‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 3 sur 52 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

Tandis que l'empire romain offrait l'aflaissement complet de tous les liens sociaux , moraux et pul)lics, des hordes de barbares vinrent lui porter le dernier coup et l'ensevelir sous ses ruines. Pareille au grand déluge , l'irruption des peuples du Nord fit tout rentrer dans le néant ; elle fit disparaître les institutions et les fruits des travaux des siècles : à peine laissa*t-elle quelques débris de ces monuments gigantesques , derniers vestiges de la grandeur des Romains, et plus encore de la puissance illimitée de leurs empereurs et de la décadence de leurs libertés. Les peuples barbares ne se soumirent pas à la civilisation ancienne, mais l'assujettirent à leur barbarie, qui devint le lot du monde pour des siècles.

Mais au-dessus du nouveau chaos s'éleva un soleil nouveau, qui l'éclaira d'abord, le vivifia, le régularisa et l'organisa ensuite. Le monde ne devait pas périr; cette fois, comme toujours, le bien

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étail k c6lé du mal , et le salut ne se fit pas attendre : le Sauveur descendit sur la terre. La foi clirétieune fut la mère de la civilisation moderne.

La destruction de l'empire romain et le développement du christianisme sont des faits presque coïncidents ; mais on se perdrait en vaines suppositions pour expliquer cette coïncidence. Quelle que fût l'ignorance et quels que fussent tes vices du. monde ancien, sa conquête ne fut pas un progrès, et sa destruction ne parait pas avoir été indispensable au triomphe du christianisme. Toutpuissant par lui-même^ il n'était pas plus assuré entre les mains des barbares qu'entre celles des Romains, et les premiers n'étaient certes pas plus dignes que les seconds de jouir de ses bienfaits. On se demande pourquoi le monde ancien a été exclu du salut universel , et n'a pas participé à la miséricorde divine qui est sans bornes; on se demande de plus si la réorganisation du monde n'aurait pas pu se faire sans sa destruction préalable? Et l'on conclut qu'il ne faut mettre sur le compte de la Providence qu'un seul de ces faits coïncidents, la rédemption du monde , et n'attribuer l'autre, la destruction du monde ancien , qu'au libre arbitre des hommes, qui influe sur lemlédestinées, au moins tout autant que la Providence à laquelle ou demande trop souvent compte des.

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£uts qui n'émauent que de la liberté de l'iioinme.

La religion chrétienne sapa dans leurs fondements les principes du monde ancien : la guerre, l'État et Tesclavage. — V Église a horreur du sang, et la guerre ne devint légitime que lorsqu'elle eut la foi et la patrie pour étendard. Le christianisme recommanda Tamour du prochain, et même du méchant, Toubli et le pardon des offenses. Il rétablit la valeur individuelle de l'homme , rendit à la femme sa véritable place dans la société , organisa la vie de famille , prépara l'abolition de l'esclavage et réhabilita ainsi le monde entier.

Malgré bien des taches dont l'Église a été longtemps souillée, malgré le relâchement des mœurs de ses chefs, leur cruauté envers leurs subordonnés, leur vénalité et leur cupidité , elle fut d'une grande utilité pour le monde, même sous le rapport de ses intérêts matériels. Elle défricha les terres , les cultiva mieux que personne , et les afferma à des esclaves qui devinrent des serfs et plus tard des affranchis. Les monastères furent le refuge des arts (i), des sciences et de l'industrie. Dans ces temps d'injustice, l'innocent trouvait au sein de l'Église un asile inviolable contre la persécution. C'est du fond des couvents que se répandirent dans le monde la bienfaisance et le soin

(i) Guido di Arezzo inventa les notes de musique.

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des pauvres (i). L'antiquité ne voyait de remède à Texcès de la population que dans Tinfanticidef rÉglise le condamna, recommanda l'abstinence de la chair, et déclara le célibat un état plus parfait (2).

Mais, s'il ne faut que des années pour détruire, il faut des siècles pour édifier, et, pendant dessiècles entiers, le monde présenta le tableau de Faveugle destruction, du désordre et de rill^;alité. La sécurité, première condition de Tenrichissemeiït, n'existait pas au moyen âge : nulle garantie pour la propriété, pour la personnalité^ pas même pour la vie. Le puissant et le fort ne reconnaissaient d'antre droit que celui de la force, et suivaient impunément l'aveugle inspiration de leurs penchants grossiers. On payait de sa vie la vie d'un cerf ou d'un chevreuil , et de quelques solides seulement la vie d'un homme (3). L'oflensé

( I ) Pmdant loogtaDps les prêtres lurent les seub nêdenB».

(a) t Celui donc qui muic sa ille , dit saint Pjnl, (ail bien; mais celui qui ne la marie pas ùât mnenx encore. »

(3) Le tarif de la rie des diflerents artisans peut donner U mesure dk respect dont jouissaient les difTérents métiers au moyen ige. D'après la loi salicjne, la loi ripoaire et la loi bourguignonne, on payait 3o solides pour le meurtre d'un agricnllenr 9 4o pour cdui d'un charpentier^ 5o pour un serrarier^ loo pour un orihrre, i5o pour un bijoutier. rToniotte et EÎTa, fiistoirede la barbarie et des lois dnow^en âge, Llllt p. 3M.}

se vengeait à son gré , par le fer et le feu , et l'opprobre public attendait celui qui s'abstenait de la vengeance.

Les barons et les comtes de la féodalité se distinguaient peu des chefs de brigands. Du haut de leurs donjons crénelés , ils épiaient leur butin, comme les bêtes fauves guettent leur victime, assaillaient les voyageurs , et , surs de l'impunité , pillaient et tuaient sans merci. C'était là leur passe- ' temps habituel dans les courts intervalles des guerres civiles qui ne discontinuaient presque pas. Au xui* et au xiv^ siècle , lorsque celles-ci furent devenues moins fréquentes, s'introduisit le droit de représaille, par lequel celui qui avait souffert un dommage d'un habitant d'une autre ville, était autorisé à^ s'emparer des biens des bourgeois de cette ville jusqu'à l'indemnisation de sa perte. Quant au brigandage, il ne fit que changer de théâtre, et il se transporta sur la mer, où les marchandises avaient fui pour se soustraire aux rapines qui infestaient les routes, et là, il échappa longtemps à toutes poursuites.

Les étrangers étaient en butte à des avanies d'un genre particulier» Us voyaient à tout moment saisir. leurs biens, soi-disant pour les faire servir de garantie aux dettes de leurs compatriotes. Les juifs étaient les plus maltraités , et ne trouvaient de sauvegarde que dans les ressources de leur

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esprit, aiguisé par le malheur. Leurs spéculations, bien qu'elles profitassent aux chrétiens eux-mêmes, ne firent que leuratUrer la jalousie et l'oppression. La religion servait de prétexte aux injustes persécutions dont ils furent les victimes. Cestainsi que saint Louis libéra les chrétiens du tiers de leurs dettes envers les juifs, « pour le salut de son àme et de celle « de ses ancêtres , » suivant les propres termes de son édit. Jean d'Angleterre jetait les juifs riches en prison, et leur faisait arracher les dents ou les yeux , afin de leur extorquer leurs biens. On ne se bornait pas à les dépouiller en partie , mais on les chassait en retenant tous leurs biens sans le moindre scrupule. Lorsque parfois les juifs venaient dans le sein de la vraie rdigion chercher la fin de tant de maux , on commençait par leur ôter tout ce qu'ils possédaient, soit pour les éprouver, soit sous prétexte que leur conversion privait le seigneur de la propriété de leurs personnes. Cest pour soustraire leurs fonds à leors persécuteuîs que les juifs inventèrent les lettres de change, par le moyen desquelles ils faisaient psisser leur aident d^un pays dans un autre. Les risques qulls couraient en prêtant, les forcèrent à une usure cncessive ; mais de ce mal même il résulta un bien : pour se passer des juifs, on instituta les monts-de-piélé, qui , dans leur origine, prêtaient sans intérêt. Sous un tel ordre de choses , ou plutôt m

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cette absence de tout ordre, l'industrie ne pouvait prospérer : à peine pouvait-elle naître. La chasse , dont les droits étaient les seuls inviolablesy conservait intacts les bois et les marais; mais si elle empêcha de dévaster les uns , elle fut aussi un obstacle au dessèchement des autres, et l'agriculture ne sortit pas de son berceau (i).

11 n'y avait presque pas de fabriques au xi^ siècle, si l'on en excepte celles des toiles de Frise. Les communications intérieures, souvent interceptées par les brigandages , étaient en outre entravées par des péages exorbitants que prélevaient les propriétaires sur leurs routes, leurs ponts et leui*s marchés. Les métaux précieux et les esclaves formaient les seuls articles d'exportation d'Europe en Orient; bientôt les premiers devinrent rares , et le trafic des hommes déshonore plus qu'il ne rapporte.

La religion de Mahomet, fille illégitime du chris-

(i) Vers Tan 955, Tacre de terre ne valait qu'environ un schelling; au treizième siècle, il ne valait que six pences. Sous les règnes de Henri III et d'Edouard I*'', le quartcr de blé coûtait quatre schellings; un bœuf se vendait dix à douze schellings ; un mouton coûtait un schelling. La journée d'un faucheur se payait 4 pences. — Le statut de 1444 fixait les gages du berger à vingt livres sterling par an. (Hallam, l'Europe au moyen âge, t. IV.)

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tianîsme, devait, comme tout ce qui est condamné à une courte existence, se développer et s'étendre rapidement; même il lui fut permis de produire ses fruits avant le christianisme, dont Tarbre immortel croissait lentement, afin d'atteindre une force d'autant plus à l'épreuve du temps et des coups des méchants. Le mahométisme, professé par le fer et le feu , s'étendit aussi avec la rapidité du feu. Il était un progrès et un mieux sensible à l'égard du paganisme, et lui fut facilement imposé; mais lorsqu'il osa porter une main sacril^e sur le christianisme , celui-ci le refoula datas ses limites. De destructeur , il devint alors fondateur , et devança pour un temps dans la lice le christianisme lui-même.

Dès le X* siècle , l'Espagne présentait un tableau d'aisance et de civilisation bien supérieures à celles des autres pays de l'Europe. Déjà, à cette époque, on y comptait quatre cents villes, et, seulement sur les bords du Guadalquivir , douze mille villages. Les revenus des califes s'élevaient à 111,000,000 de pièces d'or. L'Espagne possédait dans ce temps dix-*sept écoles supérieures, et soixante et dix bibliothèques; chaque bourg y avait une école. De l'algèbre à l'anatoroie, du système des jachères et de la vinification des grains aux pitxluits coloniaux, et jusqu'aux artichauts mêmes, quel nombre infini de sciences et darts.

d'industries et de produits, les Européens n'ont-ils pas dus aux Arabes (i)!

Dès le XII® siècle y les fabriques commencent à se répandre. Celles des soieries s'établissent en Italie, à Palerme, et plus tard à Gènes. Dans les Pays-Bas, les fabriques de laine sont poussées à un grand développement, et fournissent leurs produits au monde entier (2). En i33i, cette industrie passe en Angleterre.

Le commerce se développa à la suite des fabriques, et, ne se bornant plus aux pays connus, s'ouvrit de nouveaux débouchés. Le xu® siècle vit s'élever Lubeck et Riga, le xiii^ Dântzig et Koenigsberg, et immédiatement après, se formaFlInion Anséatique , à laquelle prirent part quatre-vingts différentes places commerçantes. Le commerce reçut alors des formes régulières et un accroissement colossal, et, pendant qu'il pénétrait dans le Nord, le Midi resserrait ses liens avec l'Orient. Tandis que les Croisés allaient en foule s'ensevelir près du tombeau du Christ , les ports de l'Italie s'enrichissaient et couvraient les mers de leurs galères. Gènes et Venise fondèrent des comptoirs à Constantinople, des colonies en Crimée, et l'es-

(i)Schoeh, Allgemcine Geschichte und Statistikder Euro^ psischen Civilisation, p. 58 et suiv.

(a) Il résidait à Bruges des marchands de dix-sept États différents.

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-prit entreprenant des Génois pénétra même dans les contrées les plus éloignées de l'Asie.

Les Croisés rapportèrent de l'Asie plusieui*s branches d'industrie inconnues jusqu'alors en Europe ; telles que les camelots , le papier, l'acier de Damas; ils en perfectionnèrent d'autres, comme les verreries et les soieries ; enfin , ils y transportèrent des plantes nouvelles très -importan tes , comme le maïs , le mûrier et la canne à sucre.

Les fabriques et le commerce se délivrent enfin des préventions qui les opprimaient. A mesure que la noblesse se ruinait et s'affaiblissait par son luxe, les artisans voyaient croître leur influence; ils se rendirent maîtres du droit de cité , et la liberté qu'ils devaient à leur richesse, en devint à son tour l'aide le plus puissant. C'est alors que s'élevèrent les communes et que s*organisa la classe moyenne. L'esprit d'association se répand partout, et agit en petit comme en grand. Les métiers forment des maîtrises et des corporations qui, malgré leurs inconvénients, furent un grand progrès. Elles réprimèrent la mauvaise foi et la fraude des artisans; elles rendirent leur vie plus morale et moins sujette à la misère; et si , d'un côté, elles mirent obstacle au perfectionnement de la production, elles conservèrent , de l'autre, les meilleurs modes de la confection des produits et préservèrent les métiei-s de leur ruine.

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A mesure que la propriété devenait plus commune 9 les idées d'ordre et de légalité prenaient plus d'extension , les mceui*s et les lois devenaient meilleures, et la vie matéi*ielle plus facile. Les forteresses et les châteaux firent place aux maisons et aux fabriques : on songea dorénavant à vivre commodément plutôt qu'à se défendre (i).

L'Italie se trouva alors à la tête du mouvement intellectuel et industriel. Tandis que dans les autrès pays le travail était si peu considéré, que les artisans n'y jouissaient pas même du droit de cité, l'exercice d'un art ou d'un métier était, dans les républiques italiennes, une condition du droit de citoyen. Tant de respect pour l'industrie l'éleva à un haut degré de perfection.

L'agriculture atteignit, au moyen âge, en Italie, un développement qu'on n'y retrouve plus aujourd'hui. En Toscane , la culture des terres rapportait plus qu'elle ne rapporte maintenant , alors que la partie occidentale de ce pays n'était pas exposée à l'influence maligne de l'air qui l'a dévastée depuis. Yolterra et Sienne jouissaient dans ce temps d'un degré de prospérité dont on retrouve à peine quelques traces actuellement. Une

(i) Les vitres et les poêles ne furent introduits qu'au xiv* siècle. Les meubles étaient encore rares au xv* siècle : on ne rencontrait des chaises , des miroirs et des tapis que dans peu de maisons.

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population trois fois plus nombreuse que celle d'aujourdliui, deux cents fiad>riques, plus de deux cents écoles et trente hôpitaux témoignaient delà richesse de Florence au xiv* siècle. Venise avait tren tequatre mille matelots, et ses fabriques étaient les meilleures de l'Europe pour les soieries, les glaces, les dentelles et autres articles. Elle veillait avec un soin tout particulier à la conservation des secrets de son industrie, et la mort même atteignait ceux qui les avaient portés à 1 étranger. Elle défendait la vente de ses navires aux autres nations, et faisait payer un double droit aux vaisseaux étrangers. Toutes ces mesures étaient mal conçues , et eurent des suites tout à fait opposées au but qu'on en attendait. Les étrangers se virent obligés de créer des fabriques dans leurs pays ; ils découvrirent, en tournant l'Afrique, le moyen d'entrer plus facilement en communication directe avec l'Inde, et purent ainsi se passer de l'entremise des républiques italiennes qui, dès lors, déclinèrent à vue d'oeil.

lies écrivains du moyen âge n'ont pas considéré les richesses comme un objet digne de leurs recherches.

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