TOME I
ie peuple, en un mot, le plus doué d'universalisûie. Un tel peuple devait être ban conducteur du christianisme, et puisqu'il faut que toute idée prenne la forme du vase où on la renferme, un tel peuple pouvait, avec moins d'inconvénients qu'aucun autre, imprimer sa forme à une idée éternelle. E. F. 1 73. Le christianisme, né en dehors des grands torrents de l'opinion publique et des mœurs générales, le christianisme né juif ( si l'on peut parler ainsi) et non pas grec ou romain, le christianisme ne se rejoint logiquement et historiquement qu'au monothéisme hébreu, et c'est de là qu'il a fait invasion dans le monde. Au sein de l'histoire générale de l'humanité, le christianisme, si l'on en juge chrétiennement, est une dispensation surnaturelle, si l'on en juge humainement, c'est un accident. Toute cette nouvelle philosophie de l'histoire qui, plaçant dans le passé et dans le présent ce qui est dans l'avenir seulement et dans la main de Dieu, fait de l'humanité un corps vivant, un seul homme, dont les nations sont les menabres (quoique plusieurs de ces membres n'aient eu entre eux aucune sorte de communication ) toute cette philosophie ne peut, à son point de vue d'évolution spontanée, rendre compte du fait qui créa, il y a dix-huit siècles, un nouveau monde, une nouvelle humanité, et qui a changé le point de départ de toutes nos pensées. Ce n'est pas l'humanité qui, par le concours de ses philosophies, par les résultats réunis de son histoire (l'histoire de trois ou quatre nations! ) a enfanté Jésus-Christ. 11 est sans père, ni mère, ni généalogie. Il ne continue pas, il rompt le cours des temps. Il fait couler dans un autre lit le fleuve de nos événements et de nos pensées. C'est là le point de vue chrétien ; et à cette occasion, il faut bien que je dise qu'un esprit chrétien ne peut admettre que sous de grandes réserves le système de la perfectibilité. Il est obligé d'en retrancher, comme relevant de la pure souveraineté de Dieu, le seul perfectionnement fondamental et réel de l'humanité. La perfectibilité embrasse tout, excepté cela; mais il faut bien voir tout ce que cela renferme. S. xi, 371 .
b) Mystères, surnaturel.
Les idées auxquelles rhomme est obligé de remonter pour donner de la dignité h sa vie sont bien plutôt des paradoxes que des idées de sens commun. Sans doute il fut un temps où l'homme les obtenait par intuition immédiate, et sans l'intermédiaire de la réflexion, parce que ces idées ne se distinguaient point de son existence même ; mais ce temps n'est plus : la lumière pure s'est brisée dans le prisme du péché ; la force capable d'en rassembler les rayons n'est pas au dedans de nous, et le sens commun n'a pas remplacé l'intuition. S'il se fait encore dans ce monde des choses grandes et sublimes, ce n'est pas sous l'inspiration du sens commun, mais sous quelque lueur de la primitive clarté ; ce n'est pas au sens commun qu'on les rapportera, car c'est en son nom qu'on les condamne. Aux yeux d'une foule de gens, l'abnégation, l'humilité, le martyre, n'ont pas le sens commun. N. D. 14.
On ne voit pas trop comment des idées que le christianisme seul a mises en évidence, qu'il a apportées à l'humanité, pourraient être présentées comme les prémisses nécessaires du christianisme, et comment on ne peut arriver à lui qu'à travers ces idées-là. En fait, beaucoup de gens n'ont rien connu de ces préliminaires, et n'ont rencontré la religion naturelle qu'au sein de la religion révélée. En droit, ou en principe, on comprend trèsbien que la chose ait pu se passer ainsi, et que la révélation du Dieu de la nature et du Dieu de la grâce n'ait été bien souvent qu'une seule et même révélation. P. 329.
S'il n'y avait pas d'obscurités , le cœur laisserait tout faire à l'esprit, qui suffirait à tout; et le cœur, dès lors, n'entrant pour rien dans cette recherche de la vérité qui, déjà comme recherche, est une partie de notre bien, laisserait l'homme se pavaner tristement au milieu de ces formes vides et de ces notions abstraites qu'il appelle des connaissances. 330.
Une religion qui paraît raisonnable à tout le monde ne saurait être la vraie religion ; à cet assentiment général accordé sans résistance, je reconnais que Dieu n'a pas parié , le sceau n'est point levé, la lumière n a point éclaté ; je dois attendre encore. N. D. 2.
Aussi longtemps qu'avec sa seule raison l'homme a gravi sur le Calvaire et fait le tour de la croix, il n'y a pour lui que ténèbres dans l'œuvre divine de l'expiation. Des siècles entiers il resterait en contemplation devant ce fait mystérieux, qu'il ne parviendrait point à en soulever les voiles. Eh! comment la raison, la froide raison comprendrait-elle quelque chose au calice amer vidé jusqu'au fond par l'innocence même, cà cette miséricorde qui se déploie dans la rigueur des supplices, à cette effusion de sang hors de laquelle, est-il dit, il n'y a point de rémission? Elle ne fera pas, j'ose l'affirmer, un seul pas vers l'intelligence de ce divin mystère, jusqu'à ce que, jetant à l'écart d'ingrates spéculations, elle ait remis à un plus habile le soin de terminer l'affaire. Ce plus habile, c'est le cœur ; il se fixe tout entier sur l'amour qui éclate dans l'œuvre de la rédemption ; il se concentre sans distraction sur le dévouement de l'adorable victime ; il laisse l'impression naturelle de cet amour sans exemple pénétrer librement et se déployer à l'aise dans son intérieur. Oh ! comme alors se déchirent rapidement tous les voiles et s'évanouissent toutes les ombres ! comme celui qui aime trouve peu de difficultés à concevoir l'amour! comme il lui paraît naturel que Dieu, infini en toutes choses , soit aussi infini dans la cliarité ! comme, en échange, il lui paraît inconcevable que des cœurs humains puissent ne pas sentir la beauté d'une œuvre sans laquelle Dieu ne serait pas manifesté tout entier ! comme il s'étonne de l'aveuglement de ceux qui lisent et relisent les Ecritures sans en comprendre la vérité centrale, qui passent et repassent auprès d'un amour tout divin sans reconnaître, sans apercevoir une œuvre toute divine ! D» 40.
Il y a bien peu de diamants parfaitement purs, il y a encore moins de vérités parfaitement claires. L'union de notre âme et de notre corps est un mystère ; nos sentiments les plus familiers, nos affections sont un mystère -, l'action de la pensée et de la volonté est un mystère; notre existence même est un mystère. Pourquoi admettons-nous tous ces différents faits? Est-ce parce que nous les comprenons ? Non certes, mais parce qu'ils sont évidents par eux-mêmes et parce que ces vérités nous font vivre* En religion^ nous n'avons point une autre méthode à suivre. Il faut
savoir si la religion est vraie, si elle est nécessaire, et, une fois convaincus de ces deux points, nous soumettre, comme les anges, à la nécessité d'ignorer quelque chose. 26.
Faire, dans le domaine de la pensée, la part de Dieu et notre part, voilà ce que fait la religion. Pourquoi la conviction qu'il faut ignorer quelque chose ne serait-elle pas une partie de la vérité? pourquoi ne serait-ce pas une des choses que la révélation devait nous révéler? Connaître qu'on doit ignorer, c'est déjà connaître. Et cette connaissance, en nous épargnant des égarements infinis, en nous ramenant dans notre sphère, est la plus précieuse des connaissances. N.E.378.
Le christianisme est une religion positive. Une religion positive n'est nécessaire que parce que l'homme est déchu. La religion de l'homme normal est une religion naturelle; c'était celle d'Adam.
On pourrait demander si ses rapports avec Dieu peuvent s'appeler religion. S'il en avait une, c'était un commerce si facile avec Dieu, une telle unité de la voix d'en haut avec la voix de la conscience, que le sentiment que l'homme primitif avait de luimême n'était pas plus net que celui qu'il avait de Dieu. Un tel sentiment équivaut à la possession de Dieu. Adam le perdit en péchant; car pécher, c'était dédoubler son existence. Dès ce moment finit la religion naturelle , pour être remplacée par la religion positive. R. G.v, 80.
A ce mot de religion positive on rattache celui de révélation. Avant tout Dieu se révèle lui-même, non pas tant en nous disant ce qu'il est qu'en nous le montrant. 81.
Quand surhumain ne signifie pas divin, il signifie inhumain.
Quand l'incompréhensible est révélé, ou quand il arrive au terme d'un raisonnement rigoureux, on peut croire et affirmer l'incompréhensible ; mais quand une chose n'est pas claire, il faut au moins qu'elle soit certaine, ou quand elle n'est pas certaine, il faut au moins qu'elle soit claire. xi, 158.
Un mystère n'explique pas un autre mystère ; mais un mystère accepté en doit faire accepter un autre. Nous acceptons, vaincus par l'évidence du fait, la solidarité en vertu de laquelle le péché
d'un seul a passé sur tous : ayant accepté le mystère de la condamnation , pourquoi n'accepterions-nous pas le mystère de grâce, le fait que la vertu d'un seul a passé, a débordé sur tous?
Bien loin de nier qu'il y ait des mystères, c'est de cela même que la religion veut vous faire convenir ; en d'autres termes, elle veut vous faire convenir qu'il y a , au delà des vérités qui vous sont accessibles, d'autres vérités dont la connaissance vous est refusée. 379-380.
Il n'importe pas que tout soit expliqué, mais bien que tout soit justifié. Ni religion, ni philosophie ne sauraient élever notre faculté de connaître au niveau de l'infini ; mais toute philosophie et toute religion sont tenues d'édifier pleinement la conscience sur le fait de cette perpétuelle et redoutable collision du bien et du mal physique, du bien et du mal moral. P. M. xxviii.
Le mystère est le véritable objet de l'enthousiasme ; il est, dans toute idée, le demi-jour qui séduit , la sève qui enivre.
Dans toutes les sphères possibles, la vue de l'invisible, l'absent devenu présent, est la force de l'âme et la force de la vie. On ne s'avancerait pas trop en disant qu'elle est le point de départ de toute action, puisque agir c'est quitter la position ferme du présent et porter la main sur l'avenir ; mais ce qui est sûr au moins, c'est que la foi est la source de tout ce qui porte aux yeux des hommes un caractère de dignité et de force. Les âmes vulgaires veulent voir, toucher, palper ; les autres otit l'œil de la foi, et elles sont grandes , D. 76.
Il se peut fort bien que les choses dont on n'a point entendu parler soient véritables vu l'aient été. Rien peut-être, avant que certaines lois du monde fussent connues, n'a dû paraître plus absurde que la doctrine des antipodes. Voyez plutôt, aujourd'hui même, ceux à qui ces lois ne sont point encore familières, vous ne les scandaliserez guère plus en leur disant que l'eau brûle et que le feu mouille, qu'en leur parlant des antipodes, et cependant vous croyez aux antipodes d'une foi plus ferme que vous ne croyez au
lever du soleil demain matin ; car le soleil peut ne point se lever; mais vous aurez des antipodes tant que le globe subsistera.