‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 62 sur 81 · L. 19MII · texte numérisé non relu

L. 19MII

La forme actuelle du christianisme, son expression et sa manifestation au sein du protestantisme sérieux et vivant est-elle identique

avec le christianisme, aussi vastt> et aussi profonde, aussi forte et aussi libre, aussi divine et aussi humaine que lui ? Qui pourrait le penser ? A quelle distance cette forme est-elle de son idéal? Si cette question était résoluble, l'autre le serait aussi. On peut sentir des lacunes et les excès sans avoir encore appris de Dieu le moyen de combler les uns et de corriger les autres. Je m'étonnerais seulement que celui qui a étudié l'homme individuel et la société (la société, trop envisagée par les uns et trop peu par les autres) pût se persuader que la forme actuelle du christianisme, là même où il est le plus actif, le plus vivant, le mieux réveillé, fût définitive. Il faut, comme disait Bossuet, qu'il se dilate encore beaucoup vers le ciel, pour se mesurer avec l'immensité de nos besoins et l'immensité de notre avenir. A toutes les époques où il obtient cette dilatation, vous le voyez, pour un moment du moins, et dans un certain sens, devenir populaire. Il est populaire, dans un autre et misérable sens, aux époques de langueur et de mort.

L'examen attentif des documents prouverait à un historien, si la pensée politique ne l'absorbait pas, que c'est des profondeurs de l'âme, d'entre les éléments purement humains de notre nature, non d'entre ses éléments sociaux, qu'est partie l'impulsion puissante de la réforme. La réforme est, plus tard, devenue protestantisme; mais, à l'origine, elle fut bien simplement re/brme ; les passions humaines ont fait passer un fait mystique, si j'ose le nommer ainsi, dans l'ordre des faits politiques; les réformateurs ont été faits anticatholiques malgré eux ; protestant est devenu synonyme à' anticatholique; mais encore une fois la chose, à son principe, était spirituelle et pure d'idée de parti ; à présent encore, le véritable réformé n'est point anticatholique, ni, je crois, le vrai catholique antiprotestant ; ils sont tous deux de Christ, s'ils aiment Christ et s'ils se confient en lui ; et les divisions superficielles que l'homme a tracées sur le sol disparaissent dans une unité profonde à mesure qu'on pénétre dans l'intérieur des âmes chrétiennes. S.ii,325.

Beaucoup de protestants affectent de parler de la faiblesse du catholicisme, et sonnent déjà ses funérailles. Mais s'il n'est pas fort de sa force, il se peut qu'il soit fort de notre faiblesse ; c'est

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aussi une manière d'être fort. Pour nous, nous comptons fermement sur la force, non du protestantisme, mais du principe protestant ; il finira par trouver sa forme. E. 485.

Le protestantisme ne peut pas se défendre contre le catholicisme avec le principe catholique, mais avec le principe protestant. Le protestantisme comme tel ne peut être fort qu'à la condition d'être protestant, et à mesure qu'il le sera. 482.

— Nous n'aimons pas qu'on dise que le protestantisme a succédé au catholicisme, nous ne voulons pas qu'on proclame, en son nom, nuls et non avenus les quinze siècles qui ont précédé la réforme. Ce qui a existé pendant ces quinze siècles, et ce que la réformation n'a pas interrompu, c'est l'Église chrétienne, qui nous appartient et à qui nous appartenons, en tant que nous sommes chrétiens. N. m, 667.

La tradition est le trésor de la pensée religieuse amassé par les âges sur le terrain de la révélation positive. Ce trésor n'est pas une révélation, mais un développement libre et spontané, auquel, dans une certaine mesure et sous certaines réserves, la sanction divine n'a point manqué. Toute la littérature chrétienne est le corps, le dépôt de cette tradition. Mais il faut ou répudier toute tradition, ce qui est parfaitement impossible, ou remonter, anneau par anneau, jusqu'au point où cette tradition commence. Il est injuste et imprudent de nous arrêter à nos réformateurs et d'ignorer tout ce qui les a précédés, et tout ce qui a été pensé depuis eux sous une autre inspiration que la leur. Nous ne pouvons ni improviser après coup tout le développement humain de la vérité divine, ni prendre pour la tradition entière la pensée de quelques hommes. Nous le pensons d'autant moins que la pensée de notre école ne représente guère qu'une des formes de la pensée religieuse. Elle est fortement dialectique et faiblement spéculative. La pensée spéculative abonde au contraire chez les Pères et dans les écrits du moyen âge. Et vainement on dirait que la spéculation est dangereuse : la dialectique ne l'est-elle point? Ne l'est-elle pas davantage peut-être? Or, la pensée religieuse n'a que ces deux formes, et il faut, dans la religion, faire à la pensée la place que la religion elle-même lui a

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feite. On ne s'interdira la dialectique que pour abuser de la spéculation, ni la spéculation que pour abuser de la dialectique.

Nous vénérons la tradition de la vérité, nous ne repoussons que celle de l'erreur. S. xi, i92.

Le christianisme est aussi tradition, puisqu'il est esprit. Le christianisme n'est pas seulement une doctrine, ni un fait une fois consommé : c'est un fait perpétuel, c'est une vie de l'humanité, c'est une force vive et libre, c'est une vertu, et nous avons aussi, à ce point de vue, notre tradition, qui ne se constate pas seulement par la reproduction constante des mêmes formules et le retour constant au dépôt de la vérilé, mais par la similitude de l'inspiration dans la diversité des siècles, des lieux et des hommes . Elle remonte plus haut que Calvin, et elle embrasse un horizon plus vaste que celui de la réforme et de tous les essais de réforme qui ont précédé celui du seizième siècle. Jérôme, Augustin, Bernard, l'abbé de Saint-Cvran, font partie de notre tradition.

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