CHAPITRE IV
Du Syslème protiibitif.
11 n'y a pas de question sur laquelle la théorie et la pratique y la science et le gouvernement soient moins d*accord que celle de la libellé du commerce. L'économie politique a condamné sans appel le système prohibitif et n'a cessé de demander l'émancipation du commerce, tandis que les gouvernements y ont à peine Êiit quelques minces concessions en allégeant leurs tarifs.
Les gouvernements n'ont pas voulu descendre, ou pour mieux dire, s'élever à la discussion, ni justifier leurs principes par le raisonnement. Ils ont laissé parler les faits seuls, leurs seules actions qui ne les ont pas justifiés, et qui n'ontpas pu renverser la théorie. Quiconque évite le combat ne saurait vaincre, et refuser la discussion, c'est faire planer des soupçons trop fondés sur la justesse de ses idées et de ses principes. Ce n'est pas avoir liaison que de ne pas vouloir raisonner, et les
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gouverDemeDts ne sauraient se faire du tort s'ils parvenaient à prouver qu'ils ont raison. Us ne pourraient mettre l'opinion publique de leur côté qu*en l'éclairant et en justifiant leurs actions. En attendant, la science ne peut que suivre son cours el condamner les gouvernements; et le public ne peut que se ranger du côté de la vérité.
Il y a peu d'institutions de plus mesquine apparence que la douane dans quelques-uns de ses procédés. Vous arrivez à une frontière : vous voilà fouillé comme un voleur, comme un criminel. Vous vous demandez si Ton est en état de guerre? Quelque traître , quelque grand déserteur doit-il passer la frontière, emportant de grands secrets, des papiers qui compromettent la sûreté , l'existence ou la liberté d'un État ? A-t-on volé les diamants d'une couronne, ou une couronne même? De grâce, pourquoi tant de précautions, de mystères, de vexations? De quoi s'agit-il? — Et l'on voas répond qu'il s'agit d'un paquet de cigares, de quelques flacons d'eau de Cologne ou d'eaud^vie, d'un bijou ou d'une pièce d'étoffe qu'un voyageur pourrait emporter !
Le mépris et la haine, voilà ce que provoquent de pareilles mesures; mais ces sentiments étant aussi de la contrebande, c'est tout au plus s'il est permis d'avoir de la pitié, et encore faut-il ne pas la manifester, mais faut-il la renfermer soigneuse-
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ment dans un coin de sa voilure, ou bien dans on repli caché du cœur.
Ce serait déjà un grand pas de fait , un succès notable, que d'obtenir des procédés plus polis et plus délicats dans la Visitation des effets , et plus d'égards pour les personnes qu'on a tort de traiter toutes et sans distinction comme des contrebandiers. Mais malbeureosemenl jusqu'à présent il n'y a c^tes pas de voyageur qui n'ait eu à se plaindre de la manière d'agir des doua* niers d'un État ou d'un autre.
Tout au moins a-t-on peine à s'empêcher de rire cpiand on voit un État, un gouvernemcrfit puis* sant, un gros millionnaire, comme le sont la plupart des États et des gouvernements, fouiller sans pitié la malle d'un pauvre voyageur, saisir ses quelques douzaines de cigares, ses quelques onces de tabac , ses quelques foulards , et hii (aire payer une forte amende en sus, s'il a omis une déclaration.
Le grand secret de cette institution et de celles qui l'accompagnent, c'est de s'opposer à ce que les objets nécessaires à un peuple lui soient fournis par un État étranger. Y a-t-il une crainte plus dérisoire, un but plus ridicule? Comment! vous craignez qu'on ne pourvoie à vos besoins, qu'oB ne satis&sse vos demandes, vos goûts et vos caprices, et vous vous barricadez contre de pa«
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rrils bienhits? Que di riez-vous de renfant assez insensé pour s'enfermer dans une chambre et se aonstraire à toute approche, de })eur que ses parents ne viennent lui donner à manger , l'habiller et le divertir? Cet enfant, s'il était possible de le trouver, serait pour le moins, avouez-le, un petit fou ou un grand misanthrope. Mais où voyezvous donc dans les peuples étrangers des parents assez bienfaisants pour vouloir vous nourrir , vous vêtir et vous amuser à leurs dépens et sans que cela vous coûte autre chose que la peine de recevoir leurs dons? Un peuple ne donne jamais à nn autre ses produits gratuitement : il ne les donne qu'à titre d'échange. Que craignez-vous donc, (|ue rëtranger ne vous empêche de produire? Loin de Hi; il vous y engage, au contraire, par les moyens les pins puissants et les plus actifs : par l'offre séduisante de ses produits que vous ne pouvez vous procurer que par les produits de voire propre travail. Plus vous ferez d'efToits, plus vous pourrez acquérir de produits étrangers.
Mais on veut amener les peuples à tout produire par eux-mêmes sans laisser rien faire aux étrangers. Est-ce donc là une prétention bien l>elle, bien équitable, et d'une réalisation bien possible^ N*est-ce pas là la position des sauvages qui font tout par eux-mêmes ? mais eux ont au moins pour ezcase leur harl>arie que ne pourront ni ue vou-
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dront invoquer les peuples qui se disent civilisés.
Les cordonniers ont depuis longtemps renoncé à la prétention d'être tailleurs, et les tailleurs ont cessé de voir d'un œil jaloux les gains que font les cordonniers; loin de prétendre à se chausser eux-mêmes, ils sont bien aises de s'en rapporter à d'autres de ce soin, persuadés qu'ils ne sauraient le faire ni aussi bien, ni à aussi bon compte. Les particuliers ont acquis ce principe, mais les peuples s'obstinent dans l'erreur primitive en prétendant tout faire chez eux et par eux-mêmes.
On dira sans doute qu'un peuple ne peut être assimilé à un particulier, qu'il n'est ni tailleur ni cordonnier, qu'il a la puissance d'être tout à la fois et de faire tout par soi. Mais à la rigueur, ne vaudrait-il pas mieux qu'un peuple fût tailleur et un autre cordonnier, suivant les goûts et les ressources de chacun d'eux? Et ne voyons-nous pas au fond que la force des choses établit un ordre que le système prohibitif ne peut renverser? En résultat, la Russie n'est-elle pas le grenier de l'Europe, le grand cultivateur, le grand forestier, le grand tanneur? L'Angleterre n'est-elle pas le manufacturier de coton par excellence? La France, la grande modiste et le grand orfèvre? Et la Suède ne s'est-elle pas appelée à juste titre le pays dejer ( Jernbaeera) ?
Un pays ne peut tout produire par lui-même,
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quelles que soient ses ressources. Quelque puissant que soil un peuple, il ne saurait tout Taire à lui seul, et la puissance ne consiste pas dans la prc^ fention à llnipossible; elle n'est efficace que lorsqu'elle lient compte des obstacles, ne dissipe pas ses eflTorts en tentatives au-dessus de ses forces, mais les concentre sur ce qui est à sa portée. Tous les systèmes prohibitifs ne sauraient faii*e produire à un peuple plus qu'il ne lui est donné de produire. Le libre intérêt des individus et des peuples est le seul stimulant actif et justifiable de la production.
Le système prohibitif agit souvent en aveugle, d^ruit d'une main ce qu'il crée de l'autre, et atteint un but diamétralement contraire à celui (pril se propose. Loin de protéger la production indigène, il lui cause de graves préjudices. I^s diflicultes qu'il suscite à l'importation sont des torts qu'il cause à l'exportation et à la production; car moins un pays achète , moins il vend et moins il produit. Les obstacles que la Russie met à Timportation des soieries et des vins sont des obstacles qu'elle crée à la vente de ses céréales et de ses suifs, et le système prohibitif y provoque ainsi une double perte : d'abord en empêchant Tachât des soieries supérieures en qualité et inférieures en prix, ensuite eu restreignant la vente des produits bruts et amenant, par Hu la baisse de
leur prix, li s ensuit donc qu'on ue peut protégei* une production qu'au préjudice d'une autre. Ainsi y daus l'exemple que nous venons de choisir, la Russie se propose de prot^er la fabrication indigène des soieries et ne voit pas qu'elle fait du tort à la production et à la vente des grains, des cuirs et des autres produits qu'elle a l'iiabitude d'exporter; elle ne voit pas qu'elle protège les fabricants aux dépens des propriétaires.
Le bien que ce système fait aux producteurs est plus que compensé par le mal qu'il cause aux consommateurs qui sont les plus nombreux. C'est en partie à la suite des impôts que la Russie perçoit sur les foulards et les toiles, que la moitié, les deux tiers même de ses habitants se mouchent dans le pan de leurs habits , et que le fashionable russe se prive souvent de linge, cette première nécessité du luxe. Encore si c'étaient des nationaux qui gagnassent à cet 'ordre de choses; mais, jusqu'à présent, une grande partie des fabricants en Russie sont des étrangers. Les consommateurs sont aussi producteurs, et ce qu'on leur fait payer plus cher pour les marchandises étrangères est autant de perdu pour eux sur la vente de leurs propres produits.
Peu doit importer à un pays la nature de sa production : il ne doit préférer que ce qu'il peut faire mieux et à meilleur compte, et il doit ache-
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ter k soo loar auiL étrangers ce que ceu\-ci font de mieux et de moins cher. Les pays du Nord peu- ^rent bien obtenir des oranges et des citrons dans des «erres chaudes ; mais s'ils font mieux de les tirer du Midi en échange de leurs produits, le même raisonnement ne doit-il pas sappliquer à tout autre objet pour la production duquel un pajs n'a pas la matière ou les moyens nécessaires, et qui, obtenu par des moyens artificiels, vaut, dans son espèce, ce que les oranges et les citrons des serres chaudes valent dans la leur?
Nous avons vu l'importance de la division et de la réunion du travail, et le rôle qu'elles jouent dans la production des richesses. Leur efTet bienfaisant croit à mesure de leur extension et du nombre des pays et des peuples qu'elles comprennent dans le cercle de l'activité commune. Vu pays produit ce que ne produit pas un auti*e; un peuple est plus qu'un autre capable de certains travaux : le commerce lie de sa cliaine sahitaiie le travail et les produits de tous les pays, et fait que chaque peuple peut se vouer exceptionnellement aux productions qui lui sont les plus propres et dont il attend le plus de bénéfices.
La concurrence est un autre levier très-puissant de la production et de son perfectionnement. 1^ système prohibitif crée un monopole au profil de ceux qu'il protège et qui, sous son égide, font les
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plus mauvais produits au plus haut prix possible. Ce n'est que sous Finfluence de la liberté du commerce que ces abus disparaissent et que la production indigène peut atteindre tout le degré de perfection dont elle est susceptible.
On a cru pouvoir défendre le système prohibitif sous un point de vue politique, en alléguant qu'il rend un pays indépendant des autres. Mais les hommes, comme les pays, qui ont mutuellement besoin les uns des autres , sont dans une dépendance réciproque. Le marchand dépend du fabricant tout autant que le fabricant dépend du marchand. Si la Russie dépend de la France pour les \ins, la France dépend de la Russie pour le chanvre et le cuivre; leur mutuelle dépendance fait leur commune indépendance. L'intérêt du marchand est de vendre, et celui du consomma* teur est d'acheter. Mais si celui-ci se laissait aveugler au point de ne voir dans les achats qu'il fait que l'intérêt seul du marchand, et si, par jalousie, il était assez insensé pour cesser ses achats, il échangerait alors sa fictive dépendance contre un dénûment complet et réel. Il n'en est pas , sous ce rapport, autrement des peuples que des individus. « C'est, dit Senior, l'indépendance de Swift qui, pendant les dernières années de sa vie, se priva du plaisir de la lecture, parce qu'il s'était obstiné à vouloir ne pas se servir de
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lunettes; rindëpendance du boulîquier qui , au lieu de s'occuper de son commerce, perd son temps à cirer ses bottes. C'est se dire indépendant du trottoir parce qu'on marche dans leruisseau(i).»
L'eflet déplorable de la douane est la contit?bande, la compagne inséparable et fidèle, la conséquence inévitable et pernicieuse du système prohibitif. Cest là une plaie large et profonde qu'on ne pourra fermer qu'en abolissant les prohibitions. Des milliers d'hommes 9 des classes entières et souvent toute la population des frontières se vouent ouvertement et à main armée à ce métier que l'opinion publique ne réprouve même pas. « La contrebande est devenue de nos jours, dit M. Blanqui, une véritable puissance, moitié commerciale et moitié militaire, qui a ses stations capitales et ses tarifs officiels, des soldats aguerris et des chefs expérimentés. Elle est aussi exacte dans ses livraisons que le négociant le plus scrupuleux; elle brave les saisons et les lignes de douanes les mieux surveillées, au point (jue les compagnies d'assurances qui la protègent coni|)tent moins de sinistres que toutes les autres (2). »
(1] Senior, Priiici|ies fonitamcntaiix de réconomie politique, p. iSy.
('j) Blanqui, Uist. de l'économit* politique, t. Il, p. Bi.
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Il e»l difiicile de délei*tniner l'étendue de la contrebande. Moreaii de Jonnès suppose que la contrebande exporte de l'Angleterre pour i4o millions de francs en cotonnades seulement (i). Ix)rs de la défense de l'importation des étoffes de soie en Angleterre, il s'en présentait tous les ans à la douane de France pour loo à iSo mille liv. sterL pour être exportées en AngleteiTe (a).
Plus les impôts sur les marchandises étrangères sont élevés, plus ils présentent d'encouragement à la contrebande. On ne pourrait réagir effective* ment contre cette dernière qu'en abaissant les tarifs, et ce n'est que lorsque les bénéfices de la contrebande ne surpasseront pas les risques et les dangers auxquels elle s'expose, lorsque les droits d'entrée seront au pair avec les chances de la contrebande, que celle-ci pourra disparaître. Encore, le peu de cas que les hommes font de leur vie mettra-t-il souvent ces calculs en défaut.
Certains tarifs sont employés comme des représailles contre un autre pays , et ont pour but de l'obliger à supprimer ses prohibitions. C'est là se faire un mal pour en réparer un autre. Les fautes d'autrui ne peuvent servir ni de justification ni de
(i) Moreau de Jonnès « Commerce an xix* siècle, I. I, p. i5o.
(%) Uuskîssou , Discours^ t. IX»
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pretexleà nos propres failles. I^ lorl qu'un autre ÉÂMi se &il en se privant de nos produits ne devrait pas nous engager à nous refuser les siens et les avanti^es qui y sont attachés. Si Ton nous ùte nos bénéfices sur leiportation , ce n'est pas une raison qui doive nous faire renoncer à ceux que ncMis offre rimporlation.
Quant au revenu que l'État perçoit sur rentrée des marchandises, il est assis sur une I)ase juste, en tant que la consommation des produits étrangers doit contribuer à la totalité des im}K>ts. Mais les gouvernements entendent mal leurs pn>près intérêts quand ils établissent trop haut ces droits, ils tombent alors dans la faute du marchand qui fixe un trop haut prix à sa marchandise: ils perdent sur le nombre des recettes plus qu'ils ne gagnent sur leur taux élevé. Plus les tarife sont modérés, plus les prix des marchandises étrangères seront bas; plus il s en importera, plus il s'en consommera et plus le gouvernement gagnera sur leur entrée. Il rendra un service à ses consommateurs et à ses sujets, en même temps qu'il se fera du bien à lui-même. Si les gants payaient luoins d'entrée en Russie, on y serait plus proprement et mieux mis, l'élégance y serait plus générale, et le gouvernement russe ne verrait qu'aca'oitrc ses revenus sur Tentrée de cet article.
FaisoDS-uous gouvernement : envisageons la question comme il pourrait l'envisager, plaidons sa cause. Disons que la théorie , qui ëtend son cercle sur tous les pays, sur tous les peuples de la terre, est excessivement bornée. L'économie politique qui ne tient pas compte de la différence des localités et des temps est sujette à de graves erreurs. Celle qui ne prend pas en considération les différents degrés du développement des peupleSfdgit comme un médecin aveugle qui prescrit la même dose à renfant et à l'homme mûr, et ne distingue ni les âges ni les complexions.
La concurrence est certes un puissant aiguillon de la production et de sa perfection ; mais la concurrence entre des gens et des peuples trop inégaux ne peut être que pernicieuse pour le plus faible. Qu'adviendrait-il si l'on faisait concourir une toiiue avec un lièvre, ou si l'on imposait à un âne le fardeau d'un cheval? Qu'en serait-il du concours du sauvage dans sa pirogue avec un marinier anglais; d'un idiot avec un orateur; d'un industriel de Pékin avec un manufacturier de Manchester? La concurrence ne peut aboutir à de bons résultats, en industrie comme en toutes choses, qu'à un certain degré de force et d'habileté des deux parts.
Si l'on s'accorde unanimement sur ce que labolition subite des douanes serait la ruine com-
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plèle de beaucoup d'induslries 9 ne faut-il pas convenir que la naissance de plusieurs industries n'a été possible que sous Finfluence du système prohibitif? Les pays les plus avancés ont été les créateurs de plusieurs industries, et, comme tels, ils n*ont pas eu à craindre la concurrence étrangère : les ci Inconstances et le temps ont fait pour eux ce que le système prohibitif se propose de faire pour les États arrivant les derniers à l'industrie : d'exclure les dangers de la concurrence. Ceux qui D*ont plus à craindre aucune rivalité ont beau jeu de dire aux autres Étals : « Laissez-nous être vos fournisseurs; achetez-nous nos produits, et ne vous mêlez pas de faire ce que vous ne pourriez &ire ni aussi bien ni à aussi bon compte que nous. » lis ne voient pas, les insensés, que si on les écoutait, et qu'on ne produisit pas soi-même, on n'aurait pas de quoi acheter leurs produits. « Votre terre, diront-ils, a bien de quoi nous payer. » Mais la terre s'épuise et se lasse de faire des dons qu'on ne sait pas utiliser. Et que leur importe la perte des autres , pourvu qu'euxmêmes aient de quoi vivre et alimenter leur factice existence? L'instinct des peuples a prévalu sur les funestes enseignements des industriels; il les a poussés à se mettre à l'œuvre et à produire eux-mêmes ce que les autres produisent, car s'il est vrai qu'un pays ne produit jamais que ce qu'il
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peut produire, encore faut-il qu'il le produise et qu'il n'abandonne pas à l'étranger les sources de ses revenus. Le pouvoir productif d'un paySi est souvent faussement apprécié. Si d'une part on lui attribue trop, de l'autre on le circonscrit beaucoup plus que de raison. Lorsqu!il s'est agi d'introduire *en France l'industrie des soies , Sully a été le pre»> mier à s'y opposer» Et que faisait- il valoir en fisiveiir de son opinion? Lui aussi croyait , comme le croient les antagonistes du système prohibitif, que la France était peu propre à cette production , que son climat s'opposait à la culture du mûrier, qu'il était dangereux de détourner au profit de cette industrie des capitaux et un travail avantageusement et sûrement employés ailleurs. Le temps n'esi-il pas venu démentir l'opinion de ce grand homme d'État? Q en sera de même de tous ces funestes conseils qu'on donne à un pays de limiter ses productions. Les partisans aveugles de la liberlé veulent l'appliquer indistinctement à tout ; leur erreur vaut pour le moins celle de Sully, qui voulait tout subordonner à l'agriculture.
Gustave Wasa avait prohibé la so^rtie du fer brut de la Suède; qu'en est*il résulté? L'industrie qui s'y est appliquée est venue se fixer en Suède. Si actuellement ce pays défendait la sortie de l'acier de Danemoore , les Anglais viendraient certaioemefit enrichir 1» Suède de h fabrication de
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Tacier. L'empereur Alexandre avait penche un cerlain temps pour la liberlë du commerce ; mais si la vue du dépérissement de Tindustrie qui en résulta immédiatement y il revint de ses idées, et la Russie a fait depuis des progrès surprenants en Dufacture. (Jn peuple essentiellement agi-icole saurait atteindre un haut d^ré de richesse, et la richesse est actuellement le secret de Tinfluence politique. Dans la balance de notre siècle, l'or pèse plus que le fer et peut le rendre tributaire et dépendant.
L'indépendance matérielle qu'on se propose par la production matérielle est loin d'être une pure chimère; les nations, comme les hommes, dépendent de leurs besoins et des moyens de les satisfaire. Les idées d'une paix étemelle et universelle, toutes belles qu'elles sont, ne sont pas moins chimériques. S'il est de l'intérêt des nations de s'aider et de se servir réciproquement , souvent on les voit tendre à se faire le plus de mal possible. Tandis qu'on ne voit jamais les marchands d'un pays fermer leurs boutiques à leurs compatriotes, une nation ferme souvent ses ports à une autre et supprime avec elle ses relations. Des faits différents doivent produire des maximes différentes : on a très-souvent tort de comparer les individus et les particuliers aux nations, et de prescrire les mêmes principes aux uns et aux autres.
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Un tailleur a tort de prétendre à devenir aussi cordonnier; mais un peuple a raison de s'assurer ses moyens d'existence et de ne pas se reposer sur l'étranger du souci de pourvoir à ses besoins les plus importants. L'intérêt qui aujourd'hui amène chez nous un autre peuple avec ses produits peut changer demain , et les moyens de salut peuvent devenir un jour des instruments de ruine. Les États ont donc raison de ne pas s'en rapporter à d'autres pour la fourniture de leurs munitions de guerre, en tant que leur manque accidentel peut compromettre la sûreté et l'indépendance publiques. Sans aller trop loin dans l'application de ce principe, on peut pourtant lui donner un grand développement.
L'inconvénient qui retombe du système prohibitif sur les consommateurs est incontestable, mais les privations qu'ils s'imposent, ils se les imposent dans l'intérêt de leurs successeurs. Les emprunts publics sont des dépenses anticipées sur nos revenus et des sacrifices imposés à nos descendants. Pour toutes les dettes que nous leur laissons à payer, nous pouvons bien leur donner les moyens de les acquitter, et si nous ne pouvons jouir de toutes les aises de la vie, nous faisons un acte méritoire en apprêtant à nos enfants un meilleur sort. I^s pères doivent songer à leurs enfants et les peuples aux générations futures.
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L'odieiïx des douanes et le discrédit du système prohibitif doivent être principalement mis sur le compte des abus et des mesures mal entendues. Certes on va trop loin dans les prohibitions^ et il n'y a pas un seul tarif qui ne puisse recevoir de graves diminutions. Après qu'une production a pris racine sous la protection des douanes, on fut bien de Texposer à la concurrence pour lui faire atteindre le degré de la perfection qu'elle comporte. Mais c'est surtout avant d'accorder la protection , qu'on doit s'assurer du succès de la production qui la réclame.
Un jour viendra peut-être où les industries auront pris une assiette fixe dans tous les pays, on toutes les nations sauront ce qu'elles peuvent et doivent produire et quelles branches de production elles doivent abandonnera d'autres. C'est alors que toutes les entraves apportées aux relations commerciales pourront tomber à jamais, et que toutes les nations formeront une seule et grande famille industrielle. Cest pourquoi, en terme fmal, la liberté du commerce est le but que doit se proposer tout gouvernement; mais, en attendant, il faut d'abord s'occuper de la diminution des tarifs.
Tel aurait pu être le langage des partisans du système prohibitif, et c'est ainsi que la plus mauvaise cause peut être défendue par quelques boiuies
raisons, comme, d'autre part, il n'y a peut-être pas de bonne cause qui ne puisse être attaquée avec quelque fondement ou avec quelque apparence de justice. Mais toutes les raisons qu'on vient de Taire valoir résistent difYicilement à un mûr examen. La concurrence a un défaut, celui d'être préjudiciable à Tincapacilé; le monopole a un bon côté : il fait le bien de celui qu'il protège. Mais le défaut, dans le premier cas, n'est que justice, et l'avantage, dans l'autre, est un inconvénient positif. Ije système prohibitif n'a pas le pouvoir de faire produire à un peuple tout ce qu'il peut produire, et la nature des choses protège assez les producteurs indigènes, pour qu'ils se passent de toute production factice. La proximité où ils se trouvent du marché leur épargne des frais de transport que supportent les étrangers, et les tient plus au cou* rant de la nature et de l'étendue de la demande. Les secrets de la fabrication échappent difficilement à ceux qui veulent les pénétrer, et ils peuvent au besoin s'importer avec les ouvriers et les machines. L'instruction et la liberté de l'industrie feront seules ce que le système prohibitif ne peut faire : elles feront produire à un peuple tout ce qu'il peut et doit produire. Quant à l'indépendance nationale dont on se prévaut, passe pour la poudre et les munitions de guerre, mais on ne saurait lui concéder beaucoup au delà.
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