‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 64 sur 81 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'Eglise el ses adversaires.

§ I. ~ M AUBERES DIVERSES D'ARREIER AU €1IR1S-

TIAI^ÏSME.

a) Apologétique ; sa nécessité; des diverses apologétiques; indifférence.

La théologie est une garnison qui ne se sauve que par des sorties. A mesure qu'on craindra moins, il y aura moins à craindre. Mais refuser le combat, ce serait s'avouer vaincu. Il en est d'ailleurs de la polémique comme de la guerre. Celui-là serait insensé qui , voyant se renouveler l'art d'attaquer des places, ne voudrait pas renouveler l'art de les défendre, et ne se mettrait pas, par le choix des armes et par la manière de s'en servir, au niveau de son adversaire. 11 faudra peut-être mettre au rebut quelques canons , c'est-à-dire quelques arguments , quelques thèses ; qu'importe si de meilleures armes remplacent les armes dont on se défait? S. XI, 3.

Le chrétien ne doit pas absolument éviter la rencontre des objections. Car, répondre aux objections de l'incrédulité, c'est rendre compte de sa foi. Ceux qui les adressent à un chrétien ne doivent pas se séparer de lui avec la malheureuse pensée qu'il croit sans preuves, et que sa foi n'est qu'une prévention stupide. Et

ceci ne veut pas dire qu'il doive se faire une loi de démêler le faible ou le faux de chacun de leurs arguments ; c'est assez si, aux raisons sur lesquelles repose leur incrédulité, il oppose avec respect et douceur les raisons sur lesquelles repose sa foi. On peut de quelques-uns prétendre davantage ; on ne peut demander moins de personne; car le plus ignorant, comme le plus savant, a des raisons de croire, non pas peut-être d'une nature pareille, mais d'une valeur égale aux raisons du savant et du philosophe.

On ne saurait nier qu'à la parfaite vérité correspond, en principe, la parfaite' vertu ; mais c'est seulement en principe. Si cette correspondance devenait un fait, un fait constant et universel, il rendrait superflue, je le crois, toute preuve ultérieure de la vérité des doctrines. Ce miracle avéré, irrécusable, ferait croire à tous les miracles ; comment trouver difficile de croire à l'infaillibilité d'une doctrine en présence de l'impeccabilité de ses partisans? Mais cette preuve de la vérité absolue d'une doctrine quelconque n'existe pas et n'existera jamais.

C'est là-dessus que repose la nécessité de l'apologétique formelle et peut-être aussi de toute la théologie. N. È. 401.

— Les apologies du christianisme ont été ordinairement, du plus au moins, des ouvrages de circonstance ; et cela de deux manières. Souvent elles ont été destinées à repousser une attaque récente, dirigée sur un point particulier. Plus souvent, sans être aussi visiblement provoquées par la nécessité du moment, elles ont été, sous une grande apparence de généralité, un antidote spécial à la forme d'incrédulité qui dominait à l'époque où elles ont paru. Quelquefois même, renonçant à quelques-uns de leurs moyens, et prenant, si l'on peut s'exprimer ainsi, leurs adversaires en flanc , elles n'ont fait prévaloir qu'un côté de la vérité chrétienne, un reflet de sa lumière, un rayon de sa beauté, un caractère de sa grandeur. P. 5.

Si l'apologétique a préparé des conversions, si même elle en a opéré, l'immense majorité sont convertis autrement, c'est-à-dire par voie d'intuition. E. F. 297.

On peut concevoir néanmoins un autre genre d'apologie. Celle-

ci n'attendrait pas la provocation : elle provoquerait ; elle n'aurait pas égard au besoin d'un siècle, mais au besoin de tous les temps ; elle n'attaquerait pas une espèce d'incrédulité : mais ayant exhumé du fond de l'âme humaine le principe de toutes les incrédulités, elle les envelopperait toutes, elle devancerait celles qui sont à naître , elle préparerait une réponse à des objections qui n'ont point encore été prononcées ; pour cela , on la verrait peut-être pénétrer plus avant dans le doute que les plus hardis douteurs, creuser sous l'abîme qu'ils ont creusé, se faire incrédule à son tour d'une incrédulité plus déterminée et plus profonde ; en un mot, ouvrir, élargir la plaie dans l'espérance d'atteindre le germe du mal et de l'extirper. Ce genre d'apologie est tellement à part qu'elle demande un autre nom ; la religion ne se présente pas en avocat, mais en juge ; la robe de deuil du suppliant fait place à la toge du préteur ; l'apologie n'est plus justification seulement, mais éloge, hommage, adoration ; et le monument qu'elle élève n'est pas une citadelle, mais un temple. Telle est l'apologétique de Pascal. P. b.

Le vrai chrétien finit par paraître aimable et le plus aimable des hommes, l'opprobre qui l'enveloppait tout entier se resserre autour de ses convictions : l'honneur environne sa vie; et j'ai souvent pensé qu'il pourrait tomber d'un danger dans l'autre, des pièges de l'opprobre dans les pièges de la gloire, tant la considération qui entoure la vertu chrétienne éprouvée est universelle et profonde. — Le parfum de la vie chrétienne est bien pénétrant ; il n'est substance si dure qui ne s'en imprègne plus ou moins ; on ne peut pas résister longtemps à un attrait si doux ; on est gagné quelquefois avant de se croire atteint ; et de même que c'est la vue de la sainteté sans tache, réalisée en Jésus, qui fait les chrétiens, c'est aussi la vue d'une sainteté bien inférieure, mais réelle, qui les prépare, en les disposant peu à peu à regarder à Jésus. N.E.45.

Un vrai chrétien est une apologie complète du christianisme.

Il est évident que Dieu a voulu que sa religion, qui est une histoire, eût des preuves pareilles à celles de toute autre histoire.

Il faudrait , pour méconnaître ce dessein , n'avoir pas ouvert la Bible, Pt pour le mépriser, mépriser Dieu lui-même. Mais après tout, trois choses demeurent certaines: la première, que ces preuves n'ont pas encore imposé silence et de longtemps encore ne l'imposeront à l'incrédulité, qui ne paraît pas plus dénuée que du temps de St. Paul d'arguments spécieux pour affaiblir la foi dans notre esprit ; une seconde chose, également certaine, c'est qu'après qu'on a cru sur ces preuves-là, il reste encore une œuvre plus importante que la première, c'est de s'identifier par l'âme avec les vérités que l'on a reçues par l'esprit, et cela c'est proprement la foi ; la troisième enfin , c'est que très-heureusement cette dernière œuvre, non-seulement complète la première pour beaucoup de personnes, mais suffit à elle seule, et remplace toute autre démonstration. E.E. 197.

En pratique et comme moyen de persuasion populaire, rien ne peut valoir, comme introduction, la vue des œuvres et des fruits, rien aussi ne la suppléera. Elle constituera même , pour la plupart des hommes, une imposante présomption. Mais elle ne peut, en sens absolu, tenir lieu de la preuve qui résulte de la considération des doctrines. N. E. 401 .

N'y eût-il pas dans le monde un seul vrai chrétien , le christianisme n'en serait pas moins vrai, et chacun de nous également coupable de n'y avoir pas cru. N. D. 453.

Un livre bien fait sur quelqu'une des applications individuelles ou sociales du christianisme est, pour toute une classe de personnes, la meilleure des dogmatiques, et d'abord la seule accessible ; et, pour employer ici les termes techniques de la matière, une prédication spécialement calculée pour des convertis, est bien souvent la plus efficace des prédications d'appel. E. F. 245.

Quand même la vérité ne serait ici-bas, p<our ceux qui la cherchent, qu'une occasion de troubles et de dangers ; quand même il serait faux, ce que dit ^Écriture, que la piété a des promesses pour la vie présente comme pour la vie à venir, toujours serait-il évident que le corps n'est rien au prix de l'âme, le temps au prix de l'éternité, que notre véritable vie est cachée en Dieu, que Dieu seul est notre terme et l'accomplissement de notre destinée, et que

quiconque se résout à vivre sans Dieu et sans espérance dans un monde d'où il doit demain sortir tout entier, se place par là même hors des conditions de l'humaine raison et presque de l'humaine nature. C'est parce que ces vérités sont évidentes que nous n'espérons pas les prouver à ceux qui les rejettent. Dieu seul a des raisonnements à la hauteur d'une telle folie ^ N. E. 90.

Il est absurde, sans doute, de vouloir foire une religion ; autant vaudrait se faire faire l'aumône avec l'argent qu'on viendrait de tirer de sa propre bourse ; il est absurde, dis-je, d'en vouloir faire une, mais infiniment raisonnable d'en chercher une.

Ce que le christianisme demande à notre société indifférentiste, et qui n'est même tolérante qu'à force d'indifférence, c'est l'examen, un véritable et sérieux examen. Examiner, il est vrai, n'est que se mettre en route vers la vérité ; mais, dans l'état présent des esprits, il semble qu'examhier ce soit presque être arrivé, tant l'examen est difficile, tant il est rare, tant un examen sérieux du christianisme laisse facilement prévoir son résultat. E.F. d45.

Tous ceux qui se proposent, en un genre quelconque, de parvenir à la vérité, sont appelés à une grande épreuve. C'est celle de résister à ces torrents d'opinions diverses qui cherchent à les entraîner tour à tour et d'asseoir leur conviction sur la base d'un examen patient, d'une recherche impartiale du vrai ; en un mot, de croire par eux-mêmes et non sur la foi d'autrui. I.

Ce que Rousseau a dit de la science s'applique entièrement, moins un mot, à la religion ; il voulait que l'enfimt inventât la science, nous voulons que l'homme trouve sa religion. Ce qu'un autre a dit de la recherche de la vérité , plus importante à son gré que la vérité même, s'applique aussi à la religion, si, comme nous le croyons, il a voulu dire : que la première de toutes les vérités c'est de vouloir et de chercher la vérité. La vérité, sans la recherche de la vérité, n'est que la moitié de la vérité. La recherche, en ce genre, est aussi essentielle que la possession. On ne sait bien que ce qu'on n'a pas su toujours ; on ne croit bien

• Cette pensée se trouve moins développée, S. ii, 527.

qu'après avoir douté ; on n'est vainqueur qu'après avoir été vaincu. Et c'est pourquoi, en cette matière, notre premier effort doit avoir pour objet de mettre l'homme en demeure de choisir. E.391 .

Ce serait avoir obtenu déjà un grand résultat que d'avoir amené sur le champ de bataille tout ce qu'il y a dans le monde d'opinions consciencieuses. C'est le premier devoir à remplir, le premier avantage à poursuivre. Ce serait une première victoire de la vérité. Quand la franchise et la clarté sont là, la vérité n'est pas loin. 18.

— L'homme n'est pas fait pour l'indifférence ; il peut sans doute ne ressentir ni haine, ni amour pour les choses qui lui sont complètement étrangères, et vers lesquelles aucune circonstance ne dirige son attention ; mais tout ce qui le touche de près, tout ce qui peut influer sur son sort , ou seulement tout ce qu'il voit exciter un intérêt général devient pour lui l'objet d'un sentiment quelconque. D.250.

L'indifférentisme est la négation des principes de toute morale. La vérité et la vertu, qu'on cherche à diviser, ne sont, en principe, qu'une même chose. La vertu, qui n'est que la réalisation de nos vrais rapports avec l'auteur de notre être, suppose nécessairement la connaissance de ces rapports. Pour accomplir la dernière fin de son être, il faut que l'homme la connaisse; et pour cela il faut qu'il connaisse Dieu. S. ii, 528.

Il y a dans chaque indifférent l'étoffe d'un ennemi , étoffe qui attend l'occasion de se dérouler. N. E. 95.

Il y a dans le cœur de l'indifférent, en dépit de son impartialité et de son prétendu respect pour les convictions sincères, un fond de mauvaise humeur toute prête à s'épancher sur l'homme qui vient, au nom d'une idée, troubler le repos du monde, ou donner un autre cours à ses agitations. 97.

Il n'y a pas de principe qui tienne contre le manque d'affection et de sympathie : l'indifférent le plus favorable en théorie à la liberté des opinions, se lasse bientôt de protéger des gens qui, selon lui, auraient tout aussi bien fait, pour eux et pour tout le monde, de demeurer en repos. Qu'ils fassent eux-mêmes leur chemin; qu'ils devieiment forts, et on les défendra. Aller au se-

cours du vainqueur est la sagesse universelle. Il y a mieux encore : si l'opinion persécutée devient l'opinion dominante et la base du culte national, l'indift'érent s'y rangera à sa manière, en participant à toutes les pratiques extérieures d'une foi qu'il ne partage pas ; l'amour du repos composant toute sa religion, l'hypocrisie entre dans son système ; défendre son droit de ne rien croire, ce serait déjà croire quelque chose; ce serait rendre un hommage à la vérité , et l'indifférent a dit : « Qu'est-ce que la vérité? » L'hypocrisie est donc le complément naturel de l'indifférence ; seulement on la pare d'un nom meilleur : ce sera condescendance, accommodation, sacrifice à l'intérêt de la paix; on dira, après un philosophe, « que le monde n'a que faire de nos pensées, mais que le dehors est engagé au public. »

L'indifférentisme est déjà une dégénération de l'âme ; et c'est sans doute de chute en chute, et par une longue suite de dégradations, que l'âme humaine a pu arriver à cet état où, bien loin d'aimer Dieu, bien loin même de le craindre, elle en est à ne plus s'en soucier. L'indifférence dans une âme, ce n'est pas la maladie, c'est la mort vivante ; l'indifférence chez un peuple est une mort nationale. 99.

L'indifférence pour la vérité est l'indifférence pour Dieu même ; car d'un côté elle refuse de le connaître, de l'autre elle se dispense d'aimer ce qu'il aime , de défendre ce qu'il défend , de choisir ce qu'il préfère. 101-102.

La haine, tout horrible que cela est à dire, la haine vaut mieux que l'indifférence. Il y a un hommage dans la haine. C'est un aveu qu'on a senti, de l'Evangile, au moins les vérités qui condamnent et qui blessent. C'est une manière étrange, mais authentique, d'accuser réception du message de paix. C'est un commencement d'intelligence, que peut suivre une intelligence plus pleine. La haine a été souvent la préface de l'amour, après que l'âme a supporté victorieusement une crise solennelle. Mais l'indifférence, qui marque la plus grande distance de l'homme à Dieu, est le dernier des outrages. 103.

Une Église peut mourir de langueur en pleine orthodoxie ; et il y a telle néologie qui la menace moins que certaine exactitude dogmatique. La pire des hérésies, c'est l'indifférence. Q. 83.

L'indifférent qui s'est élevé jusqu'à l'inimitié ne peut plus retomber dans l'indifférence. Il n'y a plus pour lui qu'une chance, qui est d'aimer. N. E. 104.

h) Diverses preuves du christianisme, autorité (extérieure et intérieure, intelligence et conscience) ; évidence, miracles', aspirations vers le christianisme.

Le vrai chemin dans la connaissance religieuse n'est pas de Dieu à l'homme, mais de l'homme à Dieu ; c'est qu'avant de se connaître l'homme ne saurait connaître Dieu.

D. 63. Voir aussi P. 10.

Long ou court, direct ou détourné, tout chemin est vrai, qui conduit au pied de la croix. X.

Toute vérité m' le à la vérité. Sans doute. Christ est le centre de toute vérité; m^iis pour montrer que Christ est le centre, il faut parler du cercle etdes circonférences les plus éloignées. H. 97.

— Considérée sous le rapport des différents modes de croire, l'humanité se partage en deux camps. En fait, et comme de fondation, c'est l'autorité qui a le dessus. Beaucoup plus de choses se croient et se pratiquent sur la foi d'autrui que sur la foi des preuves. N. E.382.

L'autorité de convention s'en va ; il faut se rejeter sur l'autre, celle que peut déployer tout interprète de la vérité, convaincu de la vérité. H. 273.

Quand nos croyances personnelles seraient fondées sur l'examen et l'expérience, nous aurions tort de chercher à les faire prévaloir d'autorité; caries soustraire à l'épreuve de l'examen et au combat de la discussion, ce serait donner à penser que notre conviction n'est pas aussi bien établie que nous cherchons à le faire croire ; et, par un respect chimérique et contradictoire pour la vérité, nous compromettrions ses intérêts d'une manière grave.

Le propre de l'autorité est de n'être point choisie, et de ne relever ni du goût ni du tempérament, mais de la raison et de la conscience, L 19Mii,278.

O.jO

Il n'y a d'autorité constamment utile, d'autorité bien fondée que celle que l'on respecte. 11 est plus beau, plus rare et plus important d'être cru que d'être obéi. S. xv, 40.

La véritable puissance, dans ce monde, ce n'est pas l'autorité, c'est l'influence. L'influence est la reine du monde. Les esprits fiers et délicats le savent bien ; ils ne sont pas avides de pouvoir, mais d'influence ; ils comptent que l'influence, et l'influence seule, leur donnera le pouvoir ; et le pouvoir lui-même, pour se consolider et s'étendre, a besoin de prendre et de conserver la forme de l'influence. Le pouvoir qui ne veut être que pouvoir, et qui dédaigne l'influence, n'a qu'une existence faible et précaire. Q. 470.

Le christianisme ne fut jamais si fort que lorsque, comme son auteur, il n'avait pas un lieu pour reposer sa tête. Doucement, insensiblement il changeait les idées, et par les idées tout le reste. Il n'était rien encore dans l'Etat, qu'il était déjà tout dans la société ; on lui avait déjà obéi en mille choses lorsqu'on croyait à peine l'avoir écouté ; il paraissait encore esclave que déjà il était le maître. C'était Esope chez Xanthus. 471.

Le propre de l'erreur théocratique qui a dominé tout le moyen âge, était de joindre et même de préférer, en matière de religion , l'autorité à l'influence. Or , le christianisme est une religion d'influence. La religion n'est pas une institution, c'est une vertu. C'est un principe de vie et d'impulsion déposé dans l'âme humaine. C'est, si vous l'aimez mieux, une parole qui, d'abord, parle du dehors, et bientôt après devient une parole intérieure, en sorte qu'elle se peut définir une âme nouvelle donnée à l'humanité. L'âme de cette âme doit être la liberté, non l'autorité, j'entends l'autorité extérieure ; l'influence est donc le seul mode d'action qui lui soit propre. C'est pourquoi la religion chrétienne a répudié l'élément théocratique; mais, en le répudiant, elle n'a pas renoncé à l'empire du monde ; elle se l'est bien plutôt assuré ; car quiconque a l'influence tient nécessairement le gouvernail du navire. Cette influence, d'ailleurs, s'exerce à des degrés différents sur les différents individus ; elle atteint le dernier fond de l'âme de plusieurs et en fait des chrétiens ; elle touche le reste des hommes et les élève jusqu'à la civilisation chrétienne ;

elle inspire les mœurs, les mœurs dictent les lois ; et dés lors les lois sont chrétiennes sans qu'on le croie, sans qu'on le sache. Qu'importe? le but est atteint; un certain nombre d'individus sont chrétiens comme il faut l'être, et la société tout entière est chrétienne comme elle peut l'être.

L'autorité est un torrent, l'influence un ruisseau; le torrent, en se mêlant aux ondes du ruisseau, en précipite le cours, mais en ternit la pureté. Gardez que ces deux courants ne coulent dans le même lit. Tenez-les à distance l'un de l'autre. Que ce qui est de l'ordre légal reste franchement légal, que ce qui est spirituel reste purement spirituel. C'est assez que le torrent et le ruisseau se réunissent à leurs embouchures ; c'est assez que, dans les résultats sociaux une fois accomplis, on ne distingue plus ce qui appartient à l'autorité, ce qui provient de l'influence, tant ces résultats sont tout ensemble fidèles à ce que l'autorité a statué, et conformes à ce que l'influence a inspiré. Et ils le seront, n'en doutez pas; le législateur aura écrit tout ce que dictaient les mœurs, les mœurs auront consacré tout ce que demandaient les croyances. 473.

La soumission à l'autorité, en matière de religion, cache, sous le nom d'obéissance, une liberté trop réelle ; c'est une liberté bien triste, sans doute, la liberté de ne point voir, de ne point choisir, de ne point avancer par soi-même, la liberté de rester faible et pauvre, la liberté de ne point veiller sur les trésors de l'âme ; mais si l'on a vu des peuples combattre pour l'esclavage et se dévouer pour le despotisme, s'étonnera-t-on de voir des individus faire des sacrifices pour éloigner d'eux une liberté qui leur en imposerait de plus grands? D. 414.

L'autorité a ses racines dans notre nature et dans la condition générale de l'esprit humain. De même que sous le rapport temporel nous naissons associés, de même sous le rapport spirituel nous naissons en quelque sorte croyants. Nous trouvons, en entrant dans le monde, un gouvernement pour nos pensées aussi bien qu'un gouvernement pour notre liJaerté. On nous a préparé des croyances comme on nous a préparé une condition civile. Il faut, en attendant mieux, que nous acceptions l'ordre de choses et d'idées au milieu duquel nous commençons à vivre. La première au-

torité pour nous, et longtemps la seule, est celle de nos parents; ils nous donnent leur morale, leur religion, comme ils nous donnent notre nourriture. Notre liberté intérieure, la personnalité de notre pensée, ne se développe que lentement ; et, par delà le cercle de la famille, elle trouve un autre cercle, qui, plus vaste, n'est pas moins bien fermé. La société est une autre famille, où certaines opinions héréditaires ou conventionnelles préviennent la formation des nôtres, et s'opposent longtemps à l'essor de notre individualité. On n'a eu que trop de sujets et d'occasions de déplorer l'empire qu'exercent sur la liberté intérieure l'imitation, qui est une transsubstantiation de tous en chacun, et l'habitude, qui nous lie à nous-mêmes, et enchaîne despotiquement notre présent ta notre passé ; et l'on ne peut considérer que comme un symptôme de dégradation le penchant qui nous entraîne tour à tour, ou même à la fois, vers une liberté sauvage et vers une aveugle soumission, comme si l'homme ne savait jamais ni se soumettre ni s'aftVanchir à propos. Mais, après tout, il faut se demander ce qu'il adviendrait des passions et des iraa^^'inations individuelles, si l'esprit nouveau-né n'était pas couché dans des opinions toutes faites, comme dans un tranquille et commode berceau. On se demande si la foi en l'autorité n'est pas le noviciat nécessaire de toute intelligence et de toute conscience, et si la liberté humaine n'a pas besoin, pour se constater, de subir la rencontre et la résistance de ces opinions de masses, de cette puissance de l'exemple, imposant tour à tour, et avec une espèce d'indifférence, le bien et le mal, l'erreur et la vérité. On se demande si les individus, j'entends les hommes tels que les a faits le péché, ne seraient pas, en les supposant soustraits à cette rencontre, plus mauvais à tout prendre, plus funestes à eux-mêmes et aux autres, qu'ils ne le sont sous l'empire injuste d'une autorité qui, après tout, n'a pu manquer de puiser quelques-unes de ses inspirations dans l'intérêt général. 412.

En matière religieuse, la véritable autorité, la véritable raison générale, c'est la conscience, immuable, inextinguible, uniforme, identique, laquelle, sitôt réveillée, parle à tous également de responsabilité, de péché et de condamnation. S. m, 241 .

— Les uns seront amenés au christianisme par des arguments historiques ou extérieurs ; ils se prouveront la vérité de la Bible comme on se prouve la vérité de toute histoire. Gela posé, ils confronteront les prophéties renfermées dans ces anciens documents avec les événements qui sont arrivés des siècles plus tard ; ils s'assureront de la réalité des faits miraculeux rapportés dans ces livres, et en concluront l'intervention nécessaire de la puissance divine qui, disposant seule des forces de la nature, a pu seule aussi en interrompre ou en modifier l'action. D'autres hommes, moins propres à ces recherches, seront plus frappés à T'évidence intrinsèque des saintes Écritures : y trouveront l'état de leur àme parfaitement dépeint, ses besoins parfeitement exprimés, les vrais remèdes de ses maladies parfaitement indiqués ; frappés d'un caractère de vérité et de candeur que rien n'eût pu imiter ; enfin, se sentant remués, changés, renouvelés dans leur intérieur par la mystérieuse influence de ces saints écrits, ils auront acquis par cette voie une conviction dont ils ne peuvent pas toujours rendre compte aux autres, mais qui n'en est pas moins légitime, irrésistible et inébranlable. Voilà le double chemm par lequel on pénétre dans l'asile de la foi. Or il était de la sagesse de Dieu, de la justice, et, nous osons le dire, de l'honneur de son gouvernement, d'ouvrir à l'homme ce double chemin ; car, puisqu'il a voulu que l'homme fût sauvé parla connaissance, il s'engageait par là même à lui fournir les moyens de connaître. D. 19.

Tout en acceptant, chacun pour nous, la vérité dans la forme et sous l'aspect que Dieu a jugés suffisants ou nécessaires, il ne faut pas les appliquer à d'autres, à qui cette forme et cet esprit peuvent être inintelligibles ; il faut leur présenter cette vérité sous la forme non individuelle, non subjective, mais objective, générale, absolue, qui est et doit être à la base de toutes les représentations diverses que nous pouvons nous en faire ; en d'autres termes, sous la forme simplement humaine, qui est à la ibis et par cela même sa forme divine, puisque Dieu seul pouvait, sous toutes les individualités, personnelles, nationales, séculaires, atteindre et embrasser le plus pur élément humain. Voulez-vous donc convertir comme vous avez été converti ? Servez-vous de la langue

de Dieu. Voulez-vous être réellement converti vous-même, et avoir en vous toutes les conséquences d'une conversion véritable? parlez-vous à vous-même la langue de Dieu ; non pas les mots, non pas les phrases, mais la pensée de Dieu, sa pensée exacte, toute sa pensée.

Et qu'on ne vienne pas alléguer, contre la nécessité d'une dogmatique positive et précise, je ne sais quelle largeur de vues, qu'on croit plus sûrement trouver dans le vague des doctrines rationalistes, ou l'intérêt, certainement respectable, de l'application du christianisme aux affaires sociales, ou l'importance de ne pas enlever à l'Évangile le caractère philosophique qui le recommanderait aux penseurs, caractère, j'en conviens, que l'Évangile doit avoir si l'Évangile est vrai. Ce sont ces considérations mêmes qui parlent pour notre thèse. La largeur? elle n'est que dans le christianisme positif, nettement dessiné, vivement accentué ; celui-là seul assure à toutes les facultés de notre nature, à tous les besoins de notre âme, le plus grand essor et le plus vaste espace possible ; il n'est pas une de ces facultés, pas un de ces besoins que le rationalisme, au contraire, ne refoule et ne mette à l'étroit, pour mettre au large, quoi? uniquement ce qui doit être comprimé, les passions de la chair, la soif immodérée de savoir, la répugnance à croire et à prier, et, en toutes choses, la haine du joug de Dieu. — La société, dites- vous encore? mais vous n'y pensez pas ! La société ne sera organisée que du jour où elle sera évangélique, et il n'est pas un des principes du christianisme qui ne soit propre et destiné à rétablir l'ordre sur un point correspondant de l'existence sociale. Tous nos systèmes politiques pèchent par être plus étroits que l'humanité ; l'Évangile seul est vaste comme elle. — La philosophie ! nous dit-on enfin. Invoquer la philosophie contre l'orthodoxie ! la philosophie en faveur du rationalisme ! Il n'y a pas, à mon sens, de contre-vérité plus frappante. C'est en restant dans l'enceinte du christianisme positif qu'on peut organiser ou plutôt qu'on voit s'organiser d'elle-même, avec triomphe, une philosophie religieuse, claire, cohérente et complète; c'est de là qu'on voit la vie s'éclairer, s'ordonner, les problèmes se résoudre, les dualités se fondre de toutes parts en

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