‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De Flndaslne immalénelk

Outre les besoins du corps et des sens, besoins physiques et matériels, les hommes ont des besoins d'esprit et de cœur, besoins intellectuels et moraux. Il doit donc y avoir, et il y a réellement une industrie particulière qui s'applique à satisfaire ces sortes de besoins, et qu'il est bon de désigner sous le nom spécial A' industrie immatérielle.

Tout travail qui pourvoit simplement à l'un de ces besoins, sans se réaliser dans des matières, comme celui de l'acteur, ou qui, tout en se fixant dans des choses susceptibles d'échange, dérive principalement de l'esprit , comme celui de l'auteur ou du peintre; tout travail qui, même en s'adressant au corps de l'homme, a sa source principale dans les talents ou les connaissances du producteur, comme celui du médecin, doit nécessairement faire partie de cette industrie.

On doit y comprendre également les services

salariés de tcmte e$|ièc^. Quoique, pour la plupart, très-matêrîels pi? leur catnre et par celle des be> soins auxquels ik s'adressent, ces services ne se réalisent pas dans des pn>luits échangeables, tels que ceux des d«Mnestîques. Plusieurs autres sont d'une nature mixte, matériels en partie, en partie immatériels, productif d^aOTément • de repos ou de confiance.

Les seiiiies publics forment one branche parliculièfe de cette industrie. Productif de repos . de sécurité et parfois de richesses, ils se fixent raranent dans des objets matériels on susceptibles de s'écfaaccer. et satisfont aux besoins publics tTune nation . â sa déCnise « à sa tranqniUité et à

Les prtMluits immatériels, aussi bien que les produits matériels, sont d'âne durée différente. Les ims se oonaoounent presque au moment de leur prtMinction: dautres. an contraire, durent longtemps et penient s'accumuler, soit en se matérialisant. séHi en ne le Eûsant pas. Les décisions des jnges se conservent clans des recueils de jurispradcoce. Les pensées de Fauteur ou les discours deroratcar s'amassent dans des liTies ou dans des finuDes. Les victoires des armées se matérialisent dans des conquêtes de territoire ou vivent seulement dans de slorieui souvenirs. Les coonaîssaDce» s'accumulent sans se matérialiser: les divertisse-

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ments s*évanouissent pour la plupart au moment même des jouissances qu'ils procurent.

L'industrie immatérielle est une industrie suk generisy qui, de jour en jour, acquiert plus d'importance et une i>lace de plus en plus distinguée parmi les peuples civilisés. laissons à la statistique le soin de relever des chiffres et de rechercher eo quelle proportion cette industrie participe au mouvement des richesses. Que d'imprimeries, de lithographies, de papeteries, n'existent que par le travail de l'esprit, au service duquel elles se consacrent exclusivement! Que de boutiques, de magasins et de dépôts destinés uniquement aux productions de l'esprit! Que de milliers d'hommes reçoivent leurs revenus et leurs salaires de cette seule industrie! Pour combien n'entre-t-elle pas dans le revenu des nations qui s'y livrent plus spécialement ! La France fait vivre l'Europe entière de la vie intellectuelle , et prend en échange des autres peuples des produits nombreux de toute autre espèce. Ses romans se trouvent dans les boudoirs et les salons de toute l'Europe; ses pièces de théâtre animent les scènes des deux mondes; ses gravures ornent les plus modestes habitations comme les palais les plus somptueux.

Cette industrie au moins n'encourra pas le reproche d'être contraire à Tintelligence. Ses ^^us, ses égarements peuvent seuls être funestes à Tes-

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pril et au cœur. C'est tout au plus si Ton peut formuler contre elle le reproche d'être pernicieuse au corps, de tuer le corps au profit de l'esprit. Mais ce reproche est trop futile pour qu'il nous arrête.

La plus noble de toutes les industries, l'industrie immatérielle , est en général la moins profitable. Elle est le plus souvent réduite à se contenter de la beauté, de la grandeur, de la gloire de sa mission, de simples louanges presque toujours tardives et partiales, comme jadis elle ne se nourrissait que de la générosité des grands dont elle était l'humble courtisane.

De nos jours pourtant, l'esprit est devenu à son tour une puissance aussi formidable qu'une autre, parfois plus cruelle que toute autre. En France, plus heureux qu'ailleurs, le pouvoir de certaines capacités s'est emparé du timon des affaires ; sans être précisément plus capable de les gérer et de diriger les destinées du peuple, il n'est pas à l'abri de l'envie et du mécontentement, plus que ne Tétait jadis le droit de naissance.

Aucune industrie, avec aussi peu de revenus, n'est plus sujette aux faillites, à de plus complets désappointements, aucune autre ne compte plus de victimes que Tindustie intellectuelle. Cest pourtant la seule digne des hautes capacités, des génies méconnus : elle seule offre un refuge con-

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tre les misères , les abominations et les injustices de ce monde. Pauvre en dons, elle est du moins riche en consolations.

Quoique s'adressant à la plus belle faculté de riiomme, à l'esprit , les produits de l'industrie intellectuelle trouvent peu de demandeurs, el pourvoient à des besoins qui n'ont une grande intensité que pour peu de personnes. Sans être du luxe y la consommation de ces produits tient de la superfluité dans l'opinion de beaucoup de monde. C'est la dernière qu'on s'accorde et la première qu'on se refuse. De toutes les nourritures , celle de l'esprit est la première dont on se prive dans les moments de crise.

Cette industrie est plus que les autres sujette au monopole. L'autorité des noms y est plus puissante que dans les autres industries.

Ad. Smith peut être considéré comme Tanta* goniste de cette industrie. 11 a qualifié â^impro^ diictifiout travail immatériel, — « parce qu'il ne « produit, dit-il, aucune valeur, ne se fixe ni ne (c se réalise sur aucun sujet ou chose qui puisse tt se vendre (i). » — Ce qui équivaut à dire que le travail immatériel est improductif parce qu'il est immatériel. Mais la matérialité n'est pas la con*

(i) Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Trad. dcGarnier, a* éd., 1. 1, p. 3i2.

clition de la productivité. Le travail immatériel sert à des besoins d'une importance incontestable, et d'un ordre plus haut que ne sont les besoins matériels; il produit de Futilité réelle, il est donc productif.

L'industrie immatérielle n'est pas salariée par les autres industries; elle ne prélève pas sur elles les profits qu'elle verse dans la société : ce sont des richesses qu'elle crée ; elle ne subsiste pas aux dépens des autres industries. En retour des avantages qu'elle en tire 9 elle leur en oITre de tout aussi importants; leur dépendance réciproque est leur indépendance respective.

Quelques économistes, tout en reconnaissant la productivité du travail immatériel , et Terreur dans laquelle est tombé Smith en professant le contraii*e, s'obstinent à refuser à ce travail une place dans l'économie politique (i).

Pourtant, ce travail est productif, ou il ne l'est pas. S'il est productif de richesses, il doit avoir sa place dans la jscience de la richesse des nations. Ce travail n'est pas exclusivement, comme le prétend Lotz , du domaine de la civilisation, et, d'ailleurs , la civilisation elle-même est loin d'être

(i)Lotz, Handbiich dcr Slaatswirthschaftslehre, t. I,p. 170. Rau, Lehrbuch der politischen (économie, a* édition, t. I, p. 100 et loi. Le comte de Verri, Meditazioiii sulla Economia politica, % 2/1 .

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étrangère aux richesses. La richesse a toujours suivi le mouvement delà civilisation; elle n'a pas vu le jour chez les peuples incultes, et ne se trouve pas chez les peuples peu éclairés. Elle a grandi avec la civilisation comme elle a décliné avec elle. Les Turcs sont pauvres, parce qu'ils sont ignorants : leur travail matériel est presque nul , parce que leur esprit est dans l'inaction ; il ne se développera que lorsque l'esprit chez eux aura pris son essor. L'Angleterre est aussi riche qu'éclairée. L'Espagne, en retombant dans la bar* barie, est retombée dans la misère. La Russie, dès qu'elle en est sortie, est entrée dans la carrière des richesses.^

Il n'y a d'industries non économiques que les industries immorales ou illégales. Le vol est une industrie qui a ses chefs, sa langue à part et sa tactique. La pauvreté et la mendicité sont devenues presque une industrie en Angleterre. La prostitution en est une autre dans le monde presque entier. La science n'a pas de place pour ces honteuses ressources : elle n'a pour elles que le blâme et la condamnation. L'économie politique ne saurait approuver ce que réprouvent le droit et la morale ; car il n'y a d'utile que le juste.

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