c'est la liberté. La liberté, qui sert de prétexte ou d'occasion à bien des écarts, n'en est pas moins, en définitive, le seul gage de vérité, d'ordre et de modération. Dans cette atmosphère merveilleuse, ce qui est faux se corrige ou se détruit. 535.

La sociabilité, qui est mieux qu'un appétit, moins qu'une affection, autre chose qu'une vertu, et participe de tout cela, a sa place à l'horizon de la pensée chrétienne, et nous l'envisageons comme action en commun et comme jonissaîice en commun.

b) Eglise et individu.

L'Église fait-eile des chrétiens, ou Dieu fait-il des chrétiens au moyen de l'Église? Le second seul est admissible au point de vue protestant. Q. 353.

Lorsque, vers le midi d'une journée brûlante, quand votre force et même votre vie s'enfuit dans les ardeurs de la soif, vous venez à remonter une rivière, et qu'un peu de son eau, une goutte peutêtre, vous restaure et vous fait revivre, vous bénissez la goutte d'eau ; car c'est elle qui vous a rafraîchi, non le fleuve ; vous n'avez pas bu le fleuve ; mais le fleuve ne vous a-t-il pas apporté la goutte d'eau, et, sans le fleuve, l'auriez-vous bue ? Où serait-elle, sinon dans le sable, qui l'aurait absorbée, à vingt lieues peut-être de vous? Il fallait cette masse d'eau que vous ne boirez pas pour

rouler jusqu'à vous la goutte que vous avez bue : ainsi, tout considéré, c'est le fleuve qui vous a sauvé.

De même, en un sens spirituel, c'est l'Église qui vous sauve, parce que c'est elle qui vous donne Jésus-Christ. Loin d'ici Terreur catholique, d'après laquelle c'est l'Église qui croit à Dieu, et chaque chrétien à l'Église. Nous maintenons avec joie que les rapports du fidèle avec l'eau vive, qui est Christ, sont immédiats ; mais l'Église, c'est-à-dire la communauté chrétienne dans la succession des âges, est le torrent ou le fleuve qui porte jusqu'à vous le nom, la connaissance de Jésus-Christ et, pour ainsi dire, Jésus- Christ lui-même. Sans l'Église, point de christianisme et point de chrétiens Le livre même qui les contient s'altère, s'oublie ou périt; et à moins d'une révélation toute nouvelle, d'un miracle incessamment répété, vous demeurez dans l'ignorance et dans la mort. L'Église, par sa masse et par son poids, forme un courant qui coule jusqu'à vous, et porte à chacun de vous ce mot, ce nom, cet invisible élément, qui va, s'incorporant à vous, renouveler tout votre être. E. E. 318.

L'Évangile ne peut être que spiritualiste, et il ne l'est qu'à cette condition : toute autre le dépouille de ce caractère ; car toute autre nie en principe ce que Jésus-Christ a constitué à si grands frais, les rapports immédiats de l'homme avec Dieu, la liberté glorieuse des enfants de Dieu, ou, pour parler un langage moins élevé, l'individualité religieuse. P. 195.

Il y a deux manières de concevoir le christianisme : ou comme le règne de l'autorité visible, ou comme le règne du Saint-Esprit. Le premier de ces systèmes n'exclut pas, il est vrai, le Saint-Esprit, mais le lie, ou ne lui permet pas de souffler où il veut ; le second le remet en possession de sa liberté souveraine et toute divine. Le premier le monopolise en quelque sorte, le second fait de ses divines influences l'héritage et le bien de tous. Le premier dit: l'Église est enseignée de Dieu, croyez ce qu'elle croit; le second dit : vous êtes tous enseignés de Dieu. Dans le premier système, l'Eglise est une autorité ; dans le second, c'est un secours.

L'Église même n'est une société vraie qu'à mesure que l'individu a fait usage de sa liberté pour s'associer, et conserve sa liberté dans l'association. E. 215.

Nous ne réservons pas le nom d'i/irfiî^irfMe/s aux sentiments que personne ne peut comprendre ni partag*er : individuel n'est pas synonyme d'exceptionnel et d'exclusif. L'individualité et la sympathie sont deux conditions également indispensables de la société religieuse, qui est une société de sentiments ; il y a plus : la sympathie et l'individualité se conditionnent réciproquement : car il n'y a point de vraie sympathie où l'individualité manque, et l'individualité se manifeste par la sympathie, qui est une préférence du cœur. En se joignant à la société religieuse pure, personne n'a eu l'intention ni le sentiment de cesser d'être soi-même, et personne aussi n'a cessé de l'être ; car cette société n'est religieuse que dans ce sens qu'elle est composée d'individus religieux, qui ont mis en commun ce qu'ils avaient de commun, chacun se réservant le reste. Elle ne prétend pas être religieuse par ellemême, comme société, et pour ainsi dire avant les individus dont elle se compose ; elle ne les a pas faits ce qu'ils sont ; ils l'ont faite et la font incessamment ce qu'elle est ; ce sont, en un mot, les individus qui sont religieux, non la société. 212.

Les grands mots d'individualisme et d'anarchie ne m'imposent ni ne m'effrayent. Que devient, me dit-on, une société de croyants où chacun professe des vues particulières? Eh! que m'importe, pourvu que ces professions individuelles soient sincères ? Je demande à mon tour : Que devient une société spirituelle d'où la liberté est bannie ? Je demande : Que devient, dans le système des réticences et des pensées de derrière la tête, la vérité, le premier des intérêts, la vérité, pour qui seule une société spirituelle est censée exister? Anarchie, dites-vous, et pourquoi? Ah! déjà cette société ne serait pas anarchique, par là même qu'elle se serait donné pour centre ce grand principe d'une sincérité absolue. Ce principe serait à lui seul une religion, si ce principe pouvait exister indépendamment de la religion. Mais pourquoi l'unité résiderait-elle uniquement dans cette croyance abstraite? Pourquoi n'y aurait-il pas, au milieu de tous les dissentiments, un noyau de doctrine, une idée fondamentale dont tous ensemble conviennent de bon cœur, et dans laquelle ils ne font plus qu'un? Ne concevra-t-on jamais l'ordre que sous la forme du despotisme,

et la liberté que sous les traits d'une insociabilité sauvage? 173.

Je crois aux institutions autant qu'on y peut croire ; ce que j'en aime, quand elles sont bonnes, c'est leur concours à l'éducation des esprits ; c'est quelque chose pour l'œil de voir toujours les objets sous un certain angle, et c'est quelque chose pour l'esprit de vivre habituellement dans une atmosphère de justice et d'équité; la raison, quand elle est réalisée a deux fois raison pour ceux qui croyaient en elle, et, pour les autres, elle commence dès lors à être la raison ; — qu'on me permette seulement de ne chercher dans aucune institution, la semence de cet homme nouveau créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables.

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