‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 67 sur 81 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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déesur la puissance de Dieu, parce qu'en effet ce n'est par aucun moyen ordinaire dont nous puissions nous rendre compte, mais par la puissance de Dieu que se consomme cette évidence. La vérité vient à nous toute seule ; elle n'allègue aucun témoignage étranger ; elle n'invoque aucune autorité que la sienne : elle se montre, et nous croyons en elle, comme nous croyons à la lumière du jour, comme nous croyons à nous-mêmes. Ceci d'ailleurs n'a rien de mystique et d'inconcevable que son principe ; le fait est tout ensemble surnaturel et naturel. La vérité doit faire cette impression sur un cœur qui l'aime d'avance, et qui, quand elle s'offre à lui, ne fait que la reconnaître. Elle doit avoir pour lui une évidence dont ne peut se faire aucune idée celui à qui elle se présente aussi, mais qui tout simplement n'a pas des yeux pour la voir. Et il en est d'elle comme de ces moitiés d'âmes qui, suivant la pensée d'un ancien sage, cherchent leur autre moitié dans la vie, la reconnaissent à peine rencontrée, et s'unissent à elle, aussitôt reconnue, de manière qu'on ne les distingue plus l'une de l'autre. La vérité peut bien n'avoir pas produit tout d'abord cet effet, même sur les âmes les mieux disposées ; mais lorsqu'on sent les contradictions de la nature conciliées, toutes ses énigmes résolues, tous ses discords apaisés ; lorsque la vérité est miraculeusement rétablie dans l'âme, comment ne pas appeler vérité ce qui a produit ce miracle? comment se nier à soi-même la réalité des rapports qu'on a formés? comment douter de ce qu'on sent et blasphémer ce qu'on aime ?

Une croyance ainsi formée, on ne la perd plus, on ne peut plus la perdre, pas plus qu'un être animé ne perd son instinct ; car cette croyance est devenue un des instincts de l'âme. E. E. 202.

Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait un grand vide autour d'elle, et l'homme, qui , au sein de la chrétienté, n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne une ineffable tristesse. L. 19^. i, 57.

— Les croyances religieuses et la nature de l'esprit humain ne sont pas dans un tel rapport que la vérité de ces croyances doive

nécessairement conquérir l'assentiment de tout esprit régulièrement constitué. I.

La liberté suppose l'individualité qui disparaît dans l'irrésistible triomphe de l'évidence. Ce n'est qu'à condition de n'être pas évidente qu'une religion est religion. E. 216.

On abuse du mot évidence quand on l'applique à la certitude historique. Le plus haut degré de certitude historique n'est pas l'évidence. La certitude, quel qu'en soit l'objet, quel qu'en soit le degré, est toujours subjective, toujours un état personnel ; l'évidence est un fait, non individuel, mais humain, et qui ne demande pour se déployer dans un esprit que d'y rencontrer les conditions générales de l'humanité. Si les caractères respectifs de l'évidence et de la certitude semblent se confondre pour nous dans certains sujets, c'est souvent à cause que plusieurs parties de notre individualité sont restées en dehors de la question, et que les preuves ont pénétré sans résistance dans notre esprit, à qui, dans ce cas, il était indifférent de croire ou de ne pas croire. La présence de la voie lactée dans le ciel n'est pas plus évidente , pour tout homme qui a des yeux, que la présence de Jules-César dans l'histoire pour tout homme qui sait lire. Mais voici la différence ; c'est qu'aucun intérêt qui serait attaché pour nous à la présence ou à l'absence de la voie lactée dans le ciel ne pourrait nous faire douter ou varier sur la réalité de ce phénomène, tandis que si de l'existence ou de la nonexistence de Jules-César quelque partie de notre bonheur ou de notre satisfaction pouvait dépendre, nous n'accepterions point aussi facilement les preuves de ce fait ; la crainte, et même peut-être le désir, nous rendraient circonspects. Si le salut dépendait de croire (]ue Jules-César a existé, il y aurait tentation au doute, et l'on chercherait instinctivement, au sein de la plus lumineuse certitude, quelque recoin obscur, quelque raison pour ne pas croire. Et l'éciproquement, si aucune des conséquences qui se rattachent à la foi en Jésus-Christ ne s'y rattachait, avec quelle confiance, avec quelle unanimité seraient reçues les preuves de son existence et de ses actions ! Que la simple supposition d'un travail comn;p celui de M. Strauss, si même elle pouvait se présenter, paraîtrail fantastique et inadmissible ! Il nous paraît donc essentiel à la no-

tion même de religion, que toute religion puisse fournir des preuves capables de satisfaire un esprit sévère et attentif, et , d'un autre côté, qu'elle ait besoin de preuves, qu'elle comporte et supporte examen , et que l'adhésion qu'elle obtient ne résulte pas d'une évidence impérieuse qui terrasse l'esprit et ne laisse rien à faire à la volonté. Mais comme la volonté est individuelle, comme la certitude, qu'on n'obtient pas sans le secours de la volonté, est également individuelle, il s'ensuit que la religion est aussi un fait individuel. L'évidence a pu être propre à la religion de l'homme avant la chute ; elle ne peut appartenir à la religion qui a suivi la chute; pour peu qu'on y réfléchisse, on sentira que ce caractère est incompatible avec l'idée de religion prise à cette date.

De siècle en siècle grandit la masse des témoignages apportés à la divinité du christianisme, et c'est toujours en se heurtant contre l'affirmation instinctive et souvent confuse de la foi, que le doute a fait jaillir de nouveau la lumière. F. 306.

Pour accepter tous les fruits et toutes les conséquences du christianisme, il fout croire au christianisme, et l'avoir reçu, non comme utile, mais comme vrai. E. 289.

Il faut le proclamer avec reconnaissance, bien souvent là même où les traces de la contagion dogmatique sont le plus visibles et où se révèle de la manière la plus frappante le chrétien selon la formule, là même la conviction individuelle, la liberté, le Saint- Esprit, ont su se ménager leur part, qui est la part du lion. Du sein du chrétien conventionnel, vous verrez avec joie se dégager l'élève du Saint-Esprit ; vous verrez la vie réelle, les épreuves, le provoquant, pour ainsi dire, lui adressant, comme d'assidues sentinelles, un brusque et soudain qui vive, et obtenir une réponse aussi franche que prompte, qui atteste que ce soldat de Christ ne s'était pas endormi à son poste sous l'étouffante enveloppe des formes. Il est doux aussi de constater la présence et l'action du Saint-Esprit dans une sphère encore plus pure, de le voir, si l'on peut parler ainsi, tête à tête avec l'âme dont il a entrepris le réveil; et d'assister dans la seule compagnie des anges aux merveilles de la solitude. En général, la Providence rédemptrice a semblé appli-

queràson domaine spécial, comme à toutes les sphères oii se meut l'humanité, cette grande parole : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. » L'association, quelque abus qu'on en fasse, est pourtant la condition de presque tous les développements ou perfectionnements. Mais si rien ne s'accomplissait hors d'elle, auraiton l'occasion de constater d'une manière irrécusable ce que peut, dans l'absence de tout intermédiaire, la vérité mise en contact avec l'âme ou l'intelligence? Le résultat, dans des cas pareils, pourra manquer de perfection, de plénitude, de régularité ; mais il sera pur, le document sera authentique, le témoignage sera naïf ; et bien des instructions précieuses pourront en ressortir pour les esprits attentifs et réfléchis, surtout pour les esprits candides.

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