‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 72 sur 81 · S. XI · texte numérisé non relu

S. XI

Dieu a envoyé les apôtres, il a fait écrire une parole. — Mais d'où le savez-vous? nous dira-t-on. — Apparemment d'où vous le savez vous-mêmes : il suffit que, de part et d'autre, nous en soyons certains. — Mais d'où le saura ce pauvre peuple, qui n'a nul moyen direct de se procurer cette certitude ? et comment le saurait-il si nous n'étions pas là pour le lui attester? — Et moi je demande qui lui attestera que vous êtes là pour le lui attester? Ne faudra-t-il pas qu'il s'assure de votre autorité? Et cette autorité est-elle plus facile à constater que celle de l'Écriture ! D'ailleurs, quel cercle vicieux ! Il faut prouver que vous êtes les interprètes de l'Écriture, et vous le prouvez par des passages de l'Écriture, qu'il faut d'abord interpréter. Et qui les interprétera? Vous? Et en vertu de quelle autorité? En vertu d'une autorité que vous ne pouvez avoir qu'après que ces passages auront été interprétés. Vous ne l'avez donc point encore cette autorité. Et qui l'a donc? tout le monde. Mais si tout le monde a pu interpréter ces passages, pourquoi tout le monde ne pourrait-il pas interpréter tous les autres? Ce premier moment est décisif. Pourquoi le laissez-vous à la merci de tout le monde ? Pourquoi ne pas vous en emparer? Pourquoi ne pas asseoir, d'entrée, votre qualité d'interprètes sur quelque miracle qui force la conviction et prévienne toutes les objections? Sans cela, il en coûte au peuple autant de peine pour s'assurer de votre autorité que pour se convaincre de l'authenticité des Écritures. Labeur pour labeur, pourquoi ne préférerait-il pas le second? Ou plutôt, pourquoi ne se passerait-il pas de l'un et de l'autre? La vérité sait bien se prouver ; et la même Providence, qui a conservé les Livres sacrés, saura bien sans doute en démontrer la divinité et en expliquer le sens aux âmes sincères. N. m, 667.

Le peuple, l'enfance, l'homme de tout âge et de toute condition, ne sauraient devenir chrétiens que par la Bible. Le plan de Dieu, dans le christianisme, allant des individus aux masses et non des masses aux individus, il a voulu que chacun reçût immé-

diatement la religion de ses mains divines ; que chacun appropriât, appliquât à son propre cœur les dogmes révélés ; que chacun se mit, pour son compte, en communication avec la voix d'en haut ; que chacun, à parler humainement, se fît sa religion. D'après ce principe, dont la preuve directe n'appartient pas à notre sujet, la Bible est la bibliothèque de chacun des membres de la famille humaine. E.F.136.

La Bible est le meilleur maître de rhétorique de l'homme du peuple. Ne sait-on pas que la langue de ce saint livre a puissamment contribué à la beauté d'une langue moderne ? 1 40.

Ce qui distingue la Bible et la met au-dessus de tous les chefsd'œuvre littéraires, c'est que ses beautés ne sont point littéraires, c'est que partout la pensée a donné la forme, en sorte que l'union de la forme et de la pensée ne fut jamais aussi intime. La beauté delà langue biblique a donc partout quelque chose de substantiel, qui attache immédiatement l'esprit au fond des choses, sans lui permettre de s'amuser à l'envelopper. On est saisi avant d'avoir eu le temps de jouir et presque d'admirer. — C'est encore une chose remarquable que ce langage oriental, si étrange au premier aspect pour des imaginations occidentales, soit en même temps si humain, et par là même si universel, qu'il s'assimile aisément à tous les peuples, à toutes les formes de civilisation, à toutes les langues, beaucoup mieux que ne pourraient le faire le langage et la littérature de tel siècle et de tel peuple beaucoup moins éloigné de nous. Tout ce qui, dans ces saints livres, se rapporte à l'homme, tout ce qui peint l'homme, est d'une profondeur et d'une simplicité que rien n'a jamais égalé ; la Bible , dans ces sujets, a parlé une langue universelle , a déployé une poésie universelle : la Bible était faite, sous ce rapport, comme sous tous les autres, pour être le livre du genre humain. H. 498.

« Les athées, disait Pascal, devraient dire des choses parfaitement claires. » Je transporte des athées aux rationalistes le mot de Pascal. Ceux qui rejettent la Bible pour les choses étranges qu'elle renferme, s'engagent, ce me semble, à prouver que la nature et la raison n'en présentent point de pareilles. Il faut qu'il y ait eu quelque avantage pour eux à s'établir sur ce dernier ter-

rain, et comme ils n'ont encore prouvé ni aux autres, ni à euxmêmes que leur doctrine est la meilleure, il faut du moins qu'ils prouvent qu'elle est la plus claire. Mais si elle ne l'est pas davantage ? mais si elle l'est moins? mais si les mystères de la Bible sont des clartés au prix des leurs? mais si, tout en demeurant mystère, les mystères de la Bible expliquent les leurs? mais si, passer des derniers aux premiers, c'est s'avancer vers la lumière? mais si, à la clarté des mystères chrétiens, tout se lie, tout s'organise, tout fait une suite dans la vie et dans la pensée? comment trouver encore la matière d'une objection dans les étrangetés de la Bible? comment ne pas juger, en y réfléchissant, que ce qui serait étrange, c'est qu'elle ne renfermât rien d'étrange? comment croire qu'une lumière si inopinée pût n'avoir rien de surprenant? comment ne pas voir qu'en posant l'idée d'une révélation, on pose celle d'une nouveauté? et comment, dans une sphère pareille, à une telle profondeur, ou, si l'on veut, à une telle hauteur, une nouveauté ne serait-elle pas prodigieuse? comment le levier qui remue, qui déplace un monde, aurait-il son point d'appui dans ce monde même? comment ce qui nous révèle à nous-mêmes ne nous révélerait-il pas autre chose encore que nous?

J'applique ceci à la Genèse. Tout y est, dit-on, extraordinaire, et c'est ce qui en éloigne. C'est bien plutôt ce qui devrait en rapprocher. C'est si la Genèse n'offrait rien d'extraordinaire qu'il faudrait nous en défier. L'extraordinaire peut n'être pas vrai ; mais le vrai pourrait-il n'être pas extraordinaire? Cette circonstance dont on se plaint devrait donc créer dans tous les esprits un préjugé en faveur de la Bible, un préjugé, nous ne disons rien de plus ; mais peut-on nous accorder moins? S.xi, 114.

A lire le commencement de la Bible sans aucune des préoccupations que la science moderne a fait naître, à le lire avec les yeux d'une ignorance intelligente, il n'y a qu'une seule création, laquelle est sommairement énoncée dans le premier verset de la Bible, et détaillée dans les suivants. Aujourd'hui on lit et l'on comprend autrement ces premières paroles du livre sacré ; et j'ai quelque peur qu'à force de manier et pétrir, comme une cire

molle, ce texte qui paraissait si ferme et si net, on ne lui ôte pour longtemps toute espèce de consistance. A mesure que la science enfante un nouveau système, ou seulement révèle un nouveau fait, voilà que Moïse s'y prête ; d'abord il avait dit ceci, rien que ceci ; mais si l'on veut, il aura dit le contraire. Nous n'avons en vue ici que l'abus ; nous admettons très-volontiers qu'un texte et un fait peuvent se servir mutuellement de commentaire, et qu'à l'aide de l'un le sens de l'autre s'éclaircit et se rectifie. Mais n'oublions pas qu'un texte qui a tous les sens finit par n'en avoir aucun, et prenons garde. Bref, l'étude des couches fossiles a paru révéler des créations séparées les unes des autres par des siècles ; et dés lors les jours dont parle Moïse sont devenus des époques. 157.

Dieu, qui a livré « le monde à nos disputes, » Dieu, quelque jour, mettra l'ordre dans le chaos de nos opinions sur ce sujet diificile. Il dira, comme au premier jour : « Que la lumière soit, » et la lumière sera. Mais il ne faut pas anticiper, il faut savoir attendre. Reconnaître que la conciliation n'est pas encore opérée, est moins dangereux peut-être que de se tordre l'esprit à tordre le texte de l'Écriture. Peut-être le récit de Moïse n'est-il pas surtout un procès-verbal. Son but ou le but de Celui qui lui a fait écrire cette cosmogonie, nous paraît avoir été surtout de proclamer l'unité et la personnalité du principe créateur. La chronologie de la création n'avait point pour Moïse, et ne doit point avoir pour nous, un intérêt égal à cette promulgation d'une vérité si simple à nos yeux chrétiens, et si inaccessible à tous les peuples dont Moïse n'a pas été le prophète, à savoir : que Dieu est une personne, et que l'homme, son image, son représentant au milieu de la création, en est en même temps le vrai but.

« Trouverons-nous le fond de Dieu en le sondant? » nous demande un saint écrivain. Entrons bien dans ce sentiment. Renonçons enfin à comprendre ce qui confond notre entendement; soyons franchement enfants dans le sens chrétien ; au fond, le bon sens, l'instinct, la conscience , nous trompent moins souvent et nous conduisent plus loin qu'on ne pense ; un cœur simple est une grande science. I.

On n'est d'accord que sur une chose : c'est de chercher dans la Bible, non les idées de la Bible, mais la seule autorité irrécusable pour les idées qu'on a, et qu'un nom d'homme ne protégerait pas assez. C'est ainsi qu'on se joue (et qui est-ce qui en est tout à fait innocent?) de l'unique sens de cette immuable parole. Il faut en convenir, on n'a pas si bon marché d'un symbole Voilà le propre et l'utilité d'une confession de foi.

Non, l'Écriture ne peut servir de loi; l'Écriture n'a en ellemême qu'un sens ; qui en doute ? Mais, historiquement, elle en a plusieurs. Ceci est constaté par la diversité et la multiplicité des sectes et des Églises, dont chacune repose sur un sens donné à l'Écriture h l'exclusion de tous les autres. Toute Église particulière représente un sens de la Bible. 803.

On ne peut vouloir, quand on rédige un symbole, que quelque chose de plus précis ou quelque chose de moins précis que la Bible. Un symbole plus précis que la Bible, c'est un symbole comme tous les symboles, c'est une formule qui gêne, plus que ne ferait la Bible, la liberté de l'enseignement religieux ; nous rentrons dans les vieux errements. Un symbole moins précis que la Bible, qu'est-ce que c'est, c'est une contradiction toute pure, car c'est justement pour être plus précis que la Bible que l'on écrit un symbole. N. m, 589.

Le chrétien à l'égard du christianisme est passif, il est la cire molle qui a reçu l'empreinte. Dans l'Évangile nous avons les premières empreintes ; mais les empreintes successives, les épreuves prises de ce cachet dans la suite des siècles offrent un vif intérêt.

Il y aurait trop à dire sur les progrès dans la manière de com- 'prendre et de sentir le christianisme. Appliquées à la vie de l'individu, ces expressions n'offrent aucune difficulté. Si l'on parle de la vie de la société , nous concevons aussi que , sous le rapport des applications, le christianisme soit toujours mieux compris, et que chaque pas de l'humanité dans sa route , comme chaque pas du voyageur dans une belle contrée , fasse éclore à ses yeux un nouveau site dans le même horizon. Quant à la manière de sentir

le christianisme, nous n'en connaissons qu'une qui a été trouvée du premier coup, et une fois pour toutes, au pied de la croix du Sauveur. Nous ignorons s'il se trouvera jamais des âmes plus saintes que celles qui ont été ; mais à coup sûr elles ne sentiront pas le christianisme d'une autre manière que les saintes âmes du vieux temps ; et pour le dire en passant, nous n'espérons pas que jamais, ni de pensée, ni de cœur, personne soit plus /mmamiaire que l'apôtre des Gentils. N. m, 587,

Ce qui n'est pas ancien n'est pas vrai, car il n'est pas question de faire un nouvel Évangile. Et, d'un autre côté, ce qui n'est pas nouveau , c'est-à-dire accommodé à la forme d'esprit, aux tendances et aux besoins de chaque époque, n'est pas complètement vrai non plus. H. 99.

Si la vérité, prise en elle-même, est une et immuable, son expression, humaine du moins, ne l'est pas. Elle revêt, de siècle en siècle, des formes différentes, dans la diversité desquelles son unité ne ressort que mieux. 11 est même utile qu'à certaines époques ces formes se renouvellent, afin que l'Église, si l'on peut ainsi parler, se comprenne mieux. On peut, en admirant une confession antique, reconnaître néanmoins que l'on ne s'exprimerait plus aujourd'hui absolument de même ; que l'on dirait plus, ou moins, ou autrement; on peut éprouver le besoin de rapprocher davantage sa parole de sa pensée ; et quand une occasion naturelle en est offerte, c'est un devoir de la saisir. Q. 644.

Page 1