‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 9 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DivisJon et Comparaison des Industries.

On distingue communément trois branches principales d'industrie : \ agriculture y les nwnu" factures et le commerce. La première recueille les produits de la terre ou s'applique à les multiplier; la seconde modifie leur forme, ou les transforme; et la troisième fait changer de place aux produits des deux premières, ou les transporte. Telles sont les principales attributions de ces diverses industries, mais elles ne sont pas les seules et elles nesont pas non plusexclusives les unes desautres. C'estainsi que l'agriculture modifie souvent la forme des produits qu'elle recueille, et leur fait aussi changer de place : elle tire le bois des forets et lui fait subir plu* sieurs changements avan l de le livrer aux fabricants etauxcommercants.Chacunedeces trois industries est susceptible de plusieurs subdivisions, et comprend une foule d'arts dont il est superflu de faire ici

la nomenclature. On était convenu d'adjoindre à

U6 LIVBB PBEMIER.

ragricullurc la chasse, la prche et l'art du inineury parce qu'ils ont avec elle cela de commun qu^ils recueillent les produits de la nature. On fait mieux peut-être de les classer sous une rubrique particulièi'e, avec le titre (ïnKhfstries extractivrs (i).

La cliasse et la pêche forment souvent , ensemble ou séparément, la seule occupation des peuplades qui se trouvent sur un degré inférieur de développement. Leur condition est excessivement précaire. Ne comportant pas de perfectionnements importants, leur industrie est sujette à des chances de revers, qui exposent souvent ceux cpii s'y vouent, à la faim et ù la mort. L'application, l'adresse, l'intelligence, ont une faible pari dans leur état : le hasard y est presque pour tout. Ils ne sont pas libres dans le choix de leurs demeures, et sont forcés de se fixer dans les lieux abondants en gibier et en poisson. L'augmentation de leurs ressources ne dépend pas d'eux; c'est tout au plus s'ils peuvent les préserver d'une trop rapide dévastation. Ils les voient, au contraire, décroître d'année en année; quelquefois même le gibier et le poisson , abandonnant pour toujours des lieux trop battus, se réfugient dans des endroits moins fréquentés, et les chasseurs ainsi que les pécheurs sont contraints de les y suivre ou de chercher

(i) Voyez Dunoycr, des Industries extmctipes, dans le Journal des Économistes.

PlODlXTIOTi DES IICHESSIS. ft7

des foréls ou des rivières plus viei^es el plus riches. En outre, une année ne vaut pas Taulre; telle année surpasse les espérances les plus grandes, telle autre ne répond pas à l'attente la plus modeste. La prévoyance, Téconomie, Fépaipfie, la conservation , qui préviennent la privation et contribuent puissamment à la richesse, sont sans effet pour ces malheureux. Le gibier et le poisson sont peu susceptibles de conservation, et Féconomie est e!Lcessivement limitée pour les peuplades qui n'ont pas la faculté d'échanger les produits de leur chasse ou de leur pèche.

Les peuples pasteurs se trouvent un peu moins mal partagés en bien-étre< ou , pour mieux dire, leur dénùment est moins grand. Il leur est permis de multiplier à leur gré leurs produits, et avec eux les moyens de leur existence, qui en conséquence est moins exposée ; mais leur vie n'est ni stable, ni assurée; ils sont rarement sédentaires: un pâturage brouté, ils lèvent leurs tentes, et mènent leurs troupeaux chercher de la nourriture ailleurs.

La société ne s*organise, TÉtat ne se forme qu*avec Fétabliss^ement de demeures fixes , lorsqu'un peuple passe à Fagriculture, divise les terres, assure la pn>priété, et partant son existence et son avenir. Les manufactures suivent de près Fagriculture: le commerce se consolide en même temps. Nous devons prêter une attention particu-

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lière à chacune de ces trois grâtides industries.

La fable des trois bagues de Nathan le sage, dans la tragédie de Lessing^ pourrait s'appliquer aux trois industries : toutes les trois sont également importantes et bienfaisantes, et pourtant on ne cesse de discuter sur la prééminence de chacune d'elles. Aucune des trois ne saurait à elle seule satisfaire tous les besoins de Thomnie, et l'existence de l'une d'elles est la condition de l'existence des deux autres ; la richesse ne gtt que dans le mutuel accord de ces trois industries, et ne s'atteint que par le développement de chacune d'elles en particulier et de toutes les trois en général. Aucune n'est parfaite, chacune a sc^ défauts et ses désavantages , et la préférence ne peut être donnée à aucune d'elles.

L'agriculture est une voie pénible et lente à l'enrichissement. I^ faculté productive de la terre est bornée par sa nature, et l'homme n'a pas le pouvoir d'en multiplier ou d'en améliorer les produits à l'infini. Mais, quoique limitée dans ses dons, la nature est rarement ingrate et perfide. Rarement elle détruit en entier l'espoir du cultivateur et le châtie de ses fléaux. S'il est vrai qu'il devient difficilement riche par l'agriculture seule, d'un autre côté, il se ruine moins souvent que ceux qui s'adonnent aux deux autres industries. La gelée, la sécheresse, la pluie et la grélc dévastent par-

PIODCCTION DBS RICHESSES. 119

fois ses champs, mais au moins ses champs mêmes lui restent et le préservent d'une ruine complète.

Le commerçant, il est vrai, s'enrichit quelquefois avec une incroyable rapidité; mais tout aussi souvent il lui arrive de tomber dans la misère plus rapidement encore. Un coup de vent vient briser ses ailes et l'arrêter dans son vol; la mer engloutit son navire. Mille circonstances, la plupart imprévues , mille malheurs fondent sur lui , vienneDtdéjouer ses entrepriseset réduire en fumée ses beaux calculs, ses magnifiques spéculations. Tantôt c est une autre maison de commerce qui s'écroule et Fen traîne dans sa chute; ou bien c'est un associé qui se ruine, ou un homme de confiance qui trompe. Ici la marchandise éprouve une avarie, là un marché regorge et présente une concurrence formidable et inattendue; plus loin se déclare une baisse de prix inouïe ; ailleurs, l'usage et la demande ont changé. Voilà bien des éventualités malencontreuses qui oontre^balancent les succès possibles, et doivent empêcher de s*ei^;ager trop à la légère quiconque serait séduit par Tappàt du gain.

Le fabricant n'a de limites à ses productions que cdies du marché, de ses capitaux et des produits de la nature qui lui servent de matières premières; mais comme ces derniers n'entrent que pour peu dans la valeur de ses fabricatîons, et que les premiers sont susceptibles d*une augmentation

indéfinie, sa production esl presque illimitée, et il est, sous ce rapport, plus favorisé que le cultivateur, (|ui ne peut pas faire produire à la terre plus d'un certain nombre degrainspar semence, tandis qu'un chapelier, par exemple^ pourrait à la rigueur faire un nombre indéfîni de chapeaux. Le manufacturier ne se tient ni aux saisons, ni à la température de l'air, et peut travailler constamment, tandis que le cultivateur est réduit à attendre dans l'inactivité, tout un hiver, les résultats de son travail des autres saisons. Les produits de manufacture sont ordinairement faciles à transpoiler dans les pays lointains; il n'en est pas de même de ceux de l'agriculture. Le besoin qu'on a des pix)duits de la terre est limité; on n'a jamais trop des produits de fabrique : chacun consentirait à augmenter sa garde-robe, quelque bien fournie qu'elle fût, et non pas sa provision de vivres, si elle se trouve au complet. Les produits des manufactures sont variés à l'inflni et susceptibles d'une perfection illimitée; ce qui n'a pas lieu à l'égard des produits agricoles. Les premiers se conservent aussi plus aisément, soit parce qu'ils demandent moins de place , soit parce qu'ils sont moins sujets à se gâter. Mais si la demande des produits de manufacture est plus étendue, celle des produits de la terre est plus assurée dans ses limites, a plus de force et d'intensité, parce (pi'ils s'adressent à un

PBODUGTIOTÎ DES RICHESSES. 121

l>esoii] plus cotislant et plus géuéral. Une grande partie des produits de manufacture, au contraire, servent à des besoins factices, et dépendent du goût des consoDfimateurs, qui est variable à l'infini et sujet à des changements très-subits. Pour se conformer à tous ces caprices de goût, les capitaux sont forcés de passer d'une destination à une autre, et les ouvriers de renoncer à l'expérience acquise dans l'ancien mode de production. Tous ces •déplacements entraînent pour les uns et les autres des pertes plus ou moins considérables. Si donc les bénéfices du fabricant sont plus importants, ceux du propriétaire sont plus constants et plus sûrs.

Passons aux particularités de chacune de ces trois industries, au mode de la vie qui les accompagne, à leur influence sur le physique, le moral et l'esprit de ceux qui s'y adonnent. La santé habite la campagne, les maladies infestent les fabriques. L'ouvrier se meut dans une atmosphère empestée; presque toujours il est enfermé, avec une grande quantité d'autres, dans un espace trop étroit. Les matériaux même de certains travaux , la laine, le coton, les ingrédients chimiques, plusieurs métaux répandent dans l'air des parcelles dangereuses et exhalent des miasmes malsains. Comparez le groujie joyeux et rayonnant des cultivateurs qui reviennent des champs, avec la foule

sombre des ouvriers de ral}ri({uey qui rentrent dans leurs sales réduits. I^ force et la santé sont empreintes sur le visage des premiers et respirent dans tous leurs mouvements. Parmi les seconds, (|ue d'êtres estropiés et blêmes , que de vieux infirmes avant le temps! Et comment pourrait-il en être autrement ? Le villageois travaille sous la voûte du ciel, toujours en mouvement et en marche; il emploie à la fois toutes ses forces : tantôt il scie un arbre, ou il traîne un fardeau, tantôt il suit la charrue, tandis que l'ouvrier de fabrique déploie à peine les jambes, tourne le robinet d'une machine ou ne fait que la dix-huitième partie d'une épingle, ou la trentième partie d'une carte dejeu. Le villageois a du temps libre; l'ouvrier de fabrique ne gagne sa vie ciifen travaillant tous les jours, soit qu'on le paye à la pièce ou à la journée. I^ Russie a été jusqu'ici préservée des abus et des maux des fabriques; mais en Angleterre, en France, en Belgique, les plaintes, les clameurs, les cris, les tumultes de révolte ne partent que des fabriques, et jamais des champs. Ici habitent le contentement et la pai\; le vice et le crime s'engendrent dans les ateliers , d'où ils se répandent dans la société. La mortalité enfin , cette ultinia rtitio rerutn^ affecte les fabriques de préférence aux champs : elle est deu\ fois plus forte dans les districts industriels que dans les parties agricoles.

P10Di:cn03l DES UGBXSftES. 123

En ce qui coDceme TtoHueDce des industries sor les finrultés ÎDleilectuelles. je çoanneDcerai par disth^iier les chefs d'industrie des ouvriers proprement dits. Les premiers sont dans one posîtioo exceptionnelle qui, par sa seule indépendance, leur donne le loisir et les movens de

suistmire. Le mode d'occupation du propriétaire oa du fermier, loin d*étre contraire à son instruc^ tioOj ne lai est que propice. Vivant au milieu de la nature à laquelle il doit ses revenus, il est appelé à réiudier dans toutes ses pliases, tant par carîosÉté que par intérêt. Les institutions et les sciences dTlat ne doivent pas lui* rester étranffiwrSj cTantant plus qu'il est souveôt appelé luimême à prendre une part directe ou indirecte au gDoveniement. L'ennui, rintérêt. le loisir, tout appelle le campagnard anx études les plus variées. Leloigoement des capitales, de ces soi-disant cenlies decîviltsatîon. n'esl que. sons peu de rapports, cooiiaiie à fuistruction du propriétaire* et il est avantageux à pht^ieurs autres é^rds. U n'y a pas pins d'un an qœ j'ai traversé la Russie dans sa pins lonsne étendue, et j'aioue que j'ai été surpris mot même de rencontrer dans les provinces les pins éloiçoées de> i:en> d'ui»e «resr^rande instmctkfO. Eijhn . j'ai cii>onu t<rl pr^.-prit^re rusâr infiniment |4i2S i^'*a:.t que tel littérateur rui^e. ' %voootts citpeii>lant que âj <i%iltsattoa des indi-

1*24 LIVKE PREMIER.

vidus, des classes même, n'est pas celle de la lialion.) Ajoutons à loules ces considérations que la condition du propriétaire jouit, dans presque tous les pays, de prérogatives et de droits (|ui lui sont particuliers et cpii sont souvent très-importants. Dans beaucoup de pays, le propriétaire est environné de plus de considération que le fabricant et le commerçant , et tous ces avantages contrebalancent certes le désavantage, très-réel néanmoins, d'un moindre revenu.

La civilisation du commerçant est facilitée par sa position, et forcée par la nature de ses occupations; rétendue de ses connaissances doit être on proportion de l'étendue de ses affaires. Celui qui fait le commerce avec l'étranger est appelé àconnaitre plus ou moins à fond les peuples avec les- (|uels il est en relation, leurs pays, leurs langues et leurs lois, leurs ressources, leui*s besoins et leurs mœurs. Il doit posséder une connaissance a])profondie des hommes avec lesquels il a afTaire^ et des marcliandises qui font l'objet de ses opérations. La géogi'aphie, la statisticpie et la politique viennent se ranger, dans les études qui lui sont indispensables, à côté du commerce qui est sa science spéciale.

Les connaissances nécessaires au fabricant, pour cire d'un ordre difFérenl, ne sont pas moins importantes. Elles ne se bornent pas aux spécialités

lOnUCTJO!» DES B1CHESSRS,

le sa tahi'icalioi), •à mécanique, In

maisfnibiassent en môme

temps , les nialli<'maliqiies, la I chimie et bien d'autres sciences encore.

Quant aux ouvriers des trois industries, ceux

des fabriques me paraissent les moins favorisés

I dans le développement de leur intelligence pai' te

Igenre de leurs occupai ions. Il faut en attribuer en

; pai

'tie la cause à la divi

sion du travi

'ail ,

Fiiidustrie manufacturière, est portée plus loin que dans les autres, et aux niacliinesqui y sont également en plus grand nombre. Serviteur de la niacliine, l'ouvrier pai'ait souvent n'en être qu'un accessoire, tandis que le travail de l'ouvriei' du commerce, et plus encore celui du cultivateur, est infiDimenl plus varié.

Les trois industries ont entre elles des rapports d'tnie intime réciprocité, l-'agricnlture a besoin d'outils qui sont des produits de manufacture. Les manufaclures ne font que façonner les produits de

terre. Le commerce sert d'intermédiaire entre ces deux industries et entre leurs parties; il est indispensable à chacune d'elles séparénicnl et à toutes les deux à la fois. Il est l'âme de l'aclivilé industrielle et la première condition, noD-

toutR industrie, mais même de ociale. \ucune de ces trois industries

onc se passer

des de:

IX autres.

12G LIVBE PREMIER.

Néanmoins, et nonobslanl l'évidence de vérilës aussi simples, l'histoire de notre science nous a appris qu'en différents temps et en différents lieux, la nature de chacune des industries a été méconnue, et leur importance relative mal appréciée, relevée ou rabaissée outre mesure.

L'agriculture seule parait ne pas avoir partagé la défaveur qui parfois s'est attacliée aux autres industries, et n'avoir jamais été rayée du nombre des industries productives.

Les physiocrates ont déclaré les manufactures et le commerce stériles , parce que leurs revenus se consomment sans reste ^ durant la production et le travail même. Les fortunes colossales que nous avons vues et que nous voyons en tout temps s'acquérir par la voie des fabriques et du commerce, prouvent suffisamment l'existence de ce reste et nous démontrent la réalité d'un revenu net. On ne saurait citer un pays qui se soit enrichi par l'agriculture seule; donc les pays riches n*ont pu être et nesont en effet redevables de leur richesse qu'aux fabriques et au commerce. Le revenu brut n'est pas moins un revenu très-positif et excessivement important. Il est évidemment erroné de prétendre que celui qui gagne son pain, ne gagne rien. Donner des movens de subsistance à tout le monde , est un des buts les plus importants de réconomie politique , une question qui est encore

a réiat de problème, qu'on D*a pu résoudre encore qnlmparCiitefnent . et d^jnl la soiolion ie fera al- Icodie des siècles^ Dans ie sens national, le revenu bmt est plus important que le rerenn neL L'abricnltiire eile^iiéme. du reste, ne produit pas tr»ujoors un retenu net: <|iie de propriétaires se considèrent brarmx. quand ils peuvent recueillir dan» une année setikment de quoi se nourrir durant

Xaoffis qoe ks mercantîlî^es ne plaçaient b rique dans les métaux précieux, la lente et Fexpofftatîoo. qui n'est qu^nne partie du commerce . leqoel n'est Ini-fnême qu'une partie du en r^eoeral. des «Mcrîiiaîcs plus c-u BK-în^ • et qui fr.<it nets o:«i^efnpr.<rains . «f <<4it rafiprockes des pbxskcrates en niant la prcpdocti^îié <Id oc«BiDoce- Rau i et L/:4z i v.<it . en . les rej^'e&natants de cHte opink«n qui par RaynaL StsB»>&dî ^ . et

oe cie au <<^^^Ksxe la iacioJié d~aD£' la ^alfur ^^^ciiaiiseaiiîLe : un kicbid d^ L« c«q. de C fraoc». rende a Saclt-P^eiersiit-itaTr. s\ ^end lo fnmc^ ^ k- iMniiermeamil niasse ftfY^e «ur

1 JkMii . TuLjfv^irtiisi'Juaiîtsietc-t .{.:!•!£.

128 LIVRE PBEMIER.

cet ()I)jol 2 francs d'entrée, les deux autres francs reviennent au commerce, et la valeur écliangeable du foulard se trouve accrue de 2 francs. Ces a fr. sont un bénéfice net, légal, indispensable, que le commerce seul produit, et qui n'existerait pas sans lui ; il se répartit entre une foule de gens qui ne vivent que du commerce et qui , sans lui , ne subsisteraient peut-être que difficilement.

Mais le commerce augmente aussi la valeur en usage, parce c[u11 répand Tusage lui-même. Il ne fait pas qu'un seul objet puisse servir à plusieurs i)esoins, mais il le rend propre à servir à plus de monde, ce qui revient parfaitement au même. Il n'augmente pas les objels, il ne les transforme pas , il ne leur donne pas la faculté de servir à des besoins nouveaux , mais il les met à la portée de plus de monde, de plus de besoins. Ce qui n'est (|ue son caractère distinctif, ne peut suffire à le faire condamner. Le vin de Champagne, en Russie, n'est pas plus utile qu'en France, en tant qu'il satisfait le même besoin dans l'un et l'autre pays; mais il est plus utile en tant qu'il sert aux habitants de la Russie, qui, sans le commerce, n'auraient pas la faculté de satisfairç ce besoin, de consommer du vin de Champagne chez eux. La modification de la forme d'un objet est tout aussi peu une condition de productivité que l'est l'augmentation de la masse de la malière première. Le pê-

PRODUCTION DES RICHESSES. I!f>

Tcheur, le biiclieron ne produisent aussi qu'en faisant changer de place à lems produits, qu'en les tirant du fond des eaux ou des forêts, et en les

Iinettanl ainsi à la portée des consominateui-s. Dire que le commerce enrichit, ou qu'il est pro- ^uctiTde richesses, c'est énoncer deux proposîlîous Identiques ou exprimer la même chose en termes nînërents; et personne ne doute que le commerce D'eurichisse par des voies lë^ales. Le commerce ne produit pas au détriment des deux autres industries; loin d'être un obstacle à leurs productions respectives, il leur sert au contraire de puissant véhicule, et leur dépendance n'est que réciproque. il s'exerce, à la vérité, sur les produilsdes deux autres industries, mais celles-ci, a leur tour, lui doi- Kyent leur débit qui est la base de leurproduction.

Il serait bien temps enfin de clore généralement l^t pour toujours de stériles discussions sur la profluclivilé des industries et sur leur prééminence ftrelative. Chacune d'elles a ses avantages, et comme vie mal est iiisépaiable du bien , chacune aussi a ses désavantages. Il est de notredevoirde tenir compte [■'des uns comme des autres; mais il estsuperflu de I rechercher à laquelle des industries es) due la pré- I Krence. C'est la question de la préférence du père Isur la mère, de l'époux sur les parents, question I qu'on ne doit se poser qu'eu dernière nécessité de

130 LIVfiE PBEMIEfi.

choix, mais qui par elle-mcme, et en thèse générale, est tout aussi oiseuse que difficile; — ou bien, pour nous servir de Panne du ridicule, souvent la plus puissante, disons avec Garnierquec'est la discussion de riiomme qui veut savoir laquelle de ses deux jambes lui est la plus utile, la gauche ou la droite. Il y a des cas où le médecin se trouve appelé à choisir entre la vie de la mère et celle de Tenfant, toutes les fois notanunent que son art est incapable de sauver les deux à la fois; mais il n'y a pas de probabilité qu'une pareille question se présente jamais à l'homme d'État entre les mains duquel reposent les destinées d'une nation. Quiconque laisse dépérir une partie de ses capacités est un insensé; quiconque ne profite pas des dons que lui a départis la Providence est un ingrat. Combien soni plus importantes les facultés des hommes pris en masse, des peuples , et combien serait plus criminel l'homme d'État qui ensevelirait ou laisserait oisive une partie des capacités de son peuple y qui le bornerait à une industrie ou le priverait arbitrairement d'une autre! Autant ce peuple aurait sujet de le maudire, autant il devrait bénir celui qui multiplierait ses capacités, qui lui ferait présent d'une industrie, en le rendant commerçant ou ma* nufacturier de simplement agricole.

Il n'y a que les peuples qui exercent les trois industries à la fois, qui puissent aspirer au plus

rnonucTJO^ uns richesses. I3l

^^ liant tiegrc' de la ricliesse. Les peuples agricoles ^^L reâtei'unt plus pauvres que les autres. Les [\omains, ^^P4]ui ne toléralenl de tous les travaux que ceux de l'agiicullure, n'ont dû leurs trésoi-s qu'à la guerre : ces trésors n'ont été ni durables ni utiles, parce que la force ne porteque des fruits amers. La Russie n'a pu prétendre à devenir riche , tant qu'elle s'est bornée à la culture de ses champs , quelque vastes qu'ils soient, el quelque bien cullivés qu'ils auraient pu devenir. Les manufactures qui viennent de naître dans son sein , et dont le progrès rapide surprend l'Europe à si juste litre, contribueront puissamment à augmenter la richesse et la puis-

Isance de cet empire déjà si puissant.

Les manufactures et le commerce ne peuvent prospérer réellement et longtemps que dans les |Wys où ils sont alimentés par les produits du sol même. C"est pourtpioi je crois que la richesse de l'Angleterre n'est pas inébranlable : élaborant de |>référence les produits bruis des pays étrangers, le coton des hides, la laine de la Saxe, l'acier de la Suède, elle ne fait entrer qu'en faible proporlion ^^^ies produits de son sol dans ses immenses produc- ^^BttioDS. Celles-ci, d'ailleurs, surpassent de beaucoup ^^Vles besoins de ses sujets, et ne peuvent trouver de débit qu'à l'étranger. Ce débit, comir nîlure des matières premières, a biei' "ntérét réciproque des peuples; ma

132 LIVfiB PfiBMIER.

répondre de ia solidité de celte base? Qui peut assurer que les intérêts des peuples ne changeront pas? L'Angleterre a triomphé du système continentaly mais ne voyons-nous pas maintenant s'accomplir sous nos yeux 9 par le libre arbiti-e des peuples y ce qui n'a pu leur être imposé par la force? Ne voyons-nous pas tous les jours les peuples ^ les uns après lesautres, s'émanciper de l'Angleterre, refuser ses produits et se melti^e euxmêmes à l'œuvre pour les obtenir chez eux par leur propre travail? Du temps de Catherine II, toute l'armée russe était vêtue de drap anglais, et maintenant , à peine trouve-t-on en Russie quelques élégants qui fassent usage de drap étranger. Pendant que la Russie approvisionne une partie de l'Asie des produits de ses manufactures , l'Allé magne produit elle-même ses cotonnades et exporte la quincaillerie qu'elle tirait jadis de l'Angleterre. Celle-ci déjà est réduite à s'ouvrir à coups de canon des débouchés en Asie, en Chine et dans l'Afghanistan, et l'on verra peut-être un jour l'Inde même redevenir maîtresse de la fabrication de ses cotons, dont elle s'est dessaisie au profit des Anglais. Le sol industriel de l'Angleterre tremble, parce qu'il n'a pas pour base le sol agricole. L'avenir de la Russie, au contraire, est bien plus rassurant , parce que son sol, si vaste et si vierge, est fertile en matières premières de toute espèce , et que la

^Blnn[^.rlo^ oks KicHEsiiEfi. 133

Rtissie elle-même est en état de faire vivre une population dix fois plus nombreuse que celle qu'elle contient.

L'histoire nous présente bien aussi quelques luplesquis'étaient enrichis par le commerce seul, comme Tyr, Sidon et Carthage ; Venise, Gênes et d'autres républiques dont le territoire était presque .borné à l'enceinte d'une ville. Mais leur commerce l'a acquis un grand essor que lorsrju'ils y ont ajouté 'des manufactures qui l'ont alimenté. Toutefois, quand est venue la concurrence des peuples plus riches en terre, et qui tiraient de leur sol les éléments de leurs fabriques, les républiques italiennes it vu tarir la source de leur richesse. Les Holindais, qui s'étaient enrichis par le commerce de transport, n'ont pu résister à la concurrence de 'Angleterre , qui a dû le commencement de ses ri* ihesses à la fabrication des nialières que lui offrait n territoire.

131 IJVRE PREMIKR.

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