L.19MII
Qui est-ce qui n'est pas, jusqu'à un certain point, esclave de la tradition ? Il n'est pas nécessaire toujours que les siècles et les générations y coopèrent ; un seul homme suffit; l'autorité d'un seul est la tradition de plusieurs ; tant de paresse et de servilité trouve moyen de s'accorder avec tant d'insolence ; et l'attrait, l'empire de la tradition est si grand, que la religion qui a rompu d'un seul coup avec la tradition et avec la philosophie (j'ai dit avec quelle philosophie) est par là même une religion héroïque, l'appel le plus énergique à tout ce que l'esprit humain peut avoir de puissance et de valeur propre, la tâche la plus effrayante qu'on ait pu jamais imposer à l'orgueil et à l'indolence, mais en môme temps la plus honorable perspective qu'on ait pu jamais ouvrir à la dignité de notre nature. Ce qu'on propose à notre espérance, c'est l'avantage, c'est la gloire si rare de pouvoir dire en toute vérité : « Je sais en qui j'ai cru. » E.E. 177.
St. Paul ne méprisait pas la tradition, par où il faut entendre la communication d'un fait où d'une vérité dé la part d'une personne qui a le droit d'être crue. La philosophie nous apprend
à quel titre une personne a droit d'être crue ; mais les conditions qu'elle pose étant remplies, il est philosophique de croire, et la tradition vient, au gré de la philosophie , combler le vide laissé par la philosophie, qui peut raisonner sur les faits, mais qui n'a pu les inventer. La révélation dans ce sens est la tradition par excellence, c'est la tradition de Dieu même. Mais c'est encore la tradition de Dieu, ou une tradition divine, que la succession des vies saintes dans l'histoire de l'humanité : ces vies sont le christianisme lui-même, carie christianisme, bien qu'il découle d'une doctrine et qu'il soit écrit dans un livre, n'est pourtant essentiellement ni une doctrine ni un livre, mais une vie jaillissant éternellement du sein même de Dieu. Or cette vie, perpétuée de fidèle en fidèle, est encore une révélation, une tradition, un témoignage divin. C'est aussi une tradition divine que la parfaite similitude du christianisme avec lui-môme à travers les extrêmes différences des temps et des lieux ; et le philosophe, frappé luimême de ce merveilleux accord des siècles, des nations et des races, ne pourra s'empêcher de voir dans cet accord si intime et si involontaire du sauvage avec l'homme civilisé, et des chrétiens du premier siècle avec ceux du dix-neuvième, un fait bien digne de peser dans la balance en faveur de la religion chrétienne. Dans un sens encore, la tradition est considérable : c'est lorsque, remontant à la source même de nos croyances, elle nous les montre dans un état de pureté et de simplicité qu'elles n'ont pas tardé à perdre dans les discours et dans les écrits des âges suivants. Car, bien que le diamant de la vérité soit toujours aussi pur en luimême, et quoique aussitôt qu'on le débarrasse de son enveloppe, il jette les mêmes feux que jadis, encore faut-il que cette enveloppe, cette croûte soit enlevée, tandis que, dans les mains du maître et de ses disciples immédiats, rien ne l'enveloppe, rien ne le ternit; il est tout entier diamant.
Ce n'est ni contre cette tradition ni contre cette philosophie que St. Paul veut mettre en garde. Il parle d'une philosophie prestigieuse et d'une tradition humaine. La première est la raison naturelle, procédant sans règle et opérant sur des données incomplètes ou fausses ; la seconde est une prévention stupide qui
ajoute à une opinion quelconque le poids brutal du nombre et de la durée. St. Paul veut donc prémunir les Colossiens et nousmêmes contre le sophisme érigé en philosophie et contre la coutume érigée en preuve . 162.
Chose prodigieuse et véritable! la tradition de la vérité a pu quelquefois convoyer la tradition du mensonge. A l'abri d'un dogme important, mis en évidence, hautement arboré, dominant toute la doctrine, une foule d'inventions humaines, calculées pour la consolation de l'homme naturel, ont formé une colonne serrée, et grossi le courant de la tradition. 175,
Le catholicisme et le protestantisme sont moins deux religions que deux méthodes, entre lesquelles à la vérité l'option n'est pas libre, car Dieu lui-même a choisi pour nous, et c'est à la liberté, c'est-à-dire au protestantisme, qu'il nous a tous appelés' Mais ce qui est bien digne de remarque, c'est que le catholicisme, dont l'acte de naissance est d'ailleurs perdu, avoue dés l'entrée son principe en l'érigeant en dogme, tandis que le protestantisme ne se connaît lui-même qu'après coup, ne découvre son principe qu'après l'avoir appliqué, et ne devient méthode qu'assez tard, par réflexion et par la force des choses. Il ne commence point par proclamer la liberté, le droit d'examen ; au fond du cœur, il ne désavoue point le principe de l'autorité, ni même celui de l'unité; ses premières préoccupations sont toutes théologiques ; ce dont il s'agit pour lui, c'est d'opposer la foi aux œuvres ; la grâce de Dieu au mérite de l'homme ; mais il est entraîné par ses actes ; il s'avise de son droit après l'avoir exercé ; de religion il devient méthode, de théologie, philosophie. Mais c'est bien lentement et comme à contre cœur : il est catholique en principe et protestant malgré lui. Moins encore que le catholicisme, il a su ce qu'il faisait; il a moins l'honneur de son œuvre que le catholicisme n'a la responsabihté de la sienne. Aujourd'hui même il n'a pas encore toute la philosophie de ses actes, toute la conscience de son principe. A l'envisager comme méthode, il est encore chez le grand nombre de ses sectateurs ce qu'il était au début, un empirisme, un simple fait. Tl n'est libéral chez les masses qu'à son corps défendant, mais il est contraint de l'être. ^
Cela n'empêche pas qu'il ne soit d'institution divine, à le prendre précisément comme point de départ en religion ou comme méthode. Mais pareil à l'enfant qu'une opération violente a tiré des flancs maternels, il porte sur son corps, quoique né viable et robuste, les marques du fer. Il suffit de réfléchir à son nom ; il est né d'une protestatmi ; il a pour forme première l'opposition, la réaction ; il est préoccupé d'un adversaire et d'un combat ; il doit manquer jusqu'à un certain point de naïveté et d'impartialité ; il est né défiant ; il le sera longtemps ; la religion qu'il a fondée doit, à côté de l'immense avantage d'être remontée à la source même , trahir la prévention et le ressentiment. Il se pourra qu'elle se prive de quelque avantage à cause du mal qui s'y trouvait mêlé, qu'elle se sépare où il faudrait rester uni, qu'elle répudie en bloc l'héritage des siècles, désavoue ses ancêtres spirituels, et adjuge en propre à l'Église catholique, c'est-à-dire à une secte, une partie plus ou moins considérable de la fortune maternelle, je veux dire les hommes, les œuvres, les pensées, la tradition vivante de l'Église universelle. S. xti, 263.
Le malheur du catholicisme est de n'avoir pas laissé la chaîne attachée à son premier anneau et au roc où il est scellé, en sorte que, n'étant plus soutenue, elle traîne dans la poussière et dans la boue : malheur irréparable ; celui du protestantisme, mais c'est un malheur passager, est de faire trop abstraction des quinze siècles qui semblent le séparer de son point de départ et qui l'y rejoindraient comme une chaîne électrique et vivante. 264.
Mais ce n'est point là sa condition normale et définitive, il n'y a pas non plus, pour le protestantisme, nécessité permanente à dogmatiser exclusivement et à se refuser les richesses de la contemplation intérieure. Il se dessécherait en protestant toujours ; mais ce n'est point son principe, le principe du libre examen, qui lui porte dommage ; il s'en faut bien : c'est, au contraire, quand il l'aura pleinement réalisé dans son propre sein, quand il sera parfaitement conséquent, quand il sera tout à fait de son propre avis, quand il aura compris, pénétré jusqu'au fond, comme droit et comme devoir, le dogme de l'individualité religieuse inauguré par Jésus-Christ; c'est en un mot quand il sera franchement
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protestant qu'il n'aura plus besoin de protester, qu'il oubliera de protester, qu'il deviendra vraiment catholique. Mais, dés à présent, bénissons Dieu à son sujet, car le protestantisme est bâti sur le rocher des siècles, puisqu'il est fondé sur la volonté même de Dieu. Le caractère, la bénédiction de la nouvelle alliance, c'est l'individualité, la spontanéité et la liberté ; la révolution religieuse qui a remis en honneur et en circulation ces grandes vérités, est une véritable restauration, un retour à l'Évangile; et cela est si vrai que tout ce qu'il y a de catholiques vivants font usage à leur insu, et par cela même qu'ils vivent, de ces éléments du protestantisme. 264.
— L'examen, je ne dis pas l'examen individuel, car ce serait un pléonasme fort vicieux, est, en principe, au commencement de la religion de chacun, au commencement de la croyance même du catholique. Le catholique, de toute nécessité, débute par être protestant. Tous les hommes sérieux appartiennent à cette religion élémentaire, abstraite et préliminaire, jusqu'à un moment où la route, en se bifurquant, ouvre deux voies, dans l'une desquelles s'engage le catholique, sous la bannière de l'autorité de l'Église, dans l'autre le protestant (au sens historique du mot), sous les auspices de l'autorité des Écritures. Si, pour arriver jusqu'au point de bifurcation , la science leur a été nécessaire, il est évident qu'un très-petit nombre a pu, je ne dis pas arriver, mais se mettre en route, c'est-à-dire, en d'autres termes, que la religion en général n'est l'affaire que des savants et même des très-savants, si l'on considère l'époque actuelle. Si, au contraire, pour arriver jusqu'au point où l'on se sépare, jusqu'à ce point où, étant déjà chrétien, il s'agit d'opter entre les deux communions, si, dis-je, pour arriver jusque-là la science n'a pas été nécessaire, si l'on a pu, sans le secours de l'histoire, de la critique et de la philosophie, s'élever à la conviction de la vérité du christianisme, on ne l'a pu que par le cœur ou par le Saint-Esprit, ou peut-être par ces deux moyens réunis. P. 98.
Entre les hommes de l'autorité et ceux de la liberté, il y a un fossé que la plus grande spiritualité des deux parts a peine à combler j le mysticisme l'a pu quelquefois ; mais dans le mysti-
cîsme, arrivé a un certain degré, il n'y a plus de place pour ces distinctions, ni même pour l'idée d'Eglise. Mais quand deux hommes ont un attachement de foi, l'un pour le principe de l'autorité, l'autre pour le devoir de l'examen individuel, ils sont téméraires aux yeux l'un de l'autre. Chacun, au point de vue de son antagoniste, est placé sur le terrain d'une supposition également gratuite et énorme ; ces deux principes se font peur l'un à l'autre, et l'huile d'onction et de sympathie qui commençait à couler s'arrête et se fige subitement, à la pensée, pour le catholique, que le protestant est dans les liens d'une erreur damnable ; pour le protestant, que le catholique a mis sa religion personnelle, et le Saint-Esprit pour ce qui le concerne, à la merci d'une autorité humaine. Le christianisme, milieu commun où se meuvent ces deux esprits, et où ils se sont rencontrés, devrait être plus fort, et, en dépit de tout, les unir et les mêler ; cela se voit aussi, mais moins souvent que nous ne le voudrions. L. 19®. m, 43.
— Ce qui rend si difficile, entre un chrétien catholique et un chrétien réformé, la manifestation de l'unité d'esprit, c'est le prêtre d'abord, le prêtre encore, et toujours le prêtre. S. xv, 232.
Le ministre et le prêtre, ce n'est pas une même chose. Le prêtre est un médiateur, le ministre un instrument. Le ministre est un homme, le prêtre est plus qu'un homme, c'est-à-dire qu'il n'est pas un homme. Le prêtre, c'est la grâce personnifiée, le miracle en permanence; le prêtre, c'est Dieu. Cela est admirable ou horrible. Cela doit être immense en conséquences, bonnes ou mauvaises. Bonnes ou mauvaises, le catholicisme les porte toutes dans son sein ; car le catholicisme est la religion du prêtre, le catholicisme c'est la prêtrise, rien de plus ni de moins. Et la prêtrise, c'est, en matière religieuse, ce qu'en matière politique est le droit divin.
Le protestantisme peut également se définir en un mot : il a aboli le prêtre, ou si l'on veut, il l'a multiplié ! Un seul est prêtre, c'est le Christ, et nous sommes tous prêtres, nous qui croyons en lui Christ est prêtre par le sacrifice qu'il nous a fait, comme Dieu, de sa gloire, comme homme, de sa chair; et nous, à notre tour, nous le sommes par le sacrifice de nos cœurs. Mais dans
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le sens intermédiaire où le catholicisme l'entend, il n'y a plus de prêtre.
L'institution catholique du prêtre, autant qu'il dépendait d'elle, a réintégré le christianisme dans la geôle du judaïsme. Christ, la réalité des figures, avait aboli les figures ; le catholicisme les a rétablies ; il nous a reportés dans la région des ombres ; il a nié, de fait, le cuUe en esprit et en vérité, la liberté évangélique, la personnalité religieuse. Tout cela est venu peu à peu; rien ne date des premiers temps ; aucune trace de ces erreurs ne se trouve dans l'Évangile. Le catholicisme a été bâti, comme nos grandes cathédrales , par plusieurs générations , à longs intervalles , et selon les lois d'une logique lente, mais sûre. Le sacrifice a fait le prêtre; avec le prêtre est venue la hiérarchie ; avec elle, le célibat du prêtre ; avec le célibat, tout le reste. Et quand la personne religieuse, enlevée à la conduite du Saint-Esprit, s'est .trouvée absorbée dans l'Eglise, l'individualité dans l'universalité, quand l'âme a été remise, par la doctrine de ïopiis operaUnn, sous les lois du temps et de l'espace, alors, non du haut d'une croix, mais du sommet d'une autre Babel, on a pu entendre tomber ces mots : « Tout est accompli !» E. F. 307.
Si nous désirons, nous aussi, le prêtre de moins, c'est afin qu'il y ait, dans la famille, la religion de plus. 3i 1.
L'absence d'une religion spontanée et personnelle fait la puissance et crée la nécessité du prêtre.
— Les confidences à un tiers sont toujours périlleuses, rarement légitimes ; la confession obligée ne l'est pas moins, et il n'est pas difficile de concevoir que, sous plus d'un rapport, elle l'est même davantage. Nous la croyons incompatible avec l'état conjugal aussi bien qu'avec le christianisme, et nous sommes heureux de ne trouver pas dans l'Evangile la plus légère trace de ce rite. Nous ne parlons pas du fardeau qu'il fait peser sur le prêtre ; c'est sous cet aspect surtout qu'il nous paraît inlmmain. Les prêtres nous le diraient en chœur s'ils l'osaient. Non, jamais la sagesse divine qui parle dans l'Évangile n'a rien institué de pareil.
La pratique romaine a fait de la pénitence ce qu'elle a fait de
teiicoup d'autres choses, une lettre morte, une lettre qui foit mourir ; mais elle n'a pu empocher les âmes pieuses de faire, pour leur compte, rentrer l'esprit dans la lettre. La pénitence, telle que l'entendait et la pratiquait Port-Royal, n'est pas une superstition, ni une transaction mercenaire. Telle qu'elle apparaît chez ces solitaires, elle serait bonne à prendre (la question des formes étant réservée) pour remplir une lacune trop sensible dans la piété, d'ailleurs sincère, d'un grand nombre de chrétiens évangéliques. 11 faut prolester, cela est bon et nécessaire ; mais il ne faut pas protester indistinctement contre tout ; il faut se séparer du mal, mais il ne faut pas se séparer du bien. L. 19«. m, 46.
— 'Dans un christianisme déjà débilité, le culte de la Vierge a débilité ce qui restait de christianisme. S. x, 16.
Un Évangile qui adore la Vierge, qui la fait entrer en part de la puissance médiatrice et de la divinité du Messie, est un autre Évangile que celui de Jésus-Christ. xii, 174.
Quant à mon aversion pour le culte de Marie, elle est aussi vive que fondée. Cette corruption du christianisme est, à mes yeux, une des plus funestes inventions de l'Esprit du mal. Elle franchit aujourd'hui toutes les limites. Les grands docteurs catholiques du dix-septième siècle en seraient épouvantés. xi, 288.
Elever une idole en place du vrai Dieu ? Mais nous ne faisons autre chose. Seulement, cette idole a tantôt un nom, tantôt n'en a point; mais, dans le premier cas, comme dans l'autre, l'idole est notre cœur : Oui, c'est son cœur, son cœur charnel, que le catholique abusé adore sous le nom de la Vierge ; c'est à une faiblesse, à un reste d'incrédulité qu'il rend hommage à son insu. Toutes les adorations, hormis celle du Dieu manifesté en chair, renferment cette idolâtrie. Toutes nous prosternent devant un autel dont notre moi est le Dieu. Si Dieu n'est pas seul adoré, tout sera Dieu bientôt, excepté Dieu lui-même. L. 19^. m, 233.
Le catholicisme maudit la femme et l'adore. La femme est tour h tour à ses yeux la reine et le salut du genre humain . Un instinct secret, qu'il ne faut pas trop approfondir, a fait placer Marie sur le trône de Jésus-Christ. Le catholicisme moderne est tout entier précipité sur cette pente par l'autorité de ses chefs. L'apothéose de la
femme dans la personne de Marie est devenue la religion d'un nombre immense de sectateurs de Rome. S. xi, 237.
Aucun autre dogme, si ce n'est celui de l'autorité, ne trace entre le catholicisme et les communions protestantes une limite mieux tranchée : la doctrine du purgatoire peut seule, sous ce rapport, lui être comparée. On peut, en effet, de chacun des dogmes catholiques, arriver par une dégradation de teintes ou par des nuances de langage, tout prés du dogme correspondant et opposé de la symbolique protestante, mais rien, dans cette symbolique, ne correspond d'aucune manière à l'adoration de la Vierge ; son contraire, dans la dogmatique de la réforme, est une pure négation ; l'adoration de la Vierge n'est l'extrême ni le contre-poids d'aucune de nos doctrines, qui, toutes ensemble pour ainsi dire, et par leur caractère général, l'excluent et la rejettent, tant elle répugne profondément au principe de la religion évangélique.
La dévotion très-volontaire et très-affectueuse de Port-Royal pour la bienheureuse mère de Christ est une preuve frappante que ces hommes étaient, après tout, des disciples très-sincères et très-convaincus de ce que, dans l'Église romaine, on appelle la tradition. Et plus leur attachement à cette partie de leur religion paraît vif, mieux on apprécie la puissance et la vitalité du principe même de la tradition. Au point de vue naturel et philosophique, c'est une grande chose que ce principe, qui donne à la révélation un écho perpétuel et jamais affaibli, et qui fait de la révélation une continuation de la tradition , un anneau étincelant et rayonnant dans la chaîne des communications divines. Là encore il y a du vrai, et il n'y a qu'à souffler sur la poussière qui le couvre, d'autres diraient : à enlever la crasse qui s'est attachée à cet or.
— On demande pourquoi on trouve davantage de christianisme intérieur dans le catholicisme : il n'y en a pas davantage, il y en a moins, nous avons beaucoup plus d'âmes vivant d'une vie intérieure et « sachant à qui elles ont cru. » Mais il en est du catholicisme comme de certains pays où les biens temporels sont trèsinégalement répartis, et où 1 on voit l'excès de l'opulence chez quelques-uns, et l'excès de la pauvreté chez tout le reste. Le ca-
tholicisme, de même, a quelques grandes fortunes et une énorme quantité d'indigents. Ainsi, notre condition, en général, est beaucoup meilleure : mais il n'en est pas moins vrai que le catholicisme a produit des chrétiens intérieurs dont on trouverait difficilement les égaux dans une autre communion. Il les produit en dépit de son principe ; mais ces hommes se laissaient moins distraire ou plutôt étaient naturellement moins distraits que les nôtres par les discussions doctrinales, et les traversaient h tire-d'aile et les yeux fermés pour se jeter tout entiers dans la pratique et dans la spiritualité. Ces exemples éclatants peuvent nous faire comprendre ce que les disputes de sectes enlèvent à la vie intérieure, et ce que leur suppression lui rendrait naturellement. N. m, 702. Le principe du protestantisme est le droit ou plutôt le devoir de ne relever en religion que de Dieu : mais se prévaloir du droit d'interprétation pour se diviser et se subdiviser sans cesse à l'occasion d'une syllabe ou d'un mot ; formuler et dogmatiser sans cesse, perdre dans une recherche malheureuse d'exactitude, ou doctrinale ou disciplinaire, le meillenr de ses forces ou de sa substance ; faire consister la fidélité dans l'acceptation toute servile des vérités avec lesquelles on n'a rien de commun, à moins d'être uni avec elles par le cœur ; prendre, en un mot, la théologie pour la religion, la controverse pour la vie, les mots pour les choses, et la roide obstination à défendre des formules pour le vrai zèle
et le signe assuré du progrès Oh non ! ce ne fut pas le vœu
intime des pères de la réforme. 702.
On se sépare pour se réunir ; l'individualisme doit ramener au socialisme, le protestantisme au vrai catholicisme, la liberté à l'unité. Il y a deux erreurs, l'une des catholiques qui veulent l'être par anticipation, l'autre des protestants qui ne veulent pas devenir catholiques; l'une des partisans de l'unité sans la liberté, l'autre des sectateurs de la liberté sans l'unité. N. E. 384.
— Catholiques et protestants, tels que l'histoire vous a faits, ce n'est pas ta vous qu'il appartient de former une ligue dans un but quelconque ; la force de cohésion vous manque ; vous n'êtes plus que les formes vides d'êtres autrefois vivants. Ni à vous, ni à la politique, ni à la science n'appartient le monde. Il appartient
à la seule chose qui ait encore de la force dans le moment présent: au christianisme ! Au christianisme, vrai catholicisme et vrai protestantisme de l'humanité ; au christianisme qui est tout à la fois la liberté et l'unité, dans toute la vigueur de ces deux nobles termes. C'est lui, puissance spirituelle, lien de foi et d'amour, communauté intime et profonde, c'est lui qui prépare la sainte ligue ; la confédération sacrée que vous avez rêvée, cette confédération où le catholique , le protestant et le païen régénérés perdent leurs dénominations superficielles, pour n'être tous ensemble que les hérauts de la justice, le sel de la terre, et les messagers de celui qui nous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière.
Toute institution fondée sur un principe particulier l'exagère inévitablement; il n'y a qu'un principe qui n'y soit pas exposé : c'est le principe qui renferme tous les principes. Ainsi le principe du christianisme ne peut être exagéré; car c'est toute la vérité, c'est la vérité qui renferme toutes les vérités. Ce qu'on a quelquefois appelé l'exagération du christianisme n'était que l'exagération d'une des vérités dont la vérité chrétienne se compose. Quand une institution est évidemment créée dans l'intérêt d'une vérité particulière, on peut être sûr que, tout le poids se portant à une extrémité, cette extrémité entraînera tout le reste et deviendra la base. Ainsi en est-il du protestantisme, qui, quoiqu'on en dise, n'est que le lieu d'une religion. Le protestantisme ne fut pas d'abord un principe, mais un fait : ce ne fut pas protestantisme mais protestation*.
Le catholicisme, de son côté, n'est que l'invasion graduelle et sans date du principe de l'unité : on sait ce qu'il a fait de ce principe. Après tout, le christianisme est le plus fort ; il n'y a qu'à le laisser faire ; le malheur et le péché du catholicisme est de ne pas le laisser faire ; sous ce rapport, le protestantisme est meilleur ; il tient toutes les portes ouvertes ; et si des bouffées malsaines entrent de temps en temps, l'air entre toujours. Au reste, les faits sont là ; on a beaucoup parlé de l'anarchie protestante, mais c'est
* Voir la pensée qui se trouve dans ce volume, page 30 i : On ne se sépara point pour se séparer, etc.
de lunité protestante qu'il fallait parler. L'accord frappant qui règne entre les symboles des différentes Églises protestantes, cet accord né dans la liberté et dont elle constate la réalité, cet accord est la véritable imité, dont le catholicisme n'a que le fantôme. E.176.
Le catholicisme a placé deux fantômes en sentinelle à la porte du sanctuaire : l'un est la prétendue unité romaine, l'autre la prétendue diversité protestante. Il s'empare du préjugé vulgaire qui existe en faveur du nombre et de l'uniformité. Il érige ce préjugé en principe ; il fait du nombre et de l'uniformité le critervim du vrai ; et on le laisse faire; puis, fort d'une adhésion facilement obtenue, il obtient plus facilement encore l'aveu que l'uniformité, et le nombre, et le temps, sont exclusivement son partage , que la nouveauté, les variations, la diversité sont la part du protestantisme. C'est là, c'est sur le seuil que le catholicisme triomphe, aussi tout son effort est d'y retenir ceux qui, d'eux-mêmes, seraient allés plus loin ; et pour appliquer ici le langage des assemblées politiques, c'est au moyen de la question préalable, et en prévenante discussion sur le fond, que dans la plupart des cas il enlève le résultat désiré. S. x, 23.
Il n'y a qu'un œil spirituel qui puisse percer les nuages dont cette question sera toujours enveloppée pour les yeux mondains. Il n'y a que lui qui puisse découvrir tout ce que l'unité romaine cache de diversité réelle ; et tout ce que la diversité protestante renferme de véritable unité. A la surface, en effet, que le regard de l'homme du monde ne dépasse point de lui-menie, le catholicisme a toutes les apparences de l'unilé, le protestantisme toutes celles de la diversité. Cet œil, comme l'œil humain, renverse l'image des objets, et il n'a pas ce qu'il faut pour la redresser.
L'Église n'obtient et ne commande même que le silence — quant à l'unité, c'est autr^ chose. I,
Ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est que le principe d'autorité devait engendrer son contraire. C'est la condition de tous les gouvernements absolus ; ils couvent ou recèlent l'anarchie. La nature humaine étant donnée, l'unité dogmatique, j'entends une unité vivante et ayant conscience d'elle-même, est
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réellement impossible. Il faut bien, pour retenir sous une même loi tant de tribus diverses, accorder quelque chose, accorder beaucoup à leurs inclinations respectives. C'est en leur adoucissant l'obéissance qu'on les y retient. On laisse errer leurs pensées, et surtout on ne les occupe pas. Tout ce qui, ou en soi-même ou par accident, ne compromet pas le dogme de l'autorité, est toléré d'abord, puis, par la suite des temps, peut devenir usage, rite, religion. L'enclos est si vaste qu'il ne paraît plus un enclos, et que, dans un parc immense, on se croit en rase campagne. Ce n'est pas l'effet d'un marché froidement conclu, mais d'un entraînement insensible. Il pourra se passer bien du temps avant qu'on s'aperçoive qu'on n'est pas libre ; il faudrait aller heurter contre les murs de l'enceinte, et cela pourra bien arriver ; mais ce mur est si loin ! et si peu de gens aiment assez le mouvement pour y arriver jamais ! Au fait, une prison de dix lieues carrées, c'est la liberté, excepté pour ces délicats pour qui la simple idée d'une limite équivaut à une prison.
A ce prix, mais à ce prix seulement, l'autorité se maintient et l'unité se conserve. Et lorsque, dans le sein de l'institution générale, une institution particulière surgit, dont le but est de renforcer ce même principe d'unité et d'autorité, les condescendances se multiplient et s'aggravent. On se fait tout à tous d'une autre manière que ne l'entendait St. Paul. S. xii, 263.
L'avantage de l'Église catholique de ne pouvoir être entamée dans sa doctrine ni dans sa discipline par l'autorité séculière, est aussi réel qu'il est important, et nous dirons à cette occasion qu'elle est d'autant moins excusable quand elle contracte alliance avec le pouvoir civil. Le désavantage du protestantisme, jusqu'à ce qu'il se soit donné des institutions qui le complètent, c'est que le pouvoir civil, qui est censé faire partie de l'Éghse, peut pénétrer dans le domaine du dogme par celui du gouvernement extérieur et de la discipline. E. F. 389.
Eh bien ! le protestantisme, tout démantelé qu'il paraît, porte en soi un principe d'indépendance qui le défend contre ses propres concessions. S'il n'est pas fortifié en dehors, il l'est, on peut le dire, en dedans. Son adhérence au pouvoir politique ne lui est
pas essentielle, ne fait pas partie de sa constitution, n'est pas son principe, mais seulement son danger. Son principe, qu'il faut chercher plus haut, est l'autorité de la Bible, de l'Esprit de Dieu, substitué à l'autorité d'un corps ; c'est la suppression de l'Église comme intermédiaire de rigueur entre l'individu et Dieu. Ce principe, qui ne peut être aboli et qui ne meurt jamais, est plus fort que tout système de rapports avec l'État; c'est un ressort toujours monté, toujours prêt à jouer, et qui agit au moment où l'on s'y attend le moins. Ce mur de diamant que l'Église romaine a élevé autour d'elle la préserve moins sûrement que cette muraille vivante , sans cesse prête à se reformer autour du protestantisme, muraille dont la conscience humaine et la vérité même forment les assises et les créneaux. Quoi que fassent les institutions, la communication des membres de cette Église avec la source de la lumière et de la vie peut toujours se renouveler et n'est même jamais complètement interrompue. Le protestantisme se donnera un jour à lui-même des garanties contre le pouvoir, ou contre les tentations qu'il aurait d'adhérer au pouvoir ; mais, en attendant, on ne voit pas que les progrès de la liberté aient nui à ceux du protestantisme, ni les progrès du protestantisme à ceux de la liberté. 390.
L'esprit humain fait de longs pas, mais de plus longues pauses. Celle que s'est imposée le principe protestant a duré trois siècles. Le semi-catholicisme où nous faisions halte est désormais épuisé : il n'y a de vivace que le catholicisme entier et le protestantisme entier; il n'y a de vivant que l'Évangile 11 faut à la fois que notre protestantisme devienne chrétien et que notre christianisme devienne protestant. Q. 636.
Oui, je crois qu'il faut détruire le catholicisme, non avec le fer des lois, mais avec le glaive de la parole. Je ne recule point devant cette conséquence des principes que j'ai avancés; je dis qu'une Église qui par son intolérance est opposée à l'Évangile, n'est pas une Église chrétienne ; qu'un chrétien doit désirer, demander sa destruction ; qu"il doit y travailler de toutes ses forces, pour la voir remplacée un jour par cette Église qui, conformément aux instructions de son Maître, invite à éprouver toutes choses
et ne connaît de vérité que celle qui est unie à la chanté. Voilà le vœu, la tâche de tous les vrais protestants ; quant au moyen, c'est celui qu'ont employé les apôtres. L. C. 297.
Comme les extrêmes se touchent, nous ne serions pas embarrassés de surprendre l'ultracalvinisme en flagrant délit de catholicisme sur ces sujets comme sur plusieurs autres; il est telle vue sur l'assurance du salut qui est de Vopiis operatum tout pur et du mérite brutal. Seulement, voici la différence, et elle est incalculable : c'est que rien ne nous enchaîne à ces erreurs, et que tout nous en détache. Le livre de la grâce et de la foi est toujours là ouvert comme un vase de pures et salutaires odeurs, dont les émanations sans cesse renouvelées purifient et assainissent l'atmosphère où nous respirons; et quelles que soient les variations du protestantisme, il est remarquable que tous les symboles des grandes communautés protestantes soient unanimes à rendre témoignage à ces vérités évangéliques, désavouées ou du moins exténuées par le catholicisme. S. xii, 372.
Toute vérité complète a deux faces, du moins en religion; car la religion est essentiellement la médiatrice qui ramène à l'unité toutes les dualités de l'existence humaine ; et par là même qu'elle les concilie, elle les avoue. Toute vérité se compose de deux vérités unies par un mystère ; l'abus de l'une provoque l'abus de l'autre; le catholicisme et le protestantisme, à les considérer comme des moitiés de vérité, se suscitent, s'engendrent mutuellement, et c'est ainsi que, même en faisant abstraction de toute passion et de tout intérêt, on peut concevoir que les deux dogmes dont nous parlons aient été formellement combattus par des hommes pieux. La faiblesse humaine nous fait comprendre que ceux qui ont cru voir dans la réformation les germes de l'individualisme et de l'antinomisme, se soient jetés dans un autre excès, en exaltant à la fois l'autorité de l'Église et l'importance des œuvres. Ils n'ont pas vu, chose étonnante! que \e mérite du christianisme, si l'on ose parler ainsi, est précisément d'avoir fait présent au monde des deux idées opposées : car il n'y avait de religion pour l'humanité qu'à condition, d'une part, que l'homme cessât, quant aux croyances, d'être l'esclave de la glèbe» et de
l'autre, qu'il renonçât au chimérique espoir de se faire à soimême l'aumône du salut. Sous des noms différents, l'autorité de l'Église et le mérite des œuvres étaient des préjugés du vieux monde, que Jésus-Christ est venu dissiper ; et l'antiréformisme se rejoint, par-dessus la croix, aux doctrines de l'Egypte, de Rome et d'Athènes. L. 19^ m, 394.