TOME
glorieuses unités, dont chacune est un miroir et une empreinte vive de la suprême unité; au point de vue du christianisme rationaliste (je ne dis point du rationalisme chrétien, car il existe, il est légitime, et je viens de le caractériser), à ce point de vue oblique et borné, il n'y a point de solution possible, point de coordination régulière des faits, point de système sans lacune, c'està-dire point de philosophie. L. 19^ m, 283.
On vous a conseillé, et vous vous conseillez à vous-mêmes, d'user de tous vos moyens. Si l'on ne pense qu'à ceux qui se tirent de votre autorité même, je vous dirai plutôt : n'usez pas de tous vos moyens. La foi est une chose du cœur, et le cœur ne vit que par la liberté ; ménagez donc de l'espace à la liberté. N'usez pas de tout votre ascendant ; gardez-vous d'ajouter à son action naturelle et d'en forcer le ressort. Guidez plutôt que vous ne commandez ; aimez mieux inspirer qu'imposer. Refusez, dans l'occasion, une partie des pouvoirs qu'on vous défère, et sachez rappeler la liberté au respect d'elle-même. Cette liberté est la part de Dieu, et c'est pour laisser quelque chose à faire à Dieu, qu'il ne faut pas que vous vouliez tout faire. Votre affaire principale est d'indiquer la source et de la rendre recommandable, désirable, par votre exemple surtout. . . . Vous voulez régner pour faire régner Dieu, à la bonne heure ; mais veuillez régner sur des vivants et non sur des morts. N'oubliez pas que l'autorité, mal exploitée, a des effets plus malheureux et plus durables que l'absence de toute autorité. D.416.
En matière de religion, le vrai point de la question est celui-ci: la religion qu'on nous propose change-t-elle le cœur, l'unitelleàDieu, le prépare-t-elle pour le ciel? Si le christianisme produit ces effets, nous laisserons à leur aise les ennemis du christianisme se révolter contre ses mystères et les traiter même d'absurdité. 29.
Oui, la vérité a ses preuves en elle-même, et quand nous nous munissons de preuves extérieures pour croire cette vérité, c'est dans le fond comme si nous allumions une chandelle pour voirie soleil. 11 en est ainsi pourtant, et puisqu'il en est ainsi, sans doute il le fallait. E. E. 198.
On peut admettre en principe que la vraie religion a pour le cœur une évidence qui est au-dessus de toute certitude ditféremment acquise ; seulement c'est un genre de conviction qui, n'ayant point été obtenue par le raisonnement, n'est pas susceptible de se communiquer par le raisonnement. Celui qui croit de cette manière ne saurait rien exiger de l'incrédule ; mais il peut exiger de celui que la raison a rendu croyant, qu'il reconnaisse et respecte la légitimité de la croyance acquise par le cœur. P. 50.
La vérité a ses titres en elle-même ; elle est sa preuve à ellemême ; elle se démontre en se montrant : et le cœur est le miroir de la vérité; mais ce miroir, mal posé, ne réfléchit pas la lumière, jusqu'à ce qu'une main divine 1 ait tourné du côté du soleil ; le cœur a besoin d'être incliné ; ce qui reçoit en nous la vérité, ce qui au dedans de nous connaît, croît et aime, ce n'est pas le cœur tel qu'il est, c'est le cœur incliné, et tout d'abord le cœur humilié, le cœur « s'offrant par l'humiliation aux inspirations, » comme s'exprime Pascal. 193.
L'époque où nous vivons semble avoir pris pour devise le précepte apostolique « Que votre obéissance soit raisonnable. » Elle ne demande peut-être pas tant l'exposition des preuves externes de la religion, que la démonstration de sa cohérence interne, et de la convenance de tout son ensemble avec l'ensemble des choses du cœur et des affaires humaines. Elle demande compte au christianisme de sa philosophie. Ce n'est pas une philosophie qu'elle veuille obtenir en échange du christianisme, mais une philosophie qu'elle vput recevoir des mains du christianisme. Ce n'( 4pas non plus un spectacle intellectuel qu'elle sollicite pour quc'ques esprits superbes; c'est une satisfaction quelle veut faiic partager à la raison populaire. Ce qu'elle réclame comme but, elle le demande aussi comme moyen ; elle estime que le christianisme ainsi enseigné deviendrait pour un peuple le plus vif stimulant à la réflexion, le plus énergique moyen d'ennoblissement intellectuel, et la source de toutes les idées sures et saines sur lesquelles il aurait à ordonner sa vie. H. 599.
Quoique l'Évangile se puisse prouver par lui-même et sans aucun concours humain à l'âme altérée de justice, néanmoins l'exa-
men de ces preuves si variées, si riches et si belles est un moyen naturel que Dieu emploie souvent pour faire naître ou consolider la foi. D.i08.
Les raisonnements ne changent pas l'homme ; c'est la vie qui apprend la vie; c'est Dieu qui révèle Dieu. 93.
Il y a un travail delà conscience; dans l'intérêt de son salut, chacun est invité à penser ; et bien penser est, selon la judicieuse remarque d'un grand homme, le principe de la morale : mais ce qu'il fallait, c'est que chacun pût faire ce travail, put penser ses actions; ce qu'il fallait, c'est que chacun, quelle que fût sa condition, pût se promettre, au terme de ce travail, de rencontrer la vérité, je veux dire la vérité sur ses devoirs. Nous sentons tous qu'il y a là justice, nécessité, et à moins de renverser les idées que nous nous faisons de Dieu, nous "ne saurions nous représenter qu'il ait fait de la vertu, ou de la vérité pratique, le privilège du grand loisir ou de la subtilité d'esprit. Tout le monde a assez de loisir pour être vertueux, assez d'esprit pour se sauver. M. 61 .
Le savoir ne suppose pas nécessairement un cœur droit ni un caractère bienveillant, et il est malheureusement trop commun de voir les plus beaux dons du génie réunis à un fond déplorable d'égoïsme et à la plus grande corruption des mœurs. Dieu semble avoir indifféremment préparé les vérités de la science humaine pour ses amis et pour ses ennemis. Il n'en est pas de même des vérités religieuses. Dieu a les a préparées pour ceux qui l'aiment. » Non point qu'il ait exclu de leur possession les savants et les hommes de génie ; mais ni le génie ni le savoir ne sont ici suffisants comme dans d'autres sciences. L'amour est nécessaire, l'amour est le seul véritable interprète des vérités de l'Évangile.
S'il y a une sorte de nécessité, pour l'esprit bien conformé, à embrasser une idée juste et à former une résolution sage, ce n'est pas, certes, cette nécessité brutale qui, méconnaissant notre constitution morale, s'adresse à ce qu'il y a de vil et de terrestre dans notre nature. C'est cette nécessité sublime à laquelle les plus grands génies et les plus hommes de bien ont obéi avec joie, cette nécessité à laquelle il sera éternellement glorieux de céder. C'est le plus digne emploi de la liberté. L. C. 66.
La nécessité morale est plus forte que la nécessité logique, et les membres du syllogisme le plus régulier se lient moins étroitement que des sentiments qui ne font que se continuer les uns les autres. L. 49Mii, 133.
Le cœur est un organe de connaissance aussi bien que chacun de nos sens ; et dans bien des matières, la raison ne peut travailler que sur les données qu'il lui fournit. P. 334 .
On se figure qu'on a tout quand on a la conviction intellectuelle de cette vérité : que Dieu, et même un Dieu personnel, existe. Mais c'est peu de connaître Dieu si on ne le possède, et même on ne le connaît pas à moins de le posséder ; car si tout le sens du mot connaître est intellectuel dans certains cas, il ne l'est point dans tous; et l'on pourrait dire généralement que la connaissance intellectuelle ou le savoir n'est que le préliminaire, l'enveloppe ou l'empreinte logique de lavéritai3le connaissance. 328.
La connaissance même de l'esprit, comme telle, a besoin du cœur. Sans le désir de voir, on ne voit point; dans une grande matérialisation de la vie et de la pensée, on ne croit pas aux choses de l'Esprit ; bien des gens ont des yeux pour ne point voir ; bien des gens, qui ont des yeux pour voir, ont besoin d'être tournés du côté de la lumière : il faut leur apprendre la langue dans laquelle on veut les instruire ; tous les raisonnements qui se tirent de notions spirituelles sont perdus ou ridicules pour des hommes à qui ces prémisses manquent. 329.
La chair est lente, la chair ne suit l'esprit qu'à regret et de loin ; c'est-à-dire que lorsque notre intérêt se trouve engagé dans une question, il s'attache, il se suspend, comme un poids énorme, aux ailes de notre esprit, et l'empêche de prendre son essor vers la vérité, ce qui avait l'air simple paraît compliqué ; ce qui était clair devient obscur ; et la même question qu'un mot aurait tranchée, reparaît, à peine entamée, au terme de la plus longue discussion. L
On dit communément : connaître est le moyen d'aimer ; cela est vrai, mais il est plus vrai encore qu'il faut aimer pour connaître : « Celui qui aime Dieu, Dieu est connu de lui » ( 1 Jean, IV, 7 ). Pourquoi donc ne connaissons-nous pas Jésus-Christ?
Pourquoi sa divinité n'éclate-t-elle pas à nos yeux? parce que nous n'aimons pas Jésus-Christ et que nous ne cultivons pas sa présence. Cultiver sa présence, c'est le moyen de le connaître comme homme, mais aussi comme Dieu. En comparaison de ce moyen, tous ceux qu'on peut tirer delà science, de la logique et de l'histoire sont peu de chose. Ils sont préalables et ils établissent la doctrine dans l'Église ; mais pour l'individu, si c'est tout, ce n'est rien encore. N. E. 445.
Le charme du christianisme pour le cœur est là même où s'élève de son sein, pour l'intelligence, le plus injuste scandale! Ce qui repousse et ce qui attire, c'est une même chose, on l'aime précisément pour ce qu'on en rejette ; on le rejette pour ce qu'on en aime. S'il ne renfermait que les éléments qu'on en extrait, ces promesses vagues de libération, cet avenir si difficile à caractériser, qui est-ce qui s'en serait jamais approché avec amour ? qui s'en approcherait encore? Je ne sais si, tel qu'on nous l'explique aujourd'hui, il aurait fait des martyrs ; j'en doute fort, mais jamais, du moins, leur sang n'eût été la semence de l'Église ; à peine né, il serait mort ; et rien dans la nuit des siècles n'aurait pu le ressusciter. Si l'oubli ne l'a pas dévoré, s'il existe encore, s'il offre encore aux esprits systématiques de notre âge une matière de spéculations et d'expériences, c'est grâce uniquement à ce que n'en veulent point accepter les beaux esprits qui, prenant l'enveloppe du fruit pour sa partie nutritive, rejettent la pulpe et gardent soigneusement l'écorce. 11 ne vit, il n'a duré que par là, et par là seulement il durera encore ; parce que c'est cela seul qui sera toujours, aux yeux de l'humanité, humain, fondamental, éternel. L.19mii,83.
Il est des problèmes au fond desquels le philosophe doit descendre, non comme philosophe, mais comme homme, avec toute sa raison sans doute, mais aussi avec toute sa conscience, toute sa sensibilité et même toute son imagination. Les phdosopheset les économistes sont tombés souvent dans une même faute, qui fait bien voir que, dans l'atelier de la pensée, une division extrême du travail a ses inconvénients. L'économiste a dit : Je cherche comment la richesse se produit et comment elle se distribue ; ran-
gez-vous et laissez-moi passer ; qu'un autre s'occupe du reste : or ce reste, c'est la morale, la civilisation et le bonheur. Le philosophe vient et dit : je ne suis pas un homme, moi, mais un esprit; je m'attache aux idées; qu'un autre s'occupe du reste; or ce reste, c'est la vérité ; car la vérité en certaines matières, est un fait, est une vie, ou n'est rien. Or, je récuse cet économiste sur le sujet du bonheur, car il n'en a cure, et ce philosophe, sur le sujet de la vérité vivante, car il n'a souci que de la vérité abstraite. P. 348.
Il ne faut faire abstraction de rien de ce dont l'homme se compose. Il faut apporter, il laut jeter dans la discussion ses craintes et ses espérances, ses joies et ses douleurs , sa vie extérieure et sa vie intérieure, l'esprit et l'àme, l'homme du temps et l'homme de l'éternité. C'est ainsi, c'est-à-dire complets, vivants et personnels, que de telles questions veulent nous trouver : autrement, elles se joueront de nos efforts et se riront de nos certitudes. 350.
A une époque de scepticisme , où l'on voit toutes les convictions relatives au monde immatériel tomber en poudre, il est trèsdoux d'avoir à signaler une foi morale intacte ; et quand nous disons intacte, nous ne voulons pas dire conservée dans le préjugé comme une momie dans un tombeau, mais comme un être animé dans l'air vital et dans la lumière. Ce n'est pas avec ces convictions seules, je le sais, que l'on reconstituera l'homme et la société ; mais on est heureux de les rencontrer ; ces convictions, c'est une vie ; et la vérité chrétienne, qui les domine et à qui elles doivent naissance, aime mieux avoir à traiter avec la vie qu'avec la mort; un degré de foi morale est le point de départ et le premier pas vers la vérité religieuse. L. 19^. m, 324.
La pensée se mêle dans toutes nos passions, elle les modifie et les transforme à son gré, et immédiatement au delà des sensations et de la conscience, commence une vie où notre croyance devient une puissance créatrice , et où il suffit de croire qu'une chose est, pour qu'elle soit en effet. P. 89.
La sagesse de Dieu est infiniment diverse. Il ne se prescrit pas d'opposer toujours à la raison la raison, et à la science une science plus grande. Le philosophe et le savant peuvent se voir terrassés
dans leur conscience avant que leur esprit ait pu se mettre en garde. Il y a une démonstration de puissance qui prévient toute discussion ; vous vous disposiez à croiser le fer avec le fer : la foudre tombe et vous désarme. Des dernières classes de la société, le remords et la contrition, après avoir atteint les pauvres et les petits, montent comme un frisson jusqu'aux sommités de ce grand corps ; et les esprits superbes, et les riches du monde, se laissent envelopper dans la conversion générale. A l'inverse de ce qui a lieu dans toute autre sphère, les grands, vaincus par une contagion étrange, deviennent les imitateurs des petits. Cela s'est vu, cela se verra encore. Mais il n'en reste pas moins vrai que, dans le monde social comme dans le monde physique, la nature des effets répond toujours à la nature des causes, et que, lorsque Dieu a résolu un grand mouvement national , commun à toutes les râlasses à la fois, d'avance il proportionne les moyens au but.