‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 71 sur 81 · S. XI · texte numérisé non relu

S. XI

L'extraordinaire ne peut être rejeté d'après de pures probabilités , l'extraordinaire ne se réduit pas nécessairement à l'absurde. Sans doute les faits surnaturels ne doivent pas être acceptés à la légère ; mais la négation du principe des faits surnaturels est en elle-même déraisonnable. La seule voie légitime est d'aller droit au fait même, et de s'assurer s'il a eu lieu, oui ou non.

Qu'est-ce que la religion? Dieu-même se mettant en rapport avec l'homme; le Créateur avec la créature, l'infini avec lefini. Cela déjà, sans aller plus loin, est un mystère; un mystère commun à toute religion, impénétrable dans toute religion. Si donc tout ce qui est mystère vous scandalise, vous voilà arrêtés sur le seuil, je ne dirai pas du christianisme, mais de toute religion ; je dis même de cette religion qu'on appelle naturelle parce qu'elle rejette les révélations et les miracles ; car à tout le moins faut-il qu'elle suppose un rapport, une communication quelconque entre Dieu et l'homme, le contraire équivalant à l'athéisme. Votre prétention vous retient donc en deçà de toute croyance ; et parce que vous n'avez pas voulu être chrétiens , il ne vous sera pas permis d'être déistes. D. 23.

J'avoue que, si la religion n'était composée que de choses compréhensibles, ce ne serait pas la vraie religion ; mais ce ne serait pas une religion, si elle n'était composée que de choses incompréhensibles : car la religion est une vertu ou n'est rien ; la religion est un devoir, ou n'est rien ; or, où est la vertu sans la conscience ? où est le devoir sans la pensée ? Que tout le reste, dans la religion, soit incompréhensible, je le veux bien ; mais cela du moins ne peut pas l'être. Le bien n'est pas bien si je ne puis le reconnaître comme bien ; ni le mal n'est mal si je ne puis le reconnaître comme mal. Otez cela, le nom même de religion disparaît : il ne reste plus que celui de fatalité. La religion doit me reliera Dieu, cela est vrai, mais par ma conscience, de l'aveu de ma conscience. Tout ce qui me lie à Dieu d'une autre façon n'est pas la

religion ; autrement l'animal livré à son instinct, l'arbre qui plie sous le vent, l'astre qui roule dans les cieux auraient de la religion aussi bien que moi, seraient des êtres religieux. S'il y a, dans la religion, quelque chose que je doive comprendre, c'est sans doute le devoir qui est à la tête de tous mes devoirs, celui qui les engendre tous. N. D. 98.

Il est impossible que la vraie religion ne présente un grand nombre de mystères. Si elle est vraie, elle doit nous apprendre sur Dieu et sur les choses divines plus de vérités qu'aucune autre et même que toutes les autres ensemble ; mais chacune de ces vérités correspond à l'infmi, et par conséquent aboutit au mystère. Gomment en serait-il autrement dans la religion, lorsqu'il en est ainsi dans la nature même ? D . 25.

Semblable aux montagnes qui, plus elles sont hautes, plus elles jettent de vastes ombres, l'Évangile est obscur et mystérieux à proportion même de sa sublimité. 26.

Chacun des mystères que vous tenteriez d'arracher du système de la religion emporterait avec lui quelqu'une des vérités qui intéressent directement votre régénération et votre salut. 29.

Il en est de ces mystères comme du vase qui renferme une boisson médicinale : ce n'est point le vase qui vous guérira, c'est la boisson ; mais la boisson ne pouvait vous être présentée que dans un vase. Ainsi chaque vérité qui sauve est renfermée, contenue dans un mystère qui n 'a pas en lui-même la vertu de sauver. 28.

Après comme avant, vous ne comprendrez pas tout dans la doctrine de l'Évangile. C'est qu'apparemment il fallait que vous fussiez sauvés par des choses que vous ne comprendriez pas. Estce un malheur? en êtes- vous moins sauvés? Vous sied-il de demander compte à Dieu d'un reste d'obscurité qui ne vous nuit pas, lorsque, pour tout ce qui vous est essentiel, il vous prodigue la lumière? 31.

Aimez d'abord, vous connaîtrez un jour. 32.

c) Bible et chnstia7nsme ; progrès dans le christianisme.

On se fait un sujet de scandale de ce que la Bible n'a pas été rédigée de manière à rendre les divisions impossibles... Nul doute que celui qui a fait la Bible n'eût pu donner en sa place un symbole, et le plus parfait de tous les symboles..... Mais pourquoi l'aurait-il donné? Pour que l'homme ne fût point obligé d'entrer immédiatement et par tout son être en rapport avec lui? Pour que la précision rigoureuse et la concentration des idées de la religion le dispensât de faire, dans cette étude, aucun usage de sa conscience ? Pour que rien ne mît à l'épreuve sa droiture et sa candeur ? Pour qu'il reçût tout fait le vrai sens de la Bible et qu'il ne l'employât point à le déterminer? En un mot, pour qu'il restât passif là où il importe le plus que son activité, sa liberté se déploient, et que sa responsabilité soit engagée? Dieu soit loué de ce qu'il n'en est pas ainsi, et de ce que tout homme est à la fois capable et obligé de trouver, à travers toutes ces phases, à travers tous ces faits, à travers toutes ces personnalités dont se compose la Bible, cette vérité générale et éternelle qui ne se présente à lui dans la Bible qu'avec un caractère en quelque sorte occasionnel, sous la forme d'une application et toujours mêlée à quelque événement ou à quelque vie ! Dieu soit béni de ce que son livre n'a pas la clarté d'un symbole, de ce qu'on n'est pas forcé de le bien comprendre, et de ce qu'on peut donner plusieurs sens à sa parole ! Dieu soit loué d'avoir laissé une part à notre activité dans l'acquisition delà foi, et de ce que, voulant que notre croyance fût une action, il n'a pas ajouté à la Bible, suffisante pour les cœurs simples, le dangereux appendice d'un symbole. H. 127.

11 ne faut pas se flatter d'être d'autant plus fidèle qu'on sera plus littéral ; souvent on le sera moins ; cela se comprend aisément.— Nous sommes loin de posséder une traduction exacte, et si, pour avoir la Parole de Dieu, il faut avoir la lettre de cette parole, nous ne possédons pas la Parole de Dieu. 122.

Ce n'est point dans une suite d'arides sentences que Dieu nous révèle sa volonté et les principes de son gouvernement : c'est essentiellement par des faits. Tout est histoire ou tout se rattache à l'his-

TOMS 1. \Q^

toire, dans le livre qu'il nous a donné. On dit quelquefois que ce livre, antique et oriental, refuse de s'assimiler aux formes modernes de notre pensée. Oh ! dans ce livre du genre humain, le local et le temporaire disparaissent dans l'universel. Ne voudrez-vous pas en croire l'enfant? Sans aucune archéologie, il comprend la Bible comme le langage des compagnons de ses jeux. Cette langue des peuples enfants semble faite aussi pour les hommes enfants. 11 fait mieux encore que de la comprendre : ces belles histoires font ses délices. On parle beaucoup d'embellir, d'adoucir les vérités sérieuses, c'est la tâche favorite des écrivains pour l'enfance. Mais l'auteur delà Bible est en cela leur maître comme en tout. Qui aurait su aussi bien emmieller les bords de cette coupe offerte à tous les hommes, et au fond de laquelle l'enfance ne trouve rien d'amer ? Pour elle tout est miel dans le divin calice. Quel livre plus attrayant? quelles histoires plus magnifiques? quelles merveilles plus éblouissantes? Où la gravité fut-elle tempérée par plus de grâce, la grâce accompagnée de plus de gravité? Où la morale fut-elle mieux mise en action? Ce livre tout entier est l'histoire d'une éducation. Education vaste et sublime, celle du genre humain : l'enfant la conçoit, sans qu'on le lui dise, comme sa propre éducation. E. F. 127.

Le silence de l'Evangile sur tel ou tel sujet ne saurait être, en général, une raison de se taire. L'Évangile renferme toutes les vérités nécessaires au salut et à la conduite delà vie humaine ; mais, de ces vérités, les unes y sont explicitement contenues, les autres implicitement. L'Évangile ne pouvait pas tout dire. S'il avait tout dit, la prédication serait superflue, et j'entends par prédication tous les développements, explications et applications dont l'Évangile est susceptible : le sermon n'est, dans ce sens-là, qu'une des formes de la prédication. Si l'Évangile avait du tout dire, l'Évangile ne serait point achevé et ne s'achèverait jamais : l'Évangile se ferait sans cesse, et le monde, pour nous servir des expressions de St. Jean, « ne pourrait contenir les livres qu'on en écrirait » (Jean xxi, 23). Q. 598.

L'Évangile serait bien moins parfait s'il était plus complet, bien imoins éloquent s'il avait tout dit, bien moins puissant s'il était

plus scientifique dans sa méthode et plus rigoureux dans son langage. Nous nous acharnons à le prendre sur le pied d'un livre ou d'un traité; mais ce n'est pas un livre, ni un traité, ni un code: Qu'est-ce donc ? c'est l'Évangile ! C'est une parole divine, conçue et formulée de manière à s'adresser toujours à l'homme tout entier, totalement étrangère, par là même, à ce procédé d'abstraction, à ce système de distinctions idéales, dont la science ne saurait se passer, qui même la constitue, mais qui ne touche que l'intelligence et n'atteint point l'homme. Tout y est synthétique, complexe , entremêlé : la symétrie, la proportion matérielle n'y brillent que par leur absence ; presque tout y paraît de circonstance et d'occasion ; ce sont des dialogues, des allocutions, des lettres ; le caractère général, abstrait, qui nous paraît plus conforme à la majesté d'une religion universelle, nous l'y chercherions vainement ; et quoiqu'il n'y ait, dans l'Évangile, ni vide ni surabondance, il n'est peut-être pas un de nous qui ne soit étonné et d'y rencontrer certaines choses et de n'y en pas rencontrer d'autres. Tel devait être l'Évangile pour donner de l'essor à toutes nos facultés, pour laisser beaucoup à faire à la logique du cœur et de la conscience, pour que notre religion fût bien une religion de grâce et de liberté, en d'autres termes, une obéissance spirituelle : le mot de religion ne signifie pas autre chose. Or, une rédaction de l'Évangile telle que notre esprit analytique l'aurait conçue et désirée, opposait les plus grands obstacles à cet admirable dessein de Dieu. 602.

Sur les points où l'on ne peut se prévaloir de ce que dit la Bible, un chrétien peut se prévaloir de ce qu'elle ne dit pas. Elle n'a pas prétendu faire de son silence la limite absolue de nos pensées ; au delà d'une certaine ligne, elle nous refuse son concours, mais voilà tout. Ce Dieu qui, de lui-même, a répondu aux plus pressantes questions de l'humanité angoissée , pose à l'humanité des questions en présence desquelles il semble la laisser seule. Ces questions sont nombreuses et graves. Il en sort des entrailles du globe, il en sort des entrailles de la société ; et tout ce que la foi exige de nous, c'est que nous fassions usage de ce qui nous a été

révélé, pour nous maintenir fermes et calmes vis-à-vis des énigmes dont l'Auteur de notre foi n'a pas voulu nous dire le mot.

Page 1