CHAPITRE V
Du Gomnierce des Grains.
Il est peu d'objets (|ui intéressent les nations , les gouvernements et les particuliers plus que le commerce des grains ; c'est là pour tous une question de vie, le to be or not to bc général. Les disettes visitent tour à tour les différents pays, portent répouvante parmi les peuples, les poussent an bord de l'abîme, exposent leur existence entière et remplissent les gouvernements de désolation. Pour les prévenir ou les diminuer, les administrations ont essayé de plusieurs mesures. Toutes leurs recettes sont épuisées et elles-mêmes se voient condamnées à l'impuissance en présence de ce grand fléau qui parait ne devoir cédera aucun remède bumain. La science, désapprouvant toutes les mesures de l'autorité publique, ne sait et ne peut conseiller qu'une parfaite inactivité. Semblable à un médecin sans ressource contre certaines maladies, elle abandonne à la nature seule
le soin de guérir ou de neutraUser un mai qui , lui-même, ne vient que de la nature et de la force des choses. Laisser faire et laisser passer est , cette fois comme tant d'autres, sa seule devise, son seul mot d'ordre, et jusqu'à présent c'est encore le meilleur remède, tant il est vrai qu'il vaut mieux ne rien faire que de faire mal.
Après les mesures, très-sages certes, que prend le gouvernement en faveur de l'agriculture en général ou d'une plus grande production des blés , il croit devoir aussi se mêler de la circulation des grains et lui demander un surplus de se* cours. Là, il est moins heureux, et ses mesures ne servent le plus souvent qu'à empirer le mal au lieu de le soulager.
D'abord les gouvernements n'ont rien de plus pressé, lorsqu'une disette survient ou qu'elle est prête à éclater, ou même encore bien auparavant, et une fois pour toutes, de défendre la sortie des blés indigènes ou de ne la permettre que lorsque le prix en est tombé à un certain taux assez bas. Cette mesure est pour le moins inutile. L'intérêt privé est, en ce cas comme en tant d'autres, le meilleur juge et le plus sur garant de l'intérêt public. Tant que le prix des blés indigènes est plus haut que le prix des blés étrangei*s, les négociants n exportent pas leurs blés, mais les conduisent nécessairement aux marchés intérieurs comme
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étant les plus proches et les plus avantageux. Ils ne font des expéditions au dehors (|ue lorsque le prix des blés étrangers est assez élevé pour leur payer les frais de transport et une indennûté de leurs peines et de leurs risques.
Par esprit de conséquence, et conjointement avec la défense de la sortie des blés indigènes, les gouvernements, dans les temps de pénurie, adoptent une seconde mesure ; ils accordent une libre entrée aux blés étrangers. Ils font plus, ils favorisent Timporlation de tous leui*s moyens, et vont même jusqu'à lui concéder des primes. Dans ce cas encolle, l'intérêt privé, cette fois celui des commerçants étrangers, les servirait mieux s'ils voulaient s'en l'apporter à lui, lui laisser le champ libre, ne pas induire le public en erreur, et ne pasiui inspirer des craintes paniques qui sont les causes les plus fréquentes et les plus lortes delà disette. Les primes accordées à Tinipoilation ne sont pais moins in utiles, et le montant en serait beaucoup mieux employé si on le distribuait*en secours aux nécessiteux. Toutes ces mesures inutiles sont souvent aussi bien funestes : elles portent lalarme dans les esprits , resserrent la libre circulation des grains en faisant planer le doute sur l'avenir.
La taxe , déjàdt^sapprouvée par nous [)our toute espèce de marchandises (i ), est plus prrnicieuM*
(i) Liv. I , cliap. I.
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encore quand elle s'applique aux blés, de tous les articles le plus indispensable. Ceux qui vendent leurs blés par nécessité, se voient souvent privés par la taxe d'un juste bénéfice, et ceux qui peuvent retarder la vente de leurs grains la difierent encore davantage, dans l'espoir d'une taxe plus favorable.
Aussi les gouvernements ont-ils cru pouvoir aller plus loin, dépasser le seuil des particuliers^ enfreindre le domicile et la liberté privée, et abuser ainsi de leurs droits. Ils ont prescrit la mise en vente des blés et en ont prohibé Faccaparement. Or, il a été reconnu que les accapareurs, loin d'être nuisibles à la société, lui sont utiles. Achetant les grains à bas prix , ils empêchent leur prix de tomber plus bas; les revendant ensuite lorsque le prix en est plus élevé, ils s'opposent par là à une plus forte hausse. Leurs bénéfices ne sont pas illicites, et sont en rapport direct avec les dangers qu'ils courent et les frais qu'ils supportent. C'est ainsi, encore une fois, que l'intérêt privé sert l'intérêt public mieux que toutes les entraves apportées à la liberté.
La meilleure justification des accaparein*s est dans la conduite des gouvernements eux-mêmes, c|ui, pour subvenir aux besoins de leurs peuples^ ne savent imaginer rien de mieux que des appro* visionnements, établis précisément sur les mêmes
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principes que les accaparements privés : Tachai des grains à la baisse et leur vente à la hausse. Mais les approvisionnements sont encore une de ces mesures dont le gouvernement ne s'acquitte pas aussi bien que les particuliers. Quelque considérables que soient les fonds que l'administration consacre à ses magasins, ceux-ci ne sauraient suiTii^e aux besoins du peuple entier, et ne peuvent égaler les réserves que pourraient faire les particuliers. Lie gouvernement ignore surtout les moyens de faire aussi peu de frais que les particuliei*s. Ses magasins, quand ils ne sont pas vides , nourrissent les rats ou les employés au lieu de nourrir les nécessiteux. On aurait beau multiplier les magasins de bléjusqu a les répandre dans les derniers bourgs et dans les plus petits villages, ils ne seraient pas suffisants, tant qu'ils ne contiendraient pas du moins la moitié de la quantité de blé annuellement nécessaire aux habitants, et il n'est pas h espérer que cette quantité soit jamais réunie, ou que, même réunie, elle puisse élre conservée.
Si les remèdes ne sont pas efficaces , c'est que le mal est bien grand : il est effectivement formidable. La disette est une calamité publique presque insurmontable.
Les importations étrangères ne sont pas un moyen de salut. Quelque considénibles (piVlles puissent être, elles pourraient à peine fournir à
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ia consommation même de quelques jours d'une population nombreuse (i). Les blés étrangers parviennent rarement à temps opportun.
En désespoir de cause , la pomme de terre a été souvent proclamée comme un moyen de salut. Plus nourrissante y plus fertile, moins difficile et moins capricieuse, cette plante est d'une grande ressource pour le peuple et ferait effectivement son salut , si jamais on parvenait à en faire de la farine et du pain. En général, il serait bon d'encourager le peuple à varier ses goûts , sa nourriture et les objets de la culture. Le jour où le pain cesserait d'être un objet de première nécessité, et même la nourriture dominante de certaines classes, les famines générales deviendraient bien plus rares. L'économie de pain , généralement recommandée et adoptée à temps utile , peut avoir de très-bons effets. Aussi, en Angleterre et eu Ecosse, l'adoption du pain mi-blanc et la rédûc-
(i) En France, la consommation de pain, évaluée à i 1/4 kilo par individu, se monte à ai millions de kilos par jour pour la population entière. Selon le rapport de M. Beslay à la chambre des députés, Timportation des blés étrangers n'a l'ourni , en 181 5, que pour 1/4 de jour, et en 1817, que pour 1 jour 1/4 aux besoins du royaume entier; selon M. Laisné, à (> cl 9 jours. — Costaz, Histoire de Tadministralion en France, de l'agriculture, des arts utiles et du commerce, etc., t. II, p. 9^.
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tion de la consommation dans les familles onl produit, Fan 1800, une ëconomiede 7,000,000 de quarters. Nous avons eu l'occasion de voir Timportance des voies de communication à Tëgard des disettes, et nous ne pouvons ici que renvoyer le lecteur au chapitre qui y est relatif.
Que fait la liberté du commerce? Elle porte les blés de Tendroit où il y en a le plus à Tendroit cil il y en aie moins, des lieux où ils sont moins cliers aux lieux où ils le sont davantage. Elle remédie ainsi au manque d'une part, et de l'autre réduit le superflu; elle égalise les prix et appelle les lieux privilégiés et les mieux pourvus au secours des localités les moins favorisées. La prévoyance privée, dûment éclairée par l'administration , saura aussi faire venir les bonnes années en aide aux mauvaises. L'intérêt privé et libre, faisant ainsi tout ce qui est naturellement possible, s'acquitte bien mieux de ce que le gouvernement se propose par des mesures si rarement couronnées de succès.
Reste l'intérêt des propriétaires c|ui demande que le prix des blés soit constamment le plus haut possible. Pour complaire à leurs vœux , les gouvernements prohibent l'importation et favorisent l'exportation des grains, au point même de lui concéder une prime. Placés entre des intérêts si contraires, ceux des propriéliiires cpii deman-
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dent des prix élevés , et ceux des coosommateurs qui réclament le taux le plus bas possible, les gouvernements se trouvent comme entre Carybde et Scylla, et pour éviter Tun et Fautre écueil, ils suivent la voie du milieu , défendent la sortie des blés à un certain taux dans l'intérêt des consomtmateurs, la permettent à un autre dans Tintérét des propriétaires. La liberté du commerce est le seul moyen de salut : la pleine mer peut seule préserver des écueils.