‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 52 sur 81 · V.iii · texte numérisé non relu

V.iii

La croyance est individuelle, la religion ne l'est pas. Dieu n'a pu faire une religion pour un homme, ni pour chaque homme. La vraie religion n'est pas une vérité individuelle, mais une vérité humaine, une vérité pour tous les hommes. Et si vous avez une religion qui ne vous permette pas de vous joindre au culte de plusieurs, il faut en conclure ou que vous avez seul la vérité, ou que vous ne l'avez point. E. 169.

Nous ne sommes tenus d'accepter que ce dont nous sommes intérieurement convaincus ; je l'accorde et j'y reconnais la base de nos opérations intellectuelles. Mais si c'est là un principe vrai, voici un fait de la nature humaine qui ne l'est pas moins. L'homme n'est pas constitué de manière à ce que chacun puisse, sans le concours d'autrui, se former sur chaque objet une conviction propre et personnelle. Nous voyons les esprits ordinaires se grouper toujours autour de quelque intelligence supérieure, et en recevoir la loi ou l'impulsion. Sans doute l'opinion à laquelle nous sommes attachés semble, au premier abord, nous appartenir tout entière; mais prenons la peine de remonter jusqu'à la source historique d'où elle découle, et nous verrons presque toujours que cette opinion individuelle a pris naissance en grande partie dans une opinion reçue,

Y a-t-il là de quoi nous humilier? je l'ignore ; — de quoi nous décourager ? je ne le crois pas. F. 183.

C'est l'Église d'autorité qui isole les individus, et a créé l'individualisme. L

On oublie trop que le christianisme porte en soi le remède du mal dont il peut être l'occasion. S'il a une telle vertu sociale que lui seul, entre toutes les religions, a fondé une Église, en même temps et par cela même, il a fait une plus large part et rendu un hommage plus complet au principe de l'individualité humaine, qu'aucune religion et qu'aucune philosophie. Cet élément de l'individualité, glorifié à la fois et purifié par le christianisme, est employé par la Providence à deux fins opposées : il profite à la société en faisant d'elle un concours harmonieux de volontés libres, en donnant au lien social le caractère et l'énergie d'une étreinte vivante ; et, d'un autre côté, force centrifuge de la société comme il en est la force centripète, il empêche le centre de tout absorber, de même que le balancement de ces deux forces, dans le monde physique, élançant les astres dans l'espace et les retenant dans des orbites déterminées, n'a pas permis que les astres qui gravitent autour d'un centre devinssent tous ensemble une épouvantable masse, un indigeste chaos. L'individualité, sans cesse excitée et réveillée par une religion vraie, empêchera partout cette conglutination brutale qui menace d'engloutir la liberté publique en menaçant d'engloutir le pouvoir ; elle saura bien les diviser à mesure qu'elles se forment, et balancera les majorités religieuses par des minorités assez fortes ou assez multipliées pour tenir tête aux masses les plus compactes. E. 381 .

L'Église catholique n'est qu'une école, et l'Église chrétienne est une société. N. m, 668.

c) Sa mission, son but, ses rapports avec le christianisme.

L'Église est une association qui a l'action pour but. L'Église veut faire naître chez les uns, entretenir chez les autres le noble feu du dévouement à la cause de Dieu, et le zèle pour les intérêts éternels. Elle veut créer dans la nature une vie supérieure à celle des corps, et même à celle de l'intelligence. Elle veut tenir sans cesse allumé l'enthousiasme pour tout ce qui est bon, louable et généreux. Sa prospérité est donc de vivre, d'agir et même de combattre. Q. 15.

Christ est encore ici-bas. Christ est encore détenu dans une chair mortelle. Sa giorieuse résurrection l'a arraché à la puissance du sépulcre ; sa glorieuse ascension l'a ravi aux regards de la terre ; tout est accompli, car ce qu'il a fait suffit à tout. Mais Christ se succède à lui-même dans la personne de l'Église. L'Église est un corps dont la tête est dans les cieux. L'Église militante a hérité de la condition du Christ humilié et souffrant. Elle représente ici-bas son divin chef, comme Fils de l'homme, et le représentera comme tel jusqu'à la fin des siècles. Elle n'est sans doute à Jésus-Christ que ce que le corps est à la tête, qui lui communique le mouvement et détermine tous ses actes ; mais elle n'est pas liée moins étroitement à Jésus-Christ que la tête l'est au corps ; elle ne fait rien par elle-même, mais elle fait par lui tout ce qu'il a fait sur la terre ; elle continue son œuvre, mais par lui et pour lui ; elle est tout le corps, elle n'est pas la tête. Et tandis que la tête ou le chef, Jésus-Christ, règne dans la paix et dans la gloire du ciel, le corps, qui est l'Église, resté sur la terre, souffre sur la terre tout ce que souffrirait Jésus-Christ s'il était encore sur la terre ; car ayant le même esprit, car invoquant son nom, car livrant à l'erreur et au péché le même combat, elle doit avoir les mêmes ennemis, rencontrer les mêmes obstacles, exciter les mêmes inimitiés, subir la même passion. Elle doit subir tout cela ou bien elle n'est pas l'Église ; l'agonie de Jésus-Christ doit continuer dans la personne de l'Église, ou bien il n'y a pas d'Église ; la tête étant vivante, le corps doit vivre, et, vivant sur la terre, vivre d'une vie terrestre, c'est-à-dire souffrir ; voilà ce qui manque ou voilà ce qui reste à souffrir après que Jésus-Christ a souffert ; voilà le signe que son œuvre se fait sur la terre ; voilà le sceau brûlant, mais glorieux, que le Maître imprime à ceux qui sont siens ; voilà pour l'Église le moyen de correspondre à son chef; et c'est ici le lieu d'observer que le terme dont St. Paul fait usage ne signifie pas simplement achever, mais aussi correspondre; c'est en contmuant Jésus-Christ, lui rendre ce qu'on a reçu de lui. Christ est la victime de l'Église, et l'Église est la victime de Jésus-Christ. L'Église, d'ailleurs, est la servante de Jésus-Christ; si elle ne souffrait pas, c'est qu'elle n'agirait pas, car elle ne peut

agir sans souffrir ; et si elle n'agissait pas, elle ne correspondrait pas à son Chef, elle ne servirait pas son Maître qui, de son côté, paraîtrait l'oublier ou la désavouer. Sous tous ces rapports, il manque, et, jusqu'à la fin des siècles, il manquera , il y aura quelque chose à ajouter aux afflictions de Jésus-Christ, non pas sans doute à ses afflictions personnelles qui sont complètes dans tous les sens, mais à celles qu'il a résolu, si l'on peut parler ainsi, d'endurer jusqu'à la fm des siècles dans la personne des fidèles. N'attribuez au corps rien de ce qui n'appartient qu'à la tête; n'imputez pas aux afflictions du corps le mérite et la vertu rédemptrice qui n'appartient qu'aux souffrances de la tête ; c'est bien : mais laissez le corps, qui est l'Église, entrer dans une communauté d'amour et de souffrances avec la tête qui est Jésus-Christ.

E.E.iU.

L'Église est le révélateur continuel de la vérité : elle ne peut rien ajouter au principe ; mais, dans le sens de développement, d'application, de conséquence, elle a toujours à agir, à avancer. Si l'Évangile avait tout dit, il n'y aurait pas besoin de prédication. H. 84.

L'Église chrétienne est la véritable société de la paix ; et avec les efforts de cette institution divine, la Providence fait concourir, à nos yeux, une science dont les principes, une fois adoptés, seront d'une importance incalculable pour la paix du monde : on voit bien que je veux parler de l'économie politique. S. v, 4.

S'il y a une Providence générale pour le gouvernement du monde, il y a une Providence spéciale sur les destinées de l'Église. Objet des éternelles dilections de Celui qui l'a sauvée, il la garde comme la prunelle de son œil, il la défend contre les ennemis du dehors et les ennemis intérieurs , il la protège alors môme qu'il semble la livrer à la fureur de ses adversaires ; médecin éclairé autant que charitable, il lui applique à propos des remèdes douloureux ; mais c'est alors que l'Eglise ranimée témoigne avec le plus d'éclat de la force et de la vie qui sont en elle ; et les gémissements qu'elle pousse sur la terre retentissent dans le ciel en chants de triomphe. Tandis que les dynasties et les empires se fondent et s'écoulent comme des torrents, seul au milieu de leurs vagues écu-

mantes, le rocher de l'Église demeure debout; une main puissante qui dédaigne de défendre les choses humaines contre leur mortalité, soutient avec amour l'Église du Crucifié; et les catastrophes qui bouleversent le plus profondément le terrain de la société, respectent cette religion éternelle qui n'a rien à redouter de l'inconstance des opinions et du cours des siècles. Ce n'est pas même dire assez : tel est l'amour dont elle est aimée, que toutes choses dans ce monde sont subordonnées à ses intérêts, à son triomphe définitif; c'est pour elle que le monde subsiste encore ; c'est par elle qu'il est préservé de la colère toujours imminente du juste Juge ; un monde où il n'y aurait plus d'Église, plus d'amis de Dieu, plus d'âmes à conquérir au Seigneur, serait une création sans objet qui m pourrait subsister un instant de plus, et que le néant avide s'empresserait de réclamer. De quel amour l'Église est-elle donc aimée, puisque effacée de la terre, elle effacerait la terre de l'univers, et puisque présente dans le monde, elle préserve et soutient le monde ! 274.

Le mal du christianisme et de l'Église, c'est que l'hypocrisie reçoive une sanction de la part d'une foule d'honnêtes gens selon le monde, qui, incrédules ou indifférents dans le cœur, font des actes qui ne devraient appartenir qu'à la piété et à la dévotion ; des actes sur la valeur desquels on ne se méprend guère, mais qui, tolérés, passés en usage, fondus dans les mœurs, portent dans toutes les sphères un dommage mortel à la morale publique.

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