U. XXXIV
Rien n'affaiblit autant l'autorité du christianisme, rien, dans les esprits ne nuit plus à sa cause que d'en faire un anneau de la chaîne qu'à dire vrai il a rompue. Que les événements, c'est-à-dire la Providence, aient creusé d'avance dans les régions de l'Occident un lit à ce fleuve divin, le plus scrupuleux des croyants l'accordera sans difficulté ; mais il est essentiel de ne pas méconnaître la source d'où le fleuve a jailli. Aucun développement naturel, juif ou grec n'importe, ne saurait rendre raison de l'existence du christianisme. Quels que fussent les progrés de la pensée antique, il y avait toujours un intini entre elle et la pensée chrétienne ; et l'infini lui seul peut combler l'infini. C'en est fait du christianisme dans le monde dés qu'on sera d'accord à penser le contraire et à faire entrer un fait surnaturel dans un des compartiments de la philosophie de l'histoire. En ce qui nous concerne, nous aimons beaucoup mieux pour la religion chrétienne la plus outrageuse négation qu'une admiration resserrée dans de pareilles limites. Le christianisme n'est rien s'il n'est, comme Melchisédec, sans père ni mère ici-bas, sans généalogie. L. 19«. m, 462.
Le salut vient des Juifs, comme l'onde d'un fleuve vient d'un
bassin creusé dans le roc au sommet d'une montagne. E. E.308.
Si, possédant le Nouveau Testament, nous n'avions pas l'Ancien, Jésus-Christ, présent, quoi qu'on en dise, dans l'ancienne alliance comme dans la nouvelle, Jésus-Christ, le Verbe des deux économies, ne nous apprendrait pas tout ce qu'il nous apprend. L'Ancien Testament est le premier chapitre de l'histoire de l'homme et de l'histoire de Dieu. L'expérience des Juifs est notre expérience. 328.
Nous prenons l'œuvre de Moïse en elle-même, et nous disons que ce qui la caractérise, c'est d'être une loi et non une religioîi. Cette loi même n'a point les caractères d'une religion. F. 163.
Si Dieu a donné une religion aux hommes, il n'en a donné qu'une, et cette religion existait avant Moïse.
En fait de religion, Moïse ne fournit rien de nouveau, rien qui soit propre à la dispensation dont il est l'organe. Moïse lui-même, entant qu'historien, nous apprend que la vraie religion subsistait avant lui ; il nous la montre sur le seuil d'Eden; descendant en héritage à une lignée de personnages dont il nous a transmis le souvenir. 159.
Quand un passage de l'Ancien Testament est invoqué par un auteur du Nouveau Testament à l'appui de quelque assertion, il en appelle par là même au jugement du lecteur; car si ce n'est pas cela, si le lecteur doit croire à la bonté de la citation, seulement parce que l'auteur qui l'a fait est inspiré, autant valait qu'il ne la fit pas, et qu'il se retranchât dans son inspiration, surtout quand le passage cité est tel qu'il ne viendrait aujourd'hui à l'esprit de personne de le citer dans cette intention ou de lui supposer cette relation. 1.
Le mosaïsme et le christianisme ne sont, ne peuvent être que deux âges d'une même vérité, les deux pôles d'un même axe, la proue et la poupe d'un même navire. Chacune de ces Églises a son mot d'ordre et de ralliement : celui de l'Église judaïque est la loi, celui de l'Église chrétienne est la foi ; mais l'erreur à laquelle chacune est exposée, c'est de méconnaître et d'exclure le principe auquel elle ne doit pas son nom, mais sans lequel néanmoins elle ne peut avoir ni force ni vie. L'erreur des Juifs est de tout
réduire aux œuvres et de ne pas remonter jusqu'à la foi ; l'erreur des chrétiens c'est de ne pas voir que la vraie foi est une œuvre, et que, si elle n'est pas une œuvre, elle n'est rien. Or ces deux erreurs ne caractérisent pas tant deux époques, dont l'une dure encore et dont l'autre n'est plus, que deux classes de personnes ou deux tendances qui se reproduisent dans tous les temps et dans tous les lieux. .N. D. 74.
Contraste merveilleux ! le christianisme naquit là où, selon toutes les apparences, il ne devait pas naître, et où, selon toutes les apparences encore, il devait mourir en naissant. Mais la Grèce avait été préparée comme nourrice à cette enfance débile. La doctrine la plus humaine qui eût jamais été enseignée (et cela est naturel, puisqu'elle était divine ) rencontra, à son premier pas dans la vie, le peuple le plus humain , à prendre ce mot dans une seule , mais une des plus importantes de ses acceptions diverses. La civilisation, l'intelligence, la culture grecques, étaient humaines de deux manières : d'une manière négative, en ramenant tout, même la religion, aux formes et aux proportions de l'humanité : incarnation du divin, mais où le divin était absorbé ; puis, d'une autre manière, en cultivant les éléments humains de l'homme, ceux qui s'adaptent le mieux à sa position sur la terre, à l'intelligence et à l'exploitation des choses de la vie. L'humanité, dans ce sens restreint, ne fut jamais si parfaite qu'en Grèce ; plus de ces éléments qui, dans l'Orient et dans le Nord, compliquaient l'existence morale et la rendaient moins propre à la vie. Tout est possible à Dieu. Il peut changer, il l'a fait souvent, les obstacles en moyens ; mais si nous admettons que Dieu préfère, en thèse générale, les moyens naturels, il n'est pas vraisemblable que, passant par-dessus la Grèce, il eût confié le frêle berceau du christianisme à quelque peuple de l'Orient ou du Nord. Il a dû (nous nous croyons autorisé à cette expression) choisir le peuple qui, par sa civilisation et sa culture n'appartenant à aucune direction exclusive, était par là même à la portée de toutes ; qui, par l'équilibre de tous les éléments humains, touchait à tous les peuples ; qui, sympathique à tous, hostile à aucun, pouvait être compris de tous ; le peuple qui portait dans son sein l'Orient et l'Occident réunis ;