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CHAPITRE IX

Des HadÉes.

Sans instruments et sans armes, l'homme serait la plus faible et la plus malheureuse des créatures. Son esprit et sa sensibilité ne serviraient qu*à augmenter ses tourments et à lui rendre son impuissance insupportable. Ce n'est que les armes à la main que l'homme acquiert et conserve la domination sur le monde tant animé qu'inanimé. Autant la main de l'homme est propre aux travaux les plus compliqués, avec l'aide des outils, autant , sans eux , elle est impuissante. Sans instruments, l'homme ne saurait faire changer de place à un corps un peu lourd, ou de foime à un corps un peu dur. C'est grâce aux outils et aux machines que l'homme a su élever ces clochera gothiques dont la ciselure dentelée excite l'admiration de tous les siècles ; ces coupoles gigantesques dont la forme a été ravie au ciel qu'elles imitent; triomphe de l'intelligence sur la matière.

PBODUCTION DES RICHESSES. 193

ces chefs-d'œuvre de l'art élèvent vçrs le ciel le ^ne de la force morale de Thomme, de la foi et du salut, la croix du Christ. C'est grâce aux machines que l'homiiie traverse l'espace malgré le vent, la terre et les eaux, avec une célérité qui approche de celle du vent; c'est par elles qu'il soumet les éléments et se fait le maître du monde.

L'action des machines se retrouve dans les peliles productions comme elle règne dans les grandes, et son influence sur l'économie est immense. Les machines diminuent les frais de production , surtout par l'épargne du temps. Il y a vingt ans que l'impression d'une pièce de toile au moyen d'une planche demandait, à Darnelhal, deux heures et demie; maintenant elle s'imprime en une seule minute par le moyen d'un cylindre. Ce même cylindre exigeait jadis pour être gravé QO espace de six mois, tandis que quelques heures suffisent actuellement à cette opération. Aussi les étoffes qui se vendaient, en 181 3, 9 francs, se vendent aujourd'hui, à la suite de ces perfections, ao sous l'aune.

11 y a vingt ans que les houlons en cuivre des serrures se faisaient, à Birmingham, à i5 francs i5 sous la douzaine; les fabriques les livrent à présent à 1 francs.

Les ia,ooo exemplaires du Times, dont chacun contient plus de 3oo,ooo lettres, s'impriment par

Wi LIVnE PREMIER.

une machinera vapeur en moins de six heures (i).

Outre le temps, les machines, par un effet dé leur mouvement régulier, économisent la matière même, en ce qu'elles en gâtent moins et en utilisent mieux toutes les parties que Touvrier; elles ajoutent aussi à la ({ualilé des produits en les rendant uniformes. Confectionnés parla machine, ces produits présentent une égalité et une similitude que l'ouvrier le plus habile ne saurait atteindre.

Pour nous rendre compte des efTets des machines sur la richesse nationale, prenons pour exemple l'Angleterre qui en est la mère. On suppose en nombre rond 10,000 machines à vapeur seulement dans la Grande-Bretagne; si elles sont de la force movenne de 10 chevaux, en travaillant constamment, elles remplacent 600,000 chevaux ou 3,000,000 d'ouvriers, et équivalent au produit de 1^200,000 acres, en comptant le produit de s acres pour la nouri^iture d'un cheval. L'entretien des machines est de 7/8 moins cher que celui des ouvriers. C'est tout un peuple obéissant, actif, puissant et peu coûteux.

En consé(iuence , le revenu net des manufactures de la Grande-Bretagne est de 'i, 8 5 5, 000,000. Il surpasse de 1749000,000 le revenu net de la

i) Babbnge, Traite sur rcVononiic des machines.

noDccno!! dvs ucmiaos. I9S

terre, et y ajoute 1 3o fr. par homme, tandis qu'en France, il ne donne qne 47 fr.^ et en Prusse 6 à 7 fr. seulement.

Rsir TeflEet des manufactures, le coton brut auj;- ■wnte de 6 à 7 fois de valeur. Les revenus entiers de la Prusse ou de FEsp^ne n^approchent mime pas cTun tiers de la valeur que créent en Angleterre les seules fabriques de coton ' 1 .

La population n'a fait que croître à la suite de tous CCS £ûts. A Hancbester on ne comptait, en 17759 qne 4>«ooo habitants, et en i8i5. on en Cfioiptait déjà r^S.ooo n .

« Sotiante ans, dit Senior 3 « isont fort peu de chose dans rhistoire d'un peuple, et cependant les ■achiiies à lapeur et celles pour filer le coton ont pnMfaût. dans les 60 dernières années, un trèsgrand changement dans les conditions de l'Angleterre et de FEcosse méridionale. Elles ont presque tiodUé b popubtion. et presque triplé les loyers <les terres. Elles non*» ont mk à même de supporter aœ liette publique trois fois plus forte et des

,f OlB * «aiiCH^ ^«"3 Mrt vjtt* k» m» ^f»

19(» LIVRE PBBMIF.R.

impôts quatre fois plus élevés qu'auparavant. Elles nous ont changés d'exportateurs en imporiateure de matières premières; de sorte que nos lois sur les céréales, qui auparavant accordaient une prime à l'exportation des grains^en sont venues après à en défendre l'importation. Elles ont habillé le monde tout j^ entier d'une étoffe légère et chaude en même temps, et elles en ont rendu l'acquisition si facile, que les hommes ne se sont presque pas aperçus des avantages qu'elle leur procure. »

Plus un corps est grand, plus grande est son omhre. Plus une invention ou une institution est importante, plus graves seront les inconvénients qu'elle peut présenter; plus fréquents aussi seront les ahus et les attaques auxquels elle donnera lieu. Il en est des machines comme du reste des œuvres humaines : les craintes fausses ou réelleSi les reproches justes ou dénués de fondement qu'elles suscitent, sont en rapport direct de leur impoitanœ et de leur utilité, et ne doivent ni surpi-endre ni inquiéter, ni faire désespérek* de leurs bons effets. L'imprimerie, invention qui fait tant de bien et tant d'honneur aux honunes, a ses défauts, ses abus, et même ses ennemis , dont l'acharnement n'est contenu que ])ar la crainte de la honte. Lors de son apparition, elle a soulevé les plus vives attaques: tantôt on s'est alarmé des dangers qu'elle entraînait en faisant descendre les lumières à la m<isse des

l'IlOlllICTIOrV DES HICHESSES. l'JT

peuples; taiilôl on Vu jugée ci'iielle, parce qu'elle privaîl de leur pain les copïslcs; on est allé même jusqu'à la déclarer une in\cntioii de sorcellerie à la poursuivi'e comme telle (i), — Que sont ivenues toutes ces accusations? Plus le peuple se civilise, moins il devient dangereux, et plus l'imprimerie se répaud , pins elle occupe de bi'as; elle emploie eeiil fuis plus de niaius que le faisaient les manuscriTs avant son inven-

l.'adoplion el l'inlnidticlion des matliines dalc

I peine de quelques années. Leur naUne el lenis

ffels n'ont pu êlre encore eiilièri-meiil approfon-

, Elles sont appelées à clianger à elles seules l.-i

î du moude entier dans toutes ses ptiases, et

Wuvenl aller de pair avec les révolulions qui oui

le plus influé sur les destinées sociales. Mais, (ani

qu'elles n'ont pas pénéiré dans les pays les plus

loigués, lein-s résultats, encoie partiels, sont ù ve-

lir, el ne sauraient être, pour le moment, appré-

s avec justesse. I>es victimes, il y en a, et il y

1 aura certes plus encoie, puisqu'elles sont iné-

îtables dans tout cliim^ement vaste el préri()ité;

nais les efTels liietdiiisauts des machines ne soûl

tBs moins incontestables, et l'avenir saura cerleF

niiédier aii\ maux qu'elles eniraiuenl.

(i) Voy. ^ulluil(-. A.]

198 LIVRE PBEMIEB.

Le premier et le plus grand défaut des ma* chines est celui de rendre inutile Tancien mode de production, et avec lui les anciens producteurs auxquels elles enlèvent par là leur gagnepain. Ce défaut est inhérent à la nature de toute invention , et par là même inévitable. Si les inventions d'Arkwright et de Lewis Paul, à en croire Sismondi , ont jeté sur le pavé les fdeuses et les tricoteuses, s'ensuit-il qu'il faille porter Fanathème contre ces découvertes dont on a tant de droit de se glorifier? l..es moulins à vent et les moulins à eau ont rendu superflus les moulins à bras. Faut-il déplorer la perte de ces derniers et ne pas applaudir à ceux qui les ont remplacés? Chaque perfection entraine la ruine du mode préexistant, mais elle n'en est pas moins une amélioration. Lji nouveau pont soulève les clameurs des bateliers qui transportaient d'une rive à Tautre les hommes et les marchandises. Un canal provoque les plaintes des voituriers auxquels il enlève une partie de leurs profits. Faut-il donc ne faire ni ponts ni canaux? Autant vaudrait ruiner sa santé pour faire gagner les médecins. Il n'y aurait pas jusqu'aux oies qui n'auraient à se révolter contre les plumes d'acier! — Il faut ou renoncer à tout perfectionnement, ou se résigner à voir tout changement et toute amélioration causer des sour> frances, soil à une classe, soit à des indivi<lns

quelconques^ le mal étant inséparable des plus glands biens.

Le tort que les machines font aux anciens producteurs a été souvent exagéré, en même temps que le bien qu'elles font a été, d'autre part, atténué à l'excès. Les machines ne rendent pas toujours le travail des hommes superflu. Diminuant le prix des produits, elles en augmentent la demande et la fabrication , et peuvent, par suite, offrir de l'occupation à un nombre d'ouvriers aussi grand qu'auparavant. Toutes les fois même que la baisse des prix , à la suite de l'introduction des machines, est très-considérable, comme c'est aussi presque toujours le cas, la hausse de la demande peut occasionner un tel surcroit de production , que le nombre des ouvriers occupés aux machines surpassera de beaucoup le nombre de ceux qui étaient employés à la même branche d'industrie avant l'application des machines.

Llodustrie cotonnière de l'Angleterre nous en présente des preuves sur une échelle surprenante, et condamne au silence ceux qui prétendent que les macliines ont ruiné les ouvriers. — En 1769, il n'y avait en Angleterre qu'environ 8,000 ouvriers occupés à la fabrication des étoffes de coton. En 1787, 18 ans après l'introduction de la machine à filer d'Arkwright, et 10 ans seulement après que, grâce à Tapplication de la vapeur, son

emploi fut devenu général, une enquête a confrlaté que 35o,ooo personnes étaient employées à filer et à tisser le coton. En i833, celte même industrie faisait vivre 12,000,000 de personnes. En 1769, l'ouvrier en coton gagnait 3oaà 4oo francs par an. En i833, il en gagnait 56o(i).

Lors même qu'on devrait mettre toute la misère de T/Vngleterre sur le compte seul de ses machines (et certes personne n'oserait risquer une telle hypothèse) , les seules machines à vapeur de cet État suffiraient pour couvrir plus que le triple de la somme énorme de la taxe des pauvres. Devant de tels faits , qui est-ce qui pourrait songer à Tabolition des machines?

Les intérêts des consommateurs sont encore plus importants que ceux des producteurs, parce qu'ils sont beaucoup plus nombreux, et que réconomie politique se propose le bien-être de la plus grande masse. Le bon marché des produits des machines est un avantage incontestable et incommensurable pour les consommateurs (a), et leur donne les moyens en même temps qu'elle leur impose le devoir de venir en aide aux ouvriers qui auraient à souffrir de ces mêmes machines.

(i) Baifics, History of the cottoii manufacture. LondoD, i835.

(2) Les étoffes de coton sont douze fois meilleur marché (qu'elles ne Fêtaient il y a douze ans.

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