‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 11 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la Sûreté des Propnét&.

La richesse et la prospérité des individus, des États et des gouvernements^ ne peut ni se fonder ni se conserver sans Texistence et la sûreté de la propriété. S'imaginer un état de choses où la propriété n'existerait pas, serait se jeter dans Tidée d'un chaos universel. C'est en vain que nous chercherions dans les annales de Tliistoire l'absence de tout droit de propriété ; les hordes les plus sauvages en ont eu des notions plus ou moins positives. Sans la propriété, point de société possible. Les hommes, loin de se réunir, se craindraient et se fuiraient. Aussi cruels et féroces que les bétes sauvages, ils n'offriraient que le spectacle d'une guerre perpétuelle. Ils surpasseraient même dans leurs excès les animaux les plus farouches, (^r, autant Fhomme est sublime quand il rr^mplit sa destination ici-bas, autant il ent hidr-ux, autant il déshonore le Créateur, lors/|U il toml>e au ran^ de

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ranimai. Il est rare de voir les animaux de la même espèce 9 même les plus carnassiers ^ se dëcliirer entre eux. Un lion ne déchire un autre lion, un ours ne dévore un autre ours qu'à l'extrême nécessité, ce dont on a à peine vu quelques exemples; tandis qu'on a vu des hordes sauvages , poussant des cris de joie et de triomphe , accourir autour d'un feu sur lequel elles faisaient rôtir leur proie, et se régaler de chair humaine. On a vu des chefs sanguinaires dire à leurs handes barbares :« Je vous donne ce hameau , cette peuplade à manger. » Et cependant, encore que le partage de leur proie se fît comme l'entendait le lion de la fable, ils avaient pourtant des notions du mien et du lien.

L'homme ne devient homme que par la propriété, il ne se développe qu'en assurant le droit de possession; ce n'est que lorsquece droit est immuablement fixé que la société et l'État peuvent devenir florissants. Sans la propriété, il n'y aurait de richesses que les produits accidentels du sol et de la nature. Les hommes, sans cesse en rivalité pour les trouver, après avoir commencé par la chasse des bêtes sauvages, finiraient par se faire la chasse entre eux. La concurrence, sentiment inné dans l'homme, et qui est l'aiguillon de son progrès, pourrait lui rester encore, mais elle ne se révélerait et n'agirait que pour le mal. Tant qu'il n'y a pas de propriété, il ne peut y avoir ni épargne,

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nt capitalisation , bases fondamentales de la production. On ne conserverait pas pour soi, si Ton n'était pas sûr de garder son bien, si un aulre pouTait noos Tenlever; on n'épargnerait pas afin d'échanger , si , pour tout moyen d'échange j il n'y STait €|ue Tabus de la force , le vol et la rapine. En UD mot, on ne sèmerait pas, tant qu^on ne serait pas sûr de recueillir. Le but de lassociation des hommes , de la formation des États, est la sûreté delà propriété. Plus il y a de propriétaires dans un Etat, mieux la propriété y est défendue; plus on est sûr de jouir de ses fruits, bons ou mauvais, plus le profit est assuré à l'honnête activité ; moins l'abus échappe à la peine, — plus TÉtat voit accroître sa richesse, sa puissance et sa prospérité. Les plus belles facultés de la nalure et des honunes chômeraient dans un pays où la possession ne sérail pas assise sur des bases inébranlables. Le beau soleil de la Turquie ne fait qu'éclairer la oodité, la nullité, la brutalité des Turcs, dont la barbarie présente un si étrange contraste avec la belle nature qui les environne. Les habitanrs de TAfrique et de la >ouvelle-Zélande , vivant dans une crainte perpétuelle, laissent les terres sans culture et restent eux-mêmes pauvres et féroces i .

(f. Au mpport de Mungo-Park, on distin^zue en Afrique deux espèces de guerre; l'une appeW ^ilii, qui est une gnerrr oUTerte, fjutre i^f^ria , rpii consi"i> dans le vi.l et le pîllaiifr.

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Dans la Palestine, on sème toujours armé de son fusil y et Ton enfouit les blés avant qu^ils soient mûrs. Ces pays ne commenceront à s^enrichir que lorsque Talarme continuelle où ils se trouvent, aura fait place à la sécurité.

L'illustre auteur de Xltinéraire de Jérusalem nous fait un bien triste tableau de cette cité, mère de notre bonheur moral : « Quelques chétives boutiques, dit-il, n'étalent aux yeux que la mi* sère; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées, dans la crainte du passage d'un cadi; personne dans les rues , personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d'être dépouillé par le soldat; dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruine; à l'air hagard et féroce de ,oet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on entend par intervalle le galop de la cavale du désert : c'est le janissaire qui apporte la tête du Bédouin , ou qui va piller le Fellah. »

Ailleurs, à la vue des débris du temple de Sunium , il fait les réflexions suivantes :

rc Si j'avais jamais pensé avec des hommes , dont je respecte d'ailleurs le caractère et les talents.

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que le gouvernement absolu est le meilleur de tous les gouvernements, quelques mois de séjour en Turquie m'auraient bien guéri de cette opi- Dioii... Pourrait-on croire qu'il y ait au monde des tyrans assez absurdes pour s'opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité? Un pont s'écroule, on ne le relève pas; un homme repare sa maison, on lui fait une avanie. J'ai vu des capitaines grecs s'exposer au naufrage avec des voiles déchirées, phitôt que de raccommoder ces voiles y tant ils craignaient de montrer leur aisance et leur industrie. »

Le célèbre jurisconsulte anglais , Jérémie Bentham , dit avec autant de justesse que de profondeur :

« Un premier acte de violence produira d'abord un certain degré d'appréhension : voilà déjà quelques esprits timides découragés. Une seconde .violence, qui succède bientôt, répand une alarme plus considérable : les plus prudents commencent a resserrer leurs entreprises, et «ibandonnent peu à peu une carrière incertaine. A mesure que ces attaques se réitèrent et que le système d'oppression prend un caractère plus habituel, la dispersion augmente; ceux qui ont fui ne sont pas remplacés; ceux qui restent tombent dans un état de langueur. C'est ainsi qu a la longue le champ de

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l'industrie 9 battu par ces orages , peut enfin se trouver désert.

a L'Asie Mineure j la Grèce, TÉgypte, les cotes d'Afrique, si riches en agriculture, en commerce, en population, à l'époque florissante de Tempire romain, que sont-elles devenues sous l'absurde despotisme du gouvernement turc? Les palais se sont changés en cabanes, et les cités en boui^des. Ce gouvernement, odieux à tout homme qui pense, n'a jamais su qu'un Etat ne peut s'enrichir que par un respect inviolable pour les propriétés. Il n'a jamais eu que deux secrets pour régner, épuiser les peuples et les abrutir. Aussi, les plus belles contrées delà terre, flétries, stériles ou presque abandonnées , sont-elles devenues méconnaissables sous les mains de ces barbares conquérants. Car il ne faut pas attribuer ces maux à des causes éloignées; les guerres civiles, les invasions, les fléaux de la nature auraient pu dissiper les richesses, mettre les arts en fuite et engloutir les villes. Les ports comblés peuvent se rouvrir, les communications se rétablissent, les manufaclures re^ naissent, les villes sortent de leurs ruines, tous les ravages se réparent avec le temps, si les hommes continuent à être hommes; mais ils nelesont plus dans ces malheureuses contrées où le désespoir, effet tardif mais fatal d'une longue insécurité, a détruit toutes les facultés actives de l'âme.

«Si Ton voulait tracer l'histoire de cette contagion, on ferait voir que ses premières atteintes tombent sur la partie aisée de la société. L'opulence est l'objet des premières déprédations. Le superflu apparent s'évanouit peu à peu. Le besoin absolu se fait obéir malgré les obstacles; il faut vivre, mais, quand on se borne à vivre, l'Etat languit, et le flambeau de l'industrie ne jette plus que des étincelles mourantes. D'ailleurs, l'abondance n'est jamais si distincte de la subsistance, qu'on puisse blesser l'une sans porter une atteinte dangereuse à l'autre. Tandis que les uns ne perdent que le superflu, les autres perdent quelque portion de leur nécessaire; car, par le système infiniment compliqué des liaisons économiques, l'opulence d'une partie des citoyens est Tunique fonds où une partie plus nombreuse trouve sa subsistance.

«Mais on pourrait tracer un autre tableau plus riant et non moins instructif des progrès de la sûreté et de la prospérité, son inséparable compagne. L'Amérique septentrionale présente le contraste le plus frappant de ces deux états. La nature sauvage y est à côté de la nature civilisée.

« L'intérieur de cette immense région n'ofl're qu'une solitude effrayante, des forets impénétrables ou des landes stériles, des eaux croupissantes, des vapeurs impures, des reptiles veni-

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meux : voilà ce qu'est la terre laissée à elle-même. Les bordes farouches qui parcourent ces déserts sans fixer leur habitation, toujours occupées a poursuivre leur proie, et toujours animées entre elles de rivalités implacables, ne se rencontrent que pour s'attaquer, et parviennent souvent a s'entre-détruire. Il s'en faut bien que les bétes féroces soient aussi dangereuses pour l'homme que l'homme même. Mais sur les limites de ces affreuses solitudes, quel aspect différent vient frapper les regards ! On croit embrasser du même coup d'œil les deux empires du mal et du bien. Les forêts ont fait place à des champs cultivés; les marais se dessèchent, les terrains s'aflermissent , se couvrent de prairies, de pâturages, d'animaux domestiques, d'habitations saines et riantes. La, des cités naissantes s'élèvent sur des plans réguliers, des routes spacieuses les font communiquer entre elles; tout annonce que les hommes, cherchant les moyens de se rapprocher, ont cessé de se craindre et de s'cnir'égorger. Là, des ports de mer remplis de vaisseaux reçoivent toutes les productions de la terre et servent à l'échange de toutes les richesses. Un peuple innombrable qui vit de son travail dans la paix et dans l'abondance, a succédé à quelques peuplades de chasseurs toujours placées entre la guerre et la famine. Qui a opéré ces prodiges? Qui a renouvelé la surface de

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h terre? Qui a donné à l'horonie ce domaine sur h nature embellie , fécondée et perfectionnée? Ce génie bienfaisant , c'est la sûreté. C'est la sûreté qui a opéré cette grande métamorphose. Et combien ses opérations sont rapides! A peine y a-t-il deux siècles que Guillaume Penn vint aborder sur ces côtes sauvages avec une colonie de vrais conquérants; car c'étaient des hommes de paix qui ne souillèrent point leur établissement par la force, et qui ne se firent respecter que par des actes de bienÊiisance et de justice (i). »

(i) Bentham , Traité de la législadoo civile et péoale, 1. 1 ,

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