‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 18 sur 52 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Des Voies de CommuDicatiûL

Les voies de communication sont les artères de la terre y dans lesquelles circulent les ricliesses , comme le sang circule dans les artères de l'homme. Otez ceïles-ci , et l'homme meurt ; supprimez celleslà, et les richessesdisparaissent. Là où il n'y a pas de comnmnication la vie est nulle : la vie sociale et la vie publique , la vie matérielle et la vie immatérielle. Les États les plus riches sont ceux qui ont les meilleures voies de communication, tels que les États-Unis, la France, TAnglelerre, une partie de l'Allemagne. L'Asie et l'Afrique, au con* traire, n'ont pas de voies dignes de ce nom et sont dans la dernière des misères. Le moyen âge n'en avait pas; il était pauvre. Partout on voit les richesses et les voies de communication se développer en même temps, et ne prospérer que les unes par les autres. Vous ouvrez les voies, et les richesses viennent au jour; elles s'amassent, se meuvent, eu-

CIHCULATIOR DES HICHESSES. 249

treut comme d'elles-mêmes dans les routes ({ui leur sont fravëes, et croissent à vue d'œil et au grand jour. Les voies de communication sont pour la richesse ce que la lumière et la chaleur sont pour les plantes : la condition et la cause de la vie. Prenez un marais impénétrable et qui ne produise rien de ce qui peut servir à Tliomme ou aux animaux domestiques; pratiquez-y des canaux, et le marais se couvre de broussailles (|ui , avec le temps , peuvent faii'e une belle foret, ou bien il se change en une riche prairie; passez-y la charrue, et vous obtiendrez souvent une des meilleures terres labourables. Prenez un pays pauvre, commencez par le couvrir d\in réseau bien combiné de bonnes routes , et Ton v verra naître la richesse comme d'elle-même.

On doit diviser les voies de communication en voies naturelles et en voies artificielles. Les premières sont les p]*oduits exclusifs de la nature, les secondes sont Touvrage de Thomme. Les mers et les rivières appartiennent à la première classe , les routes et les canaux forment la seconde.

lies voies naturelles ont sur les voies artificielles Tavanlage de ne rien coiUer à Thonime tant pour leur établissement cpie pour leur entretien ; mais elles ont Pinçon vénieni de préscMiler des obstacles et desdangei*s que n offrenl pas 1rs v(»ies artificielles.

SM LIVBB SECOND.

La mer a ses tempêtes, ses rochers et ses baoes( les rivières ont leurs torrents, leurs sables, leurs tournants. L'homme ne peut que neutraliser les efiets de la tempête , éviter sur la mer les bâties et les écueils; il peut détruire les obstacles que lui opposent les fleuves, égaliser leur lit et tour* ner par des catiaux leurs parties daugereuses. Les canaux n'oHrent pas l'avantage de la descente d'un fleuve, mais ne présentent pas non plus l'inconvé* nient de la remonte. Produits de l'homme, ils sont tout en sa puissance et tout à son servîcie. L'hiver interdit à l'homme certaines mers> et, en certaines contrées, les fleuves et les cailaux; les bonnes routes, au contraire, sont praticables toute l'année. Les canaux et les routes, toujours fidèles à l'homme qui les a créés, ne lui causent aucune perte, tandis que la mer et parfois aussi les fleuves trahissent souvent son espoir, engloutissent tout et ne rendent rien.

liA mer, obstacle apparent aux communications des pays et des hommes, est devenue de nos joui's le meilleur auxiliaire de leurs relations et l'un des plus puissants moyens de nchesse. C'est à ce point que l'on peut, d'après l'élendue du littoral, juger plus ou moins ajiproximalivement du développement de la richesse et de la civilisation d'un pays. La nier, utile aux communications des parties de la côte entre elles , l'est en*

CimCULàTION DES BICHKSSES. 261

oore plus aux relations de pays ù pays ; el si le commerce intérieur d*un pays est toujoui*s plus oonsidérable que son comiuerce extérieur , celuici a plus d'influence sur la vie totale d'un peuple, sur sa civilisation et sur sa politique. La mer est faAmosphère des peuples ^ leur élément de vie et de puissance. L'Eui'ope doit une partie de sa prospérité aux embranchements multipliés de la nier; l'Afrique, au contraire, peu entrecoupée par la mer^ présente une niasse compacte de barbarie et de misère. Les Phéniciens et les Carthaginois dans Fanliquité, les républiques italiennes dans le moyen âge, ont dû leurs richesses à leur proximité de la mer, comme de nos jours la Hollande el TAngleterre doivent en grande partie leur opulence à la même cause. La Russie a été privée de vie tant quelle ne touchait pas à la mer; son grand homme l'avait bien senti lorsqu'il disait un jour à Kaotémir : « Nous avons trop de terre , il nous faut la mer. » Il nous la (allait en eiTet à tout prix. Seul capable de réaliseï* les projets gigantesques que seul il était capable de concevoir, cet homme si grand , qu'on dirait que la Providence la créé exprès pour fonder les grandes destinées de la Russie, Pien*e avec son épée s ouvrit deux mers, la mer Noire et la mer Baltique. La Russie dès lors a repris haleine, a secoué la f'angc' de s;i barbarie, el s'est mise au pas a\ec le monde ci\ilisé. Les

9S2 LIVBE 8BCON0.

richesses, fidèles compagnes de la civilisation, ne sont venues qu'à sa suite.

Les tristes destinées de la Pologne, cette ancienne rivale de la Russie, prouvent aussi le besoin qu un peuple a de la met*. Enclavée entre trois grandes puissances, déchirée sans cesse par des discordes intestines , trop faible pour exister par ellemême , trop fière pour se mettre sous le protectorat de l'une des trois puissances, elle leur a servi de proie, et le jour de sa chute, ses amis n'ont pas su par où lui porter secours. Ses destinées auraient été certes toutes différentes, elle aurait eu une autre croissance, une vie plus aisée et plus libre, une fin moins prématurée, si elle eut touché à la mer.

La Russie est dans une position tout exceptionnelle en ce qui concerne ses voies de communication. Cet empire présente une vaste plaine à peine entrecoupée par quelques monticules, et bordée par des chaînes de montagnes seulement à quelques-unes de ses extrémités. Les empêchements que d'autres pays opposent à l'établissement des voies de communication, n'existent donc pas en Russie. La nature a tiré le meilleur parti de cet état de choses : elle a entrecoupé cette immense surface de nombreuses rivières, uniques en Europe par leur étendue; partant du centre, elles

CIICULATIOtf DES RICHESSES. 2û3

aboutissent à toutes les extrémilés de ce vasie empire. Les Russes ont profité en partie de ces avantages naturels de leur sol. Ils ont réuni leurs différentes mers par de nombreux canaux, qui peuvent être mis à côté de ceux des États-Unis, de TAngleterre et de la France.

Restaient les voies de terre. L'hiver qui pèse sur la Russie la plus grande partie de l'année, et qui est si contraire à la production , offre pourtant un avantage particulier aux communications; la neige et la glace, en couvrant les champs et les fleuves, présentent une voie facile et commode. L'hiver et les canaux rendent ainsi les chemins de fer presque inutiles en Russie, surtout au point actuel du développement de la circulation. Malgré ces avantages positifs, il reste beaucoup à faire sous le rapport des routes en Russie. Les chaussées dv création récente y sont encore très-peu répandues, et les communications intérieures des provinces \ sont restées en état de nature. On voit encore des gouvernements souffrir de la famine , tandis que' d'autres regorgent de blés, faute de moyens pour les porter aux provinces qui en ont besoin. On ne saurait appeler assez la vigilance et Taclivité do Fadministration sur ce point. De tous los emplois des emprunts, il nVen aurait pas de mieux compris ni de plus profitable que celui (|ui aurait pour objet la confection des routes.

S54 LIVBB sïcom).

Les routes rapproclienl les richesses, en augmentent rofTre et en diminuent le prix sur les diffërents lieux , rendent les objets moins chers, plus utiles et les hommes plus riches. Les frais de transport font partie des frais de production , du prix coûtant , et plus ces frais diminuent, plus les prix baissent. Les bonnes routes ont nécessairement cet effet; moins elles demandent de force de traction , moins elles détériorent les voitures et les chevaux , plus ell^ épargnent le temps que les Anglais ont si justement appelé argent ; moins lé tran^ort est coûteux, moins chère est la marchandise.

M. Blanqui observe que la population de Manchester était de 127,000 âmes en 1758, deux ans avant l'entrepi'ise du canal de Bridgewater; elle s'élevait à 5o, 000 âmes en l'jSij à 98,000 âmes en i8ii,eten i8!>t à 186,743(1).

Le canal Érié, selon M. Chevalier, a produit dans rintervalle de dix ans une augmentation de i,4i49ûoo,ooo fr. dans les fortunes des citoyens de rÉtat de New-York, et de 7^3,000,000 fr. dans celles des habitants de la métr(^K>le (a).

On conviendra toutefois que tous ces résultais prodigieux ne sauraient s'attribuer aux canaux ex-

(1) Blanqui, Cours d'économie industrielle, t. n,|p. 199.

(2) Chevalier, Cours dVconomie politique, p. 157.

CimCULATtON DES BICHESSBS. 25ô

clusivement ; quant à la part qu'ils y ont eue en efTel, c'est, on le sent, lobjet d'une question impossible à résoudre.

Les routes rapproclient les hommes , leur donnent les moyens de s'enlr'aider et de concourir au bien commun ; elles rendent la population plus compacte, et produisent tous les avantages d'une nombreuse population , sans en offrir les inconvénients. Le gouvernement doit voir en elles les véhicules de ses ordres et de ses mesures ; par elles, ses dispositions se transmettent plus vite et arrivent à temps opportun, et il peut exercer une surveillance plus active dans les parties les plus éloignées de son territoire. En temps de guerre , le gouvernemeni peut, à Taide de bonnes routes, opérer facilement les mutations des troupes, faire arriver les secours et les renforts, les vivres et les munitions suivant le besoin des temps et des lieux. I^ politique et la stratégie demandent ce qu exige l'économie politique, les meilleures voies de communication possibles.

2*S6 LIVHE SECOND.

Page 1