HISTOIRE MODERNE
On assigne plusieurs causes à la réformé. Les uns rattribuent ai émancipation des idées^ d'autres aux abus de l'Église catholique, et d'autres encore à des intérêts purement matériels. Userait plus rationnel, peut-être, déconsidérer le développement des idées comme l'effet plutôt que comme une cause de la ré^forme. Quant aux abus de l'Église romaine, ils étaient portés à leur comble, et n'ont certes pas peu contribué à justifier et à alimenter le
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soulèvement contre elle. I^s intérêts |>articufiersenfin, toujours vigilants et partout présents, sont venus se blottir derrière la réforme, et Tutiliser à leur profit. La réforme flattait les intéréls mondains; elle déclarait la possession territoriale inutile au sacerdoce, et faisait par là entrevoir aux nobles la perspective d'aug- .menter leurs fiefs. Elle se présentait au clergé sous un aspect séduisant , en abolissant le célibat et la vie monastique, devenus Fun et l'autre trop lourds. Quant à l'empereur lui-même, à Charles -Quint y chez qui la diversité des plans tenait à l'incertitude plutôt qu'au génie, au lieu de se faire le cbef moral de Th^lise, il préféra n'en être que le clief matériel , l'instrument du pape; et il se fit ennemi de la réforme. Tout en renforçant lepouvoirséculier,qu'elle rendit indépendant du pouvoir religieux, la réforme l'ébranla dans ses fondements. L'esprit d'opposition passa de l'Eglise dans l'Etat , et se prit à son tour à l'autorité temporelle. Celui qui abolissait la papauté ne pouvait pas
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respecler la royauté. Les «crils de Luther se remplissaient d'attaques cyniques contre Teinpereur et les princes, lorsqu'ils venaient entra- Ter ses reformes. Le peuple le servit à souhait, et dépassa même ses intentions : le droit traditionnel fut disputé à la féodalité comme il l'avait été> l'Église.
Sous le prétexte de défendre l'Évangile, les paysans se soulevèrent contre les comtes et le» évéques en Souabe et en Franconie , puis sur les bords du Rliin et au Schwartzwald. Leur insurrection gagna laThuringue, la Hesse^et s'é* tendit même jusqu'à la Suisse. Ils pillèrent unq quantité de châteaux et de couvents. Sous le» ordres de Gôtz de Berlichingen et de Hipler, ces nouveaux croisés, sous le nom de<c TunioD chrétienne, » commirent des excès de tout genre, jusqu'à ce qu'enfin ils furent battus à Kôtiigshofen, et puis détruits entre Sulzdorf et Ingolstadt. Luther avait beau condamner toui ces désordres, Mûnzer outra son enseignement, et compromit son autorité en poussant l'excè»
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josqali dire qu'on ne pouTail obéir à deux maitres à la fois : à Dieu et au roi. Il alla même jnaqu'à demander la communauté des biens. Il paya de sa tête, ainsi que son disciple Pfeiffer. Fessai decette nouvelle réforme qu*il avait tente dVtablir à Mûlilhausen. Joignant lexempie an précepte, Luther se maria à lex-religiense Catherine de Bora ; et Zwingli, le réformateur de Zurich , suivit son exemple.
Après qu'on eut inutilement épuisé tous les moyens de discussion, les foudres du \atican se trouvant aussi sans elTet, on eut recours à la force des armes. Charles-Quint subjugua facilement toutes les terres de l'union de Schmalkalden; mais Moritz de Saxe ayant embrassé la cause de la réforme, parvint à la faire reconliattre,et pacifiales partis pour un certain temps Le traité de Passau, de 1 55a, assura aux protestants la liberté du culte; et la paix religieuse d'Augsbourg, en i555, érigea en lois les droits de la réforme.
En Allemagne, la réforme porta un coup
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mortelau régime impérial; elle constitua Tindépendance des princes^ et agrandit leurs domaines aux dépens du clergé. Le catholicisme luimême se ressentit de l'influence de la nouvelle doctrine, et reconnut ce dogme de Luther, que la foi seule dans le Christ était le principe de la délivrance des âmes. La cour du pape fut réformée ; on remédia aux abus du sacerdoce, et Ton consolida .enfin la liberté de la pensée.
De l'Allemagne, la réforme s'étendit aux pays limitrophes,et ébranla TCurope entière, à l'exception de l'Italie et de l'Espagne, ces foyers du catholicisme; encore l'Espagne fut-elle mêlée en première ligne aux guerres qui en résultèrent. Partout la réforme religieuse fut le dé-^ but des réformes politiques.
En Suède , Gustave Vasa la fit volontiers triompher, la séquestration des biens des évéques présentant une ressource financière d'une grande importance. En même temps (15^7), elle se propageait dans le Danemark, sous Frédéric V] en i5a5, Albrecht de Brandenbourg
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finlroduisil en Prusse, et constitua sc^n pa\N en duché héréditaire, sous la dépendance de la Pldogne.
En Angleterre, Henri VIII vit dans la réfornie le moyen de satisfaire ses volages amou rs, et de répudier ses femmes à mesure qu'il s'en dégoiVtait; il vit dans le renversement du pouvoir papal le moyen d'augmenter sa puissance, et dans l'expropriation du clei^é celui de s'enridiir lui-même. Continuée par son successeur Édonard VII, l'œuvre de la réforme fut retardée par Marie, puis irrévocablement létablic par Elisabeth.
En France,la réforme, introduite par Calvin, ensanglantale pays, et, servant les rivalités des Bourbons et des Guises, fit naitre neuf guen-es consécutives qui durèrent plus de trente années, et mirent la royauté à deux doigts de s» perte, jusqu'au jour enfin où Henri IV pacifia li* royaume par l'édit de Nantes (i3 avril iSqH).
Dans les Pays-Bas, qui avaient passe* à l'Autriche par suite du mariage de Marie de Rnur-
gogne avec Maximiiien de Habsbourg, la do* blesse mméey les gueux^ comme ils se sont appelés eux-mêmes y nom qu'ils surent illustrer au point d'en erre fiers, virent dans les trou-* blés de la l'ëforme un moyen de réparer leur fortune. Secondée par la faiblesse de Marguerite de Parme, par le terrorisme d'Alba, la ré* volution prit des formes colossales, surtout lorsque l'impôt du dii^ième denier révolta les commerçants, et les poussa à soudoyer la guerre. La jalousie de l'Angleterre à l'égard de lt£spagne amena la guerre entre ces deux pays , et eutpour résultat la reconnaissance de kl confédération des Pays-Bas.
£n Allemagne, la paix ne fut qu'apparente et de peu de durée. Les germes de la discorde fermentaient toujours, et finirent par éclater dans les désordres de la Bobéme. Les réformés ne jouissant pas encore de droits égaux à ceux des pi*otestants, se soulevèrent, et provoquèrent l'intervention armée de l'Autriche, qui, à la mort de Charles-Quint , s'était séparée de l'Es*
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IM^e, et était passée à son fi ère Ferdinand 1*'''. L'Europe entière prit part à cette guerre : ce fut d'abord Christian Vil de Danemark , puis Gustave-Adolphe de Suède, qui se firent les chefs des réformés.
A la paix de Westphalie (1648), la rérorme fut enfin reconnue complètement ; la république des Pays-Bas et les droits des ÉtatsallemnnJs y furent également confirmés , et l'équilibre politique fut de nouveau rétabli. La France \ gagna TAlsace, la Suède la Poméi'anie, les Étals allemands leur indépendance. — Le congrès de R^ensboui^ (i663) régla définitivement les rapports intérieurs de FAllemagne. La puissance de l'empereur fut presque annulée; celle des princes au contraire y gagna considérablement. Partout, à la suite de la réforme, la monarchie se consolida aux dépens du sacerdoce. L'Espagne disparut de la scène politique, ou n'y conserva plus qu'un rôle secondaire. L'empire des mei*s passa de l'Espagne à la Hollande, puis à l'Angleterre; la Suède bv
plaça au premier rang; la France devint une monarchie formidable, grâce à Richelieu et à Mazarin. La continuité des hostilités maintint les armées sur le pied de guerre, et la multiplicité des rapports internationaux constitua les ambassades en permanence.
La réforme de la société devait suivre celle de rÉglise. Api*ès la révolution des Pays-Bas^ vint celle de l'Angleterre. Le mécontentement éclata sous Charles I*'. Le mariage de ce prince avec Marie-Henriette de France lui fit prendre parti pour le catholicisme, et le poussa à la persécution des sectes dissidentes. Les finances se trouvaient alors dans un désordre complet, et Charles, pour les réparer, eut recours à des mesures illégales, à de véritables extorsions; il préleva même de nouveaux impôts sans le consentement du parlement. Celui-ci entendait n'accorder des subsides qu'en retour des droits qui étaientdevenusdesnécessités, nécessités que le roi ne sut pas comprendre, et devant lesquelles.
il ne voulut pas plier. Le parlement opposa Fénergie a son opiniâlreté, le droit à son absolutisiney aussi inhabile que révoltant. En vain on le prorogeait, il ne faisait que retrouver de Douvelies forces dans la persécution. Il défendit ses favoris avec succès, tandis que le roi ne sut que se compromet Ire par la défense des siens. Enfin Charles dut quitter Londres, et le parlement s'arma contre lui. La guerre civile embrasa le pays, et le roi succomba. Jeté en prison, puis traduit devant les communes, il fut décapité le 9 février 1649, et la république fut proclamée, sous le protectorat d'Olivier Cromwell. Il n*y eut d*aboli que le titre de roi; un tyran remplaça l'autre. Tyran soldatesque et burlesque, Cromwell dut ses succès à son origine populaire plus qu'à ses talents. Au lieu de dissoudre le parlement, comme l'avait fait son prédécesseur, il le fit chasser par ses soldats; puis il désigna lui-même les membres de celui qui dut lui succéder. Mais il sut, d'autre part, pacifier l'Irlande et l'Ecosse, faire avorter les
entreprises du prétendant, et assurer sur mer la prépondérance de l'Angleterre par soii acte de navigation. La mère de Cromwell mourut de crainte pour les joui^ de son fils, et des chagrins de famille le conduisirent lui-même au tombeau. 11 expira le i3 septembre i658. Son fils Richard hérita de son pouvoir, mais le compromit par son incapacité, et s'aliéna tout le monde par sa légèreté. Le parlement ne sut pas mieux conserver son crédit, et devint l'objet de la risée publique sous le nom de Runtp'parliamenL -^Toixt était prêt pour la rentrée des rois, et ce fut assez d^ la dédaratîcm deBréda,oii Charles II promit l'amnistie, pour rétablir les Stuarts sur le trône. On ne s'a|>erçut même pas qu'il y parlait au nom du bon {^isir royal : et son bon plaisir fut de faire exécuter ceux qui avaient signé la mort de son père; d'enlever, sans aucune indemnité, aux nouveaux propriétaire^ les anciens biens de la couronne; de renouveler les persécutions religieuses, 4'opprimer la presse, de dissiper les fonds de
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rÉtal. Tous ces abus provoquèreut de nombreux complots qui avortèrent tous, et furent cmdlement expiés ; mais ils poussèrent enfui le parlementa une opposition énei^ique. Celle-ci força le roi à dissoudre son ministère , si proprement qualifié de ministère de la cabale , exclut les catholiques des emplois publics et les fonctionnaires du parlement, et assura enfin la liberté individuelle par Tacte d'haùeas corpus. Jacques II marcha sur les traces de son frère , réhabilita les catholiques, et tendit au pouvoir absolu. I^ parlement le déclara déchu du trône le aa janvier 1689, et remit la couronne ù Guillaume de Hollande, avec des conditions qui firent enfin rentrer le gouvernement dans des voies franchement constitutionnelles. £lles prescrivaient entre autres Tindépendance des élections, et Timpartialilé dans la composition du jury.
- En attendant, la Russie avait secoué, sous Ivan m (i46!2-i5o5), le joug des Mongols, (|ui
avait pesé sur elle pendant plus de deux siècles et l'avait retenuedansles liens d'une atroce barbarie y pour se ranger sous le joug de ses czars. Elle y avait au moins gagné d'être devenue une et indivisible. Piovgorod, ce seul réduit de la liberté russe , succomba sous les armes du prince de Moscou. — Ivan IV (i 533-1 584), dit /e Terrible j souilla le titre de czar par une lâche et infâme tyrannie.
Dans le petit Dmitry ( i .^91 ) ^ périt le dernier rejeton de la famille de Rurik; et la Russie fut en proie à des troubles intérieurs que ses en^ nemis ne manquèrent pas d'exploiter à leur profit y jusqu'à ce qu'enfin le peuple eut remis le t r6ne à la famille Romanof, le a i février 1 6 1 3.
Pierre I*' (1689-17^5) ouvrit a la Russie la carrièi*ede la civilisation, et lui assura, par ses conquêtes sur lesSuédois,une place importante au congrès européen. Il révolutionna le pays à l'intérieur y abolit le patriarcat et affaiblit la noblesse , ces deux éléments d*opposition;iiiais il riva aussi les chaînes des serfs, en attachant
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au propriétaire ceux que Boris Godounorn avait attaches qu'à la propiîété.
En Pologne, pas plus qu'en Russie, ne se trouvait celte classe moyenne qui, dans le reste de l'Europe, a seule fondé les libertés du peuple. En Russie il y avait despotisme , en Pologne anarchie. En 157a, s'éteignit la race des Jagel- Ions ; et la monarchie devenue élective fut, dans ce pays, la cause d'interminables désordres.
Sous Louis XI y, la France se place, |)ar la guerre, l'habileté politique, et surtout par les lettres, à la tête des États européens; ce Fut à la France que les autres pays empruntèrent leur administration publique. Le pouvoir monarchique parvint, sous ce règne, à un tel degré de développement, qu'ensuite il ne pouvait que décroître. « L'État, c'est moi , » avait dit Louis XIV, le fouet à la main. « Le tiers^tat , c'est tout, » devait dire un jour Sieyes. — I^es liommes s'en vont , les institutions seules res-
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teiit. Avec Louis XIV dispai-aisseut lesColberi^ les Louvois , les Turenne; et l'iDstilution de la monarchie absolue n'ayant pas de racine dans le peuple , pas d'organisation saine et durable , ébranlée par les abus de tout genre , par le délabrement des finances y précurseur inévitable de tout bouleversement, discréditée par Tesprit du xviii^ siècle y après s'être traînée sous Louis XY dans l'agonie et le ridicule^ s'écroula enfin sous I^uis XYI y et ébranla le monde entier par sa chute.
En ce temps y il se passait aux deux extré« mités du monde deux faits tout opposés.
Dans le nouveau monde, les colonies an** glaises , après avoir fondé un ordre de choses nouveau sur les règles d'une sage politique, s'affranchissaient de la métropole et se cons* tituaient en États fédératifs.
D'un autre côté, la Pologne recueillait les tristes fruits de l'inhabileté de sa politique et des vices de sa constitution. Là, le pouvoir
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exécutif %'oyait ses di-oils se l'éiliiii'e a cli.'iqiii* élection par les pacia commenta que lui inipo- !«aîeut les nobles. Impuissante à réprimer les factions au dedans, à faire face aux dangers extérieurs, la rovauté élective v devenait le
jouet des puissances étrangères. Les nobles n avaient d'autre souci que d'opprimer les serfs. L'esclavage d'une part, de Tautre Texcès de la licence, la misère à côlé du luxe, la bar« barie a côté d'une civilisation faclice, tels étaient les éléments discordants de la constitution polonaise. \jq librrumvcfo^ enfin, élait le digne couronnement de cette œuvre de démence qu'on appela du nom de démocratie ttobiliaire : il donnait à chaque nonce le droit de paralyser et de dissoudre la diète par ces seuls mots: « Je ne permets pas. » I /intolérance religieuse avaitaliéné les alliés les plus naturels de la Pologne, tels que les Cosaques, qui passèrent à la Russie. I^s puissances étrangères portèrent le dernier coup à la Pologne, et aclievèrent sa mine en se pailageant ses dépouilles.
Cependant la révolution grondait en France. Dans la fameuse nuit du 4 sioût 1789, Tassemblëe nationale avait détruit les restes du régime féodal 9 aboli les privilèges ^ et rendu tous les citoyens admissibles aux emplois publics. Le 10 septembre, elle avait décidé que le pouvoir législatif serait composé d'une seule assemblée. I^ ai septembre n'avait laissé au roi qu'un veto suspensif. Le i5 janvier 1790, on avait aboli la division du pays en provinces , centralisé l'administration et institué le suffrage universel. Jje 19 décembre 1 789 et le 12 juillet 1790, l'assemblée avait privé le clergé de ses propriétés, et changé le sacerdoce en une magistrature salariée, et assujettie au pouvoir temporel. Le 19 juin 1790, elle avait proscrit les titres et les armoiries.
« La constitution, avait dit Mirabeau, est trop démocratique pour une monai'chie; pour une république, il y a un roi de trop. » Frappée d'inertie, la royauté languit quelque temps dans l'impuissance, et l'anarchie régna à sa place.
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«LesFarisienSy disait Vergniaud, ne sont plus esclaves des tyrans couronnés; mais ils le sont des hommes les plus vils , des plus détestables scélérats. »
Le a I septembre 1792I9 la Convention nationale proclama l'abolition de la royauté, et lo 11 janvier 1793 , Louis XVI fut décapité. L'assemblée avait décrété , le 19 iiovembro 179^2, qu'elle accorderait secours et fraternité l\ tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté. Ces événements soulevèrent en niasse* l'Europe raonarcliiqne contre la France.
La Convention déploya une énergie raro ci une |)ersévéranceù toute épreuve ; elle triompha de la coalition à lextérieur, de l'insurrec*tion à rintérieur, et dota la France du Rhin el de la Belgique; mais se souilla par une tyrannie qui disci*édita la république. « Dans deux mois, «a dit I^anjuinais, on a fait plus (larrestaa lions arbitraires que sous lancien régime en n trenteans.» Durant lesjoursde la terreur,cenl mille hommes ^émissaient dans les priions.
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Le tribunal révolutionnaire seul envoya deux mille six cent soixante-neuf personnes à Téchafaud. Les neuf dixièmes des habitants de Paris étaient dans les suspects. L'intolérance politique dépassa en cruauté l'intolérance religieuse, et la loi des suspects surpassa en cruauté la loi de lèse-majesté; les Marat, les Danton, les Robespierre se posèrent les égaux des Néron, des Caligula, des Héliogabale. Des villes entières furent la proie de la terreur; Fouché dévasta Lyon par la poudre et le plomb. Carrier noya Nantes. I^ démence alla jusqu'à se révolter contre Dieu lui-même, et l'œuvre de la tyrannie fut couronnée parl'impiété; le culte de la raison fut proclamé la religion nationale, et le paganisme se maria avec l'athéisme. Les mots eux-mêmes changèrent de signification : la terreur s'appela justice et vertu, la cruauté clémence , la gràce barbarie.
La réaction contre le terrorisme ne fut pas moins aiTreuse ; les royalistes ne suivirent que trop l'exemple des démocrates.
La constitution de Tan III (a-^ août 1795) confia le pouvoir exécutif à un directoire de cinq membres, partagea le pouvoir législatif entre deux conseils , dont l'un, de cinq cents membres, futinvesti de la préparation des lois, et Tautre de deux cent cinquante membres, dit des Anciens, fut chargé de la sanction des lois. Tous deux se renouvelaient par tiei^ chaque année. Les deux tiers des membres du conseil devaient être pris dans l'ancienne Convention, afin que les royalistes ne pussent prendre le dessus dans les élections. Les directeurs devaient être élus par les Anciens, parmi cinquante candidats proposés par les Cinq- Cents.
La torpeur s'était emparée de tousies esprits. On n'avait plus foi dans la i^alisation d'un bonheur commun, dans Tavénement d'une société parfaite : l'engouement avait fait place à l'indifférence. Les partis étaient aussi faibles que le Directoire lui-même. Tout était miîr pour l'installation d'une dictature militaire.
Bonaparte s'empara du pouvoir le 1 8 brumaire, li réprima l'anarchie, rétablit l'ordre, dota le pays de plusieurs institutions qui sont ses premiers titres à la gloire et à la reconnaissance de l'avenir. II fit profiter la France des principaux résultats de la révolution, et sut lui faire oublier la liberté dans le tourbillon de la gloire. L'Europe s'humilia devant lui. Pour le combattre , elle dut en appeler à la nationalité de ses peuples, dont le contact même avec la France fit germer en eux des idées de liberté qui ne restèrent pas sans fruit. L'empire passa comme avait passé la république; la restauration sanctionna tout ce qu'elle ne put renverser, et la France entra d'un pas ferme dans les voies constitutionnelles, où elle ouvre encore la route au reste de l'Europe.
LITTERATLRK
DE LV POLITIQI K
pL4Toif est le père et le niaitre de tous les rëformateui's. H voulait le règne de lu capuciiéy en appelant la philosophie au troue; régalité des richesses, la communauté des femmes, réducation publiquej'ordi^ et Tliarmonte daos l'Etat.
Aristotil, pour réfuter son maître, a fait une politique qui peut servii*, de nos jours encore, d'école à nos hommes d'Etat. Elle est aussi pratique que la répaUiqm* de Platon est abs-
iraite. Il a approfondi les difFérenles constitutions de son temps, le faible et le fort, les causes de conservation et de décadence des diffërenls gouvernements.
La république de Cicéron ne nous est parvenue quen lambeaux, mais qui sont bien inférieui*s aux compositions des deux philo-: sophes grecs.
Machiavel, né en 14699 mort en 15^7, absorbe à lui seul toute la politique du moyen âge. Maître d'une école particulière , il est l'expression de toute son époque. Aussi lui fait-on trop et trop peu d'honneur à la fois en le considérant comme le créateur de la politique qu'on a appelée de son nom. C'était plutôt celle de son temps qu'il n'a fait que consigner dans ses œuvres.
L'état peu satisfaisant des républiques ilaliennes, l'étude assidue de Tite-Live ont fait de lui un partisan dévoué de la république romaine. Son Prince n'est ni une ironie , ni un piège tendu aux rois, comme on le croit g^é-
ralcment, mais simplement Texpi^ession de la politique égoïste de son temps, pour ne pas dire de celle de tous les temps j comme son Traité des conspirations est le contre-poids de cette œuvre. Se tromper mutuellement a trop longtemps été la seule [)olitique des maîtres et des sujets.
Thomas Morus, né en 1480, mort en i535, a dit une utopie fondée sur IVgalité, régie par un roi électif à vie, choisi par le sénat entre quatre candidats pri)posés par le peuple. Comme toute utopie, elle professe un grand mépris pour la société existante, et un i-espect illimité pour celle qu'elle rêve.
BoDiJf et LiPSiiTsont fait chacun six livres, Tun sur /a république et lautre sur /^/ politique. Ces deux œuvres sont trés-niédiocres. Bodin demandait pourtant des limites au pouvoir royal, te qui n'était pas sans courage* au siècle où il vivait.
MariAna préférait aussi la monarchie limitée par les lois , dans son de Hvge et rei^is ins-
titutionej iSgS. Il allait même jusqu'à justifier le meurtre des souverains, tout en recomman* dant leur jugement préalable.
Hugo Grotius, né en i583y mort en 1645, est considéré comme le père du droit naturel et du droit des gens. Son ouvrage de Jure belli ac pacis est rempli de science et n'est pas dépourvu d'idées justes. 11 proscrit la violence, recommande la religion, mais confond le droit avec la morale.
Thomas HoBBEs , né en i588, mort en 1679, a écrit : de. Cive et Leviathaa seu de CivitcUe ecclesiastica et cwilL II est le fondateur du contrat social. Son état de nature est l'état de la liberté absolue , de l'absence de tout droit et de la guerre perpétuelle.
Dans l'intérêt de la paix^ les hommes passent à l'état de société y où ils échangent une partie de leur liberté contre dés droits, et où la volonté de l'individu se subordonne à la volonté de la majorité qui est censée être celle de tout le monde. Le contrat ne peut
être maintenu que par la force et la crainte , et FÊtat est la réalisation de Tune et de Tautre-Ix* pouvoir doit être absolu, pour être puissant. et monarchique, pour être indivisible. Il n\ a pas de lois au-dessus du souverain, et ses obligations sont purement morales.
Càmpakella fit en 1637 sa Citt' ilu soleil. Les biens et le travail , la vie et 1 éducation v sont en commun. Les magistrats y distribuent les occupations et ont soin du croisement des races, k la tête de la cité se trouve le grand métaphysicien.
Harrihgton demanda aussi en i656, dans son Océante, légalité des conditions et des propriétés, des censeurs pour la religion et Tinstruction , un sénat élu par le peuple, et auquel il a à soumettre les lois qu'il fait.
BEirBDiGTSpmos\, né en i632, mort en 1677, pensait que le droit découle de la pu issance, que chaque chose a autant de droit (|ue de pou voir, et que l'un et l'autre ne sont limités que par le droit commim ou le droit et le pouvoir d autrui.
Il subordonnait l'Église à rÉtat, l'excluait de toute participation au pouvoir, et ne lui accordait d'influence sur les hommes que par rintet*mëdiaire de l'autorité temporelle.
PuFFENDORFy né cn i63i, mort en 1694»
de Jure naturœ etgentiuniy — de Officio hominis et citais, y reconnaissait la sociabilité innée à l'homme même dans l'état de nature. C'est pour la sûreté que les hommes s'unissent en État, soumettant leur volonté à celle d'un seul ou de plusieurs y et engageant le pouvoir par des obligations réciproques. La souveraineté dérive des contrats, et se perd par leur violation : elle est une , indivisible et illimitée.
SiDirrr, Dis courses concerning government , 1698, se prononce contre la monarchie en faveur des républiques.
Locke, Two treatises on government ^ 1690, considère l'état de nature comme celui d'éga» lité et de liberté parfaites; mais comme cet état n'offre ni lois, ni pouvoir, il en déduit la nécessité de l'état de société. Celui-ci s'établit
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par le consentement de tous. Les enfants ne sont tenus de s'y soumettre qu'en tant qu'ils veulent hëriter. Le travail produit la propriété; celle-ci doit être accessible à chacun dans la proportion de ce qui lui est nécessaire ou ulile, pourvu que ses produits ne dépérissent pas entre ses mains. La majorité du peuple décide des lois qui doivent être faites, elle ré* sout les discussions qui s'élèvent entre le pouvoir et le peuple, et règle les impôts.
Tkxple, Essajr upon the orii^ina/ and nature of government^ voit l'origine des Etats dans la famille plutôt que dans les contrats, considère le gouvei*nement d'un seul comme le plus simple ; et le meilleur à ses yeux est celui qui est le plus stable, qui convient le plus aux mœurs et aux coutumes du peuple.
Datid Hume, né en 171 1, mort en 1776, the nature of man^ et Essays iwlilicalj développa les idées deShaftesbury et de Ilutchison, que la morale est la base du droit et de l'Etat.
Fjkbguson a surpassé ses devanciers dans son
Histoire de la société difile^ 1767, et il y a exposé des idées justes et modérées. Il se prononce contre la conquête qui entraîné la perte des conquérants comme des conquis, contre les grands États qui détruisent l'émulation, la variété de la vie et de l'histoire. La puissance d'un État ne dépend pas de son étendue, mais du caractère du peuple. Il n'y a point de gouvernement d'une bonté absolue, et le meilleur est celui qui est le plus approprié aux circonstances, et qui s'est développé naturellement. Trop de soin pour l'intérêt individuel ruine l'intérêt public. Le pouvoir absolu produit la corruption et le désordre que dans le principe il a été appelé à détruire. Les changements trop prompts et trop précipités ne valent rien.
En Allemagne, pendant tout ce temps, les idées politiques étaient très-arriérées, et les idées de droit assez embrouillées.
Thomasius reconnaissait des esclaves naturels , recommandait de faire ou de ne pas faire
aux autres ce qui plait ou (iéphiit à soi-même, et, en général, de ne faire que ce qui rend la vie heureuse à soi comme à autrui : lui et ses sectateurs séparaient la morale du droit, attendu qu'on ne peut astreindre qu a ce dernier.
La perfection et la prospérité sont le but de l'État de Wolf, de son droit naturel et de sa morale; la force est un bon moven dans ce but. La trivialité perce partout ; la Cabine est son idéal, et Aristote son maître.
BoHMER, dans son Intwductio in jus publicum universale^ 1710, place le but de TÉtat dans la vie assurée et tranquille, son origine dans la force. Le droit naturel remplace la volonté de Dieu , qui approuve ou désapprouve les institutions publiques de Tbomme.
MoNTESQUiEi:, né en 1689, >^'^^>'' ^^^ i755, divise les formes du gouvernement en monarchie, despotisme et république. Le despotisme, â mon avis, nVst point une forme de gou\ernement particulière: ce nVsl que In rorruplîon de la monarchie, ou mêiiH* sw consr-
quence naturelle, (|uand elle n'a pas de charle qui la réprime. Âristote était plus juste dans ses distinctions de polisies et de pacerbases. Montesquieu ne parle du gouvernement constitutionnel que comme d'un fait isolé , mais qui jouit de toute sa prédilection. Il est vrai qu'il ne pouvait prévoir de son temps le rôle important que cette forme de gouvernement devait jouer dans le monde. Il suppose que le principe de la monarchie est l'honneur^ la crainte celui du despotisme, et la vertu le principe de la république. Or, la crainte, la vertu et l'honneur sont nécessaires à tous les États, quelles que soient les formes de leur gouvernement. Néanmoins, il n'est que trop avéré qu'aucun gouvernement n'use de la crainte autant que le despotisme, qu'aucun ne peut se passer de la vertu moins que la république, et que l'honneur est la première vertu monarchique. C'est ainsi, pour la plupart, qu^ les erreurs de Montesquieu ne sont qu'apparentes, ou trouvent leur réfutation dans ses
écrits mémos. Si VEsprit des /oïs manque de système, sa mélliocle est unique, comme le caractère du génie de son auteur est un fait isolé dans la littérature française.
J. J. Rousseau, né en 17 12, mort en 1778, appartient à la politique par son Conlrat soriff/j par son Discours sur lUnci^alité des conditions^ par son Gouvernement de Polot^ne, L'idée du contrat n était pas neuve, et la conséquence en était fausse, quoique forcée : le pouvoir illimité et indivisible (|ue son origine populaire De peut ni racheter ni justifier. L'infortune de Rousseau lavait rendu misanthrope et ennemi de la société, au point de lui faire préférer l'état de nature. Son (ioui'ernement de Pologne est un chef-d'œuvre de politique.
Le triumvirat de Voltaire, de Montesquieu
et de Rousseau formera toujours une grande époque dans la littérature. Voltaire, noble et riche, considérait le peuple du haut de sa grandeur, brûlait l'encens en riionneur des souverains de la terre, et jetait ses foudres
à Dieu; Rousseau, pauvre et malheureux, versait un torrent de bile sur le monde; Montesquieu seul, dans une heureuse aisance, restait calme et vrai, profond et sage.
FiLANGiERi, né en i75a, mort en 1788, fut le Montesquieu de Fltalie; sans le génie du philosophe français, il avait, de plus que hii, la verve de l'Italien. Il ne partageait pas sa vénération pour la constitution d'Angleterre , et le surpassait presque dans ses considérations sur la législation pénale. Il blâmait avec raison, la corruption dans le gouvernement représentatif, à tort, peut-être, la prédominance du pouvoir royal, et surtout sa variation.
La révolution française, ce grand résultai de la philosophie du x vin* siècle, devint à son tour l'école de la politique. C'est à sa tribune que les plus graves questions d'État furent débattues. Mirabeau travailla d'abord au progrès de la révolution, tout autant qu'il s'appliqua à le ralentir plus lard. Sykyès, inépuisable en plans de constitutions, mettait sa science au
DE \Jl politique. 81
service de Ions les pouvoirs qui se succédaient. Les Montagnards se firent les apôtres d'une politique destructive et sanguinaire; les Girondins, au contraire, s'imposèi'ent la pénible et glorieuse lâche de fondateurs éclairés et de sages réformateurs. Cependant, en Angleterre, William Pitt mettait tout en jeu pour combattre les idées révolutionnaires et démocratiques de la France; admirablement secondé dans ses vues par Edmond Burke, il eut pour adversaires Fox et Sheridan, les ennemis infatigables de sa politique. En Allemagne, la politique se réfugiait dans la philosophie, et se perdait dans de paisibles rêves ou de creuses discussions.
Kant, né en 17^14? mort en i8o4, n'était pas encore aflranclii des idées de ses prédécesseurs. Comme eux , il fondait le droit sur la moralité, et l'appuyait sur la force , en lui subordonnant la morale. La loi, selon lui, est la conciliation de l'arbitraire de l'un avec celui de l'autre, conformément aux principes de la
liberté. Le souverain de fait est le souverain de droit. Il n'a que des droits et point d'obligations; aussi ne peut-il pas être question de résistance contre lui. Le pouvoir législatif n'appartient qu'au peuple. La monarchie constitutionnelle lui parait un non-sens, et il se prononce pour la république œprésentative. Il ne voulait ni droits sans mérite, ni hérédité dans les privilèges. Il subordonnait la politique a la morale, demandait l'abolition des armées permanentes, et la défense des emprunts pour les affaires étrangères. Voyez son Zuni ewigen Frieden. — Die Rechtslehre. — Das Natur^ recht,
FicHTE, né en 1762, mort en 1814. Gnuul^ sàtzedesNaturrechts. — DieStaatslehre. — Der geschlossene Handelsstaat. — Beitràge zur Berichtigung der Urtheile ûber die franwsische Reifolution, — Gruiidzuge des gegenwàrtigen Zeitalters. — Reden an die deutsche Nation.
Selon cet auteur, les gouvernements sanà responsabilité ne valent rien» et le gouverne-
DE LA POLÏTIODE. 83
ment responsable doit rëuiiir le pouvoir législatif au pouvoir judiciaire , pour veiller sur le droit et faire exécuter les jugements. La surveillance du pouvoir doit être confiée à un ëphorat investi d'un veto suprême, et qui accuse le gouvernement devant la commune.
La masse du peuple est appelée à la défense des jugements de la commune. Ceux qui n'y ▼otent pas sont exilés du pays. Un épliore peut annuler le veto de son pi*édécesseur. Si la commune veut le renversement de l'État, tout citoyen peut y procéder. Les droits héréditaires sont injustes; les occupations doivent être strictement séparées et réparties par l'État. L'instruction doit être commune , et l'esprit dont on aura fait preuve à l'école doit décider des postes qu'on peut occuper dans la vie. I^s passe-ports doivent être munis des portraits de leurs porteurs.
L'extravagance des idées de Ficlite se retrouve dans Haller, Restauration des sciences
dÉtat^ mais au profit du pouvoir, tandis que
84 UTTERATURE
Fichte était le défenseur du peuple. Le pouvoir, c'est la force; l'obéissance, c'est la faiblesse. C'est tout au plus s'il exige l'utilité du pouvoir. Il dissémine le contrat social en une quantité de petits engagements.
Kaug est plus rationnel dans sa Dikào Po^ litik , 1 8a4. Il concilie les idées les plus contraires : le droit divin et le droit naturel, le droit du plus fort et le droit des contrats ;.il suit le juste milieu entre les révolutions et la stagnation, qui est le mouvement dans le repos, et le repos dans le mouvement. -
ÂNCiLLON est un esprit clair et pratique, qui, par sa modération, a eu une salutaire influence, même hors de son pays. Partisan du progrès dans la conservation , de la liberté delà presse sans licence, il demandait la représentation des intérêts, tout en écartant celle des intel* ligences, les théoriciens lui paraissant de trop mauvais praticiens.
Avec moins de charme et plus de science , le professeur de Leipadg , M. Pôlitz s'est fait
le défenseur des mêmes principes, pendant que M. Zachari remplissait la même mission glorieusement à Heidelberg.
Plus libéral qu'eux tous, Rotteck se posait à Fribourg en chef de l'opposition allemande. La mort est venue le surprendre comme il venait de fonder, avec M. Welcker, la plus grande œuvre politique du siècle : le Dictionnaii*e (F État ^ qui se continue encore. Son Fernunftrecht est un peu trop élémentaire; mais son Histoire unis^crscUc. est une niine féconde en profondes idées politiques.
MM. Webeb et Daulman ont fait chacun une politique, estimée à des titres différents. Celle de M. Dahlman attend encore son achèvement.
Martens a élevé la diplomatie à la hauteur d'une science.
(^pendant Bentham, né en 1748, mort en i83a, venait de clore la vie la plus studieuse qu'on ait eue. Il a pris pour hase de son sys-
86 UTTÉBATURE
tème social ^ le grand ressort de ce monde : l'utilité. L'utile, le bon, le plaisir, sont le devoir, la morale, la verlu, la religion de Bentham. Il subordonne l'uiilité privée à rutilité publique, l'utilité moindre à l'utilité plus grande. Comme tous les créateurs de systèmes, il porta le sien à l'excès, sans s'inquiéter des doutes ei des erreurs qu'il faisait naître. Son principe, vieux et égoïste, loin de devoir être propagé, demande bien plutôt à être contenu et réprimé. Mais si l'idée prédominante des œuvres de Bentham est fausse, elles sont remplies de précieuses pensées.
En France, durant la restauration , il se faisait une réaction en faveur des idées constitutionnelles et religieuses. Benjamin Constant défendit les premières, Chateaubriand, De- MAisTRE, B0NAI.D, Lamennais, personnifièrent en eux les secondes.
Saint^imon , au contraire, né en 1 760, mort en i8a5, crut le christianisme insuffisant, en tant que plusieurs de ses dogmes ont vieilli, et
en tant que son royaume n'est pas assez de ce monde. Il se fit le sauveur des classes inférieures et pauvres, de ces esclaves du monde actuel j et ses disciples se firent leslibérateursdelafemme, qu'ils voulaient faire 1 égale de l'homme^ tandis que Christ l'avait laissée dans une place subordonnée j du i*este parfaitement conséquente avec sa nature. La devise de Saint-Simon était : « A chacun suivant sa capacité , à chaque «capacité suivant ses œuvres. » La réalisation en eut été certainement diflicile, et l'arbitraire y aurait eu une grande part; mais rien n*est plus faux que de dire que la société actuelle accomplit cette mission parfaitement. Les grandes vertus et les grands talents meurent sur les grabats; l'oisiveté se noie dans l'abondance, et le travail végète dans la dernière misère. L'intrigue parvient , et la modestie resste en route; la justice succombe, et l'injustice est couronnée de succès. La persécution est pour ceux qui veulent trop ardemment le bonheur des |>euples ; les honneurs et la for-
tune sont pour ceux qui se prêtent à exploiter le peuple au profit des forts et des puissants. Des centaines de riches pour des millions de misérables 9 voilà le monde. La conquête pèse encore sur nous; les conquérants ont partagé les ternes à leurs vassaux j et depuis la propriété foncière est restée entre les mains de quelques nobles qui n'ont eu souvent d'autres titres que celui d'une lâche servilité pour leurs rois. La révolution française a fait justice de cet état de choses, et a changé quelques prolétaires en propriétaires; mais les autres pays attendent cette révolution qui elle-même n'a pu être complète. La terre ne poile pas plus d'hommes qu'elle ne peut en nourrir; mais c'est aux hommes à bien distribuer ses dons et à en tirer tout le parti possible. Si les plans des réformateurs ne sont pas toujours heureux, la haine que leur portent les heureux tle ce momie n'est pas moins déplacée. A côté de l'indiflerence pour les grands et les petits athées du siècle dernier et du siècle présent ,
DE LA POLITIQUE. h9
rindignation pour les Saint-Siinoiiiens est trop exagérée. A travers toutes leurs erreurs, il y a une tendance réelle vers la perfectibilité, tf Saint-Simon a bien critiqué et mal doctrine;» mais ceux qui ne critiquent pas du tout ne peuvent pas bien doctriner. Le travail, la concurrence et l'aumône ne peuvent sauver le monde. Le travail ne nourrit pas toujours, la concurrence tue plus de gens qu'elle n'en enrichit, l'aumône est plus humiliante que suffisante. Actuellement , ce n'est plus à qui fera mieux, mais à qui fera pis, à qui fera le plus de dupes.
FouRiER est purement matérialiste. Il a cru enrichir le monde par le travail rendu attrayant en l'oi^anisant en commun. Or, l'attrait du travail est dans le genre de travail et sa rétribution plus que dans le mode de son exécution. Fourier perpétuait les inégalités « inégalités de fortune et de movens, et rétribuait arbitrairement le capital, le travail et le talent qu'il associait l'un à laulre : il donnait fv' 1 2 au t ravail, 4/ 1 '^
90 LITTÉRATUBE
au capital et S/ia aux connaissances. Il assu* rait à chacun un minimum de bien-être assez grand pour qu'on lui sache gré de son inten-r lion y maiS| pris au mot et mis àrœuvre, il y a à craindre qu'il n'eût fait faillite. Sa critique vaut mieux que ses plans; mais son mépris pour les autres égale la haute idée qu'il eut de ses propres œuvres. Si l'on y ajoute la manie ré* glementaire de ses plans, on verra qu'il a réuni en luilesqualitéscommunesà tous les utopistes. OwEN, né en 1771, proscrivit les peines et les récompenses, d'idée plus que de fait, car l'infamie qu'il faisait infliger aux hommes vicieux est certes la plusgrandedes peines. 11 fit des prodiges à Newr-Lanark. Avec des plaques de différentes couleurs qui désignaient les différentes qualités des ouvriers, il fit bien plus qu'on ne fait ailleurs avec la verge et le mar* tinet; il abolit l'ivrognerie par la seule crainte de la honte, et établit une éducation modèle sur des bases morales. Non content deceseffetsmî* raculeux, il allafonder la colonie de New-Harmo-
ny, pour y tenter rétablissement de la comnuinautf^et de la rétribution égale. Le plan avorta , et depuis il alla de déceptions en déceptions.
Les extrêmes ont au moins cela de bon qu'ils secouent l'esprit, l'arrachent à son apathie, et le tendant même dans un sens opposé à la vérité, le provoquent souvent à de salutaires efforts. Us éprouvent en ébranlant « et finissent par afTermir le vrai, comme ils peuvent aussi retendre. Ainsi , en rejetant les erreurs des réformateurs , on peut emprunter leui-s idées justes : à Saint-Simon sa rétribution selon les œuvres, à Fourier son association, à Owen la moralisation de la peine, et on doit chercher à faire pénétrer ces principes plus avant dans la société actuelle.
Ainsi qu'il y a des médecins tant pis et des médecins tant mieux, il y a des hommes qui voient les uns tout en beau et les autres tout en laid. La vérité est nécessairement entre les deux extrêmes, el le monde est aussi loin de sa ruine que de sa perfection.
II y a trois formes principales de gouvernement : le gouvernement absolu y le gouverne^ ment constitutionnel ei la république. C'est ainsi qu'on les désigne habituellement , mais aucune de ces dénominations n'est propre à l'état de choses qu'elles expriment. L'absolutisme peut se rencontrer dans une république aussi bien que dans une monarchie. Chaque État comme chaque gouvernement a une constitution quelconque, et quant au mot répul^lique, il ne veut rien dire autre chose que l'État propre-
ment parlant, la chose publique, res publica. Néanmoins c'est encore le mot le plus juste ; car le gouvernement est public quand tout le monde y prend part , et c'est là le caractère distinctif de la forme de gouvernement qu'on appelle république. Le gouvernement constitutionnel serait mieux désigné par les mots : gouvernemen t représentatif ; mais comme la représentation a lieu aussi dans des républiques , on est tenu de les remplacer par l'expression de monarchie représentative. Toute monarchie qui n'est pas constitutionnelle n'est pas pour cela absolue; elle peut non-seulement être tempérée par la religion et les mœurs , mais elle peut même être limitée par des lois fixes dans l'exercice de son pouvoir. Elle ne devient représentative que lorsqu'elle admet le peuple à son gouvernement. Toutefois je ne relève nullement ces contradictions pour contrarier l'usage de la langue, mais uniquement pour éclaircir le sens qui doit s'attacher à ces différentes expressions.
FORMES DK GOUVERNEMENT. 96
La république est une dvmocmtie ou une aristocmlie, selon que c'est le peuple ou la noblesse qui gouverne. Elle est absolue ou représentative, autocratique ou limitée.
Les gouvernements sont purs ou mixtes.
La royauté, Taristocratie et la démocratie absolues sontdes gouvernements purs; la monarchie représentative et tous ceux auxquels la noblesse 9 le peuple ou les rois participent à la fois, sontdes gouvernements mixtes.
Chacune des formes de gouvernement est sujette à s'altérer dans son principe, et à devenir tyrannique. La monarchie dégénère par soDabusen despolismry Taristocratic en oliij^at^ chicj et la démocratie en ochlocratir. Le despotisme est le règne du bon plaisir ou du caprice d'un seul; l'oligarchie est l'usurpation du pouvoir par quelques-uns des nobles^ et l'ochlocratie est le règne de la populace. A'/znarchie est le chaos, le désordre, l'absence de tout gouvernement organisé.
VÉtat fédéfxitifou la confédération est une
union d'Étals, dans rintérét de leurs rapports réciproques et extérieurs, sous un gouvernement commun avec plus ou moins de droits d'intervention dans les affaires intérieures de chaque État. Cette union peut être entre des États qui se ressemblent ou qui diffèrent entre eux quant à la forme de leurs gouvernements. Les États*IJnis sont tous des États républicains représentatifs; la fédération suisse est composée de démocraties pures et de démocraties représentatives avec un canton monarchique constitutionnel. La con fédéra tioli de l'Allemagne contient des monarchies absolues, des monarchies représentatives et des villes libres.
La forme du gouvernement fédératif peut par elle-même être monarchique, aristocratique ou démocratique, selon qu'il y a un seul ou plusieurs États de l'union qui dominent , ou que tous sont égaux en droits.
La parité dans les formes de gouvernement et l'égalité des droits entre les différents États sont
des conditions de durée et de force dans Tunion fédérale 9 comme l'égalité est la garantie de toute union possible. L'État confédératif présente ordinairement les avantages réunis des grands et des petits États. Ses membres peuvent être à la fois forts au dehors et libres au dedans. Mous verrons plus tard que la trop grande et la trop petite étendue des États sont incompatibles avec la république ; la confédération seule peut rendre son établissement possible, en divisant un Étal trop grand , ou en réunissant des Ktats trop petits en une union fédérale.
C'est encore cette même forme de gouvernement qui présente tous les avantages de la centralisation et de la décentralisation, de la force et de la lumière ; comme c'est aussi la confédération qui peut le mieux cimenter les liens d'un État composé d'éléments plus ou moins opposés, mais que des intérêts particu- . liei's tendent à réunir en un cor[>s d'Étal. (Test, en un mot, certainement la meilleure ronnc*
de gouvernement sous plus d'un rapport, à tel point qu'on peut être tenté de rétablir même dans un pays qui ne forme qu'un État. Ce n'est pas là tourner dans un cercle vicieux , et 9 après avoir échappé, à grand'peine , aux maux de la féodalité, en appeler le rétablissement. Les lumières ont une telle puissance , qu'elles peuvent tirer, avec le temps , un bon parti même des institutions. vicieuses , qui
manquent rarement, au fond, d'avoir un bon côté.
De la Monarchie absolue.
On dirait que tout est fait pour reiidi*e les rois bons. L'amour de leurs sujets leur est assuré quand ils font le bien, et cet amour est une égide puissante contre la malveillance et les agressions 9 un grand soulagement au |K>ids de la couronne. La gloire, cet autre bien si doux, ce délice si grand des humains, vient toujours couronner leurs œuvres, pour peu qu'elles soient utiles. Le bien par lui-même a un charme inouï , et la plus belle part de celui que nous faisons aux autres, rejaillit sur Dous-mémes. En repos avec leur conscience , dans la contemplation des bienfaits qu'ils
sèment sur leurs pas, dans la jouissance de leurs bonnes œuvres, les bons rois ne coulentils pas les jours les plus beaux ? Quel autre intérêt ont-ils que celui de leurs sujets ? Leur intérêt particulier nest-il pas l'intérêt commun? Quelle autre peine et souci ont-ils, si ce n'est de faire le bien ? D'un trait de plume, ils rendent la vie et le bien-être à des millions d'hommes, d'un seul sourire ils font des heureux. Tandis qu'un particulier se débat avec tous les éléments pour être de quelque utilité à ses concitoyens, et passe la plus grande partie de sa vie avant d'atteindre un cercle d'activité un peu large, le souverain est appelé dès le début de sa vie a la plénitude de sa carrière. Le moindre bien qu'il fait lui vaut des louanges infinies, et il a beaucoup de mai à faire avant de s'aliéner les cœurs. Mais quoique tardive, la peine des mauvais princes est inévitable. Si elle ne les atteint pas dans leur vie, elle s'attache à eux après la mort, flétrit leur nom et le voue à la malé-
FORMES DE GOIÎVERNEMEIST. loi
diction de la postérité. Dès son enfance, Théritier d'un trône est entouré de tous les soins possibles; les meilleurs maîtres Tinitient à toutes les particularités de sa vocation, lin heureux naturel vient souvent s'allier à toutes les ressources des arts et des sciences qui le Fécondent et Terabellissent : car ne s'évertuet-on pas à dire tous les jours, que la race des souverains est la meilleure <le toutes, tani par son origine que par l'effet de ses mélanges successifs ?
Tout concourt donc à faire des souverains les meilleurs des hommes. Telles sont les apparences, mais combien sont différents les effels \ Elle est bien longue l'iiistoire des méfaits et des crimes des rois , et bien courte celle de leurs bienfaits et de leurs exploits. Les mauvais souverains sont innombrables , et les bons sont en fort petit nombre.
Ah ! c'est que la nnturo humaine est bien faible, c'est que Téclat du diadème éblouit les plus clairvoyants; la hauteui* du tronc fail
tourner les têtes les plus fortes , et le poids dç la couronne fatigue tant !
ff I^ siège de Tesprit est d^iA;s les oreilles, » a dit Xercès, et Dieu sait ce que les rois entendent, leur vie durant! lis sopt Qb^dës par d/^ vils flatteurs qui leur fopt croire que leur cliair n'est pas la chair du reste des hoaimes, que leur sang n'est pas le sang du commun des mortels, que leur peuple n'est qu'une masM taillable et imposable à merci , ap gré de leur^ passions et de leurs caprices. A les entendre, le monde n'est fiait que pour servir de jouet aux rois , qgi ne peuvent mal faire et qui n'ont qu'à vouloir. On les idolâtre, on les divinise, on se prosterne devajQt eux, on se prostitue à eux. Un roi faible ccoute et croit C6svile& créatures ; un roi fort ne peut que mépriser et tyi:aniû;ier cette meute de courti^ns.
La vérité nç parvient presque jamais aux oreilles des sopverains, ou ne leur parvient que toute défigurée. Tous rivalisent pour la leur cacher. Les événements fâcheux sont rapetisses
FORMES DE GOITV ERJNEiMENT. 103
à Texcès, les circonstances heureuses sont grossies à l'infini. On les abuse sur la position du pays autant que sur la leur propre, et le plus souvent ils ne s'aperçoivent de Tabime on on les pousse que lorsqu'il n'est plus temps pour eux d'y échapper. Le pays regorge de blés, on demande des subsides pour les afTataés\ la famine ravage le pays et le peuple est à l'agonie :allsou(Tre à peine,» dît le ministre. La contradiction est chose inouïe dans un gouvernement absolu;Iesobjections mêmes ne sont pas souffertes : Tobéissance doit être aveugle. La colère tombe sur les porteurs de mauvaises nouvelles y les récompenses pleuvent sur ceux qui en donnent de bonnes. Ces Jupiters de la terre provoquent l'orage par le froncement de leur sourcil, ou ramènent, par un sourire, le beau temps, non-seulement à la cour, mais encore jusqu'aux limites les plus reculées de leur empire. Si un despote était né avec cette faiblesse de vue qui fait prendre une couleur pour une autre, il se trouverait peu de gens
assez hardis pour lui dire que ce qu'il prend pour du brun n'est que du vert, que le blanc n'est pas du noir, ce Vous avez raison, sire,» est le seul mot qui sorte des lèvres des courtisans quand les despotes disent les plus grandes absurdités.
Celui qui peut tout finira tôt ou tard par vouloir ce qui n'est pas de son devoir, et par faire ce qu'il ne doit pas pouvoir. L'abus est toujours près de l'usage, et plus Tusage est doux, plus l'abus est séduisant. Or, quoiqu'on en dise, il est doux de régner, et ce n'est pas pour les despotes que le despotisme est amer. Il est si peu dans la nature de l'homme de tout pouvoir, que cet état porte le trouble dans l'esprit le mieux constitué. Lorsque la volonté n'a pas de limites, elle ne peut qu'errer. L'homme n'est homme que lorsque sa volonté est subordonnée à son devoir; du jour où elle n'a pas de frein, sa nature animale prend le dessus, et le souverain devient un monstre. Quand même un roi ne voudrait que le bien , il ne serait pas
FORMES DE GOUVER^^EMENT. lOô
bon qu'il pût tout cequ'il voudrait; car il peut s'^i'er, voir le bien où est le mal j et le bien lui-même est relatif aux temps et aux lieux. Quel autre bien est plus grand que celui de la citilisation y et pourtant que de voix s'élèvent, bien à tort certes, pour condamner Pierre I" d'avoir anticipé sur les événements, d'avoir imposé une civilisation qui aurait été, pense-t-on, plusstablesi elleeùt été moins précipitée; plus largeet plus forte, si elle s'était développée plus naturellement! Les bons roisont souventplus besoinquelesmauvaisd'étreréprimésdnnsleiH's
entreprises. La Suède a, sans aucun doute, plus souffert de ses bons rois que de ses mauvais. Les guerres que lui ont attirées les Gustave II , les Gustave III et les Charles XII, ont ruiné le pays de fond en comble ; Napoléon a fait plus de mal que de bien l\ la France.
Le pouvoir absolu n'est pas seulement nuisible aux peuples, il l'est aux souverains euxmêmes. La responsabilité qui pèse sur le roi absolu fait frémir par son iuinicnsité. Le peuple
lui attribue bien , à lui seul , tous les triomphes et tous les succès , mais il s'en prend aussi à lui de tous les revers et lui reproche toutes les calamités. Les fautes qu'il fait, volontaîrement ou non 9 celles même qu'il laisse commettre à d'autres, retombent sur lui avec toutes leurs conséquences plusou moins rapprochées , avec leurs effets 9 quelque éloignés qu'ils soient. Le feu consume son palais, le peuple y voit le doigt de Dieu qui le châtie ; la famine ravage la campagne, le peuple n'en accuse que le roi; l'armée est battue, toute la faute est au roi qui a entrepris la guerre. C'est encore à lui seul qu'on demande la réparation des maux qu'on n'attribue qu'à lui seul, et qui dépassent souvent de beaucoup tous les secours dont il peut disposer. On ne lui tient pas compte des intentions, on ne considère que les résultats; on le croit tout-puissant, puisqu'il se dit tel et veut passer pour tel. Un roi juste renoncerait volontiers à la part du bien qui lui revient sans qu'il y ait participé, pour ne pas avoir
la part du mal qui n'a pas dépendu de lui. Il ps^rait bien beau le mot du roi de Bavière , disant qu'il ne voudrait pas être un roi absolu, et pourtant il n'est que prudent. Il n'y a d'heureux que le fou qui ne sent pas le mal qu'il cause, sciemment ou non ; mais le roi honnête homme, qui prend à cœur tout le mal qui se commet et tout le bien qui ne se fait pas, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de sa faute, ce roi est bien malheureux.
L'empire, dira-t-on , est la propriété du roi absolu , et quel est l'homme qui ne se plait pas à embellir sa propriété? Mais que penser de Néron qui se réjouissait à la vue de l'incendie qu'il avait lui-même allumé? C'était un fou. Et combien d'hommes sages ne faut - il pas pour rétablir ce qu'un seul insensé aura renvei'sé ou détruit! Encore si les bons rois étaient plus fréquents que les mauvais ; mais nous voyons précisément le contraire. Cest au point que les mots eux-mêmes ont changé de signification. Les noms de tyran et de des-
pote n'avaient dans l'origine qu'un sens irréprochable, et, de nos jours, le mot d'absolutisme esl devenu le synonyme de la tyrannie. Le plus grand mal du gouvernement absolu héréditaire consiste dans l'impossibilité d'éviter ou de réprimer les mauvais souverains : un mauvais roi est une calamité publique, la plus grande et la plus longue des calamités. Il peut en quelques jours détruire les bonnes œuvres de ses prédécesseurs , il peut attirer sur son pays des maux irréparables , l'ébranler dans sa base, le ruiner de fond en comble, le diviser et l'affaiblir, le démoraliser ou l'assujeltir à l'étranger. H faut le souffrir comme un fléau du ciel, car il n'y a point de moyen légal pour s'en débarrasser. On nepeut prévenir son nvénenient qu'en le déshéritant et en renversant ainsi la légitimité qui est le fondement de la monarchie. On ne peut le renverser que par la force; et comme la souffrance d'un peuple a une mesure qui , une fois comblée , déborde; comme il y a des fers trop lourds à
FORMES [)K GOl VERNEMKNT. 10«J
porter, quelque grande t|ue soit la résij^iialioii d'un peuple esclave, la rrvolle esl une conséquence inévitable des mauvais souverains, el si elle sauve le peuple, elle compromet toujours le trône. L'e\em|)le, une fois donné, ne manque jamais de se reproduire, et cela pour des causes et des maux moins graves. Lue fois que l'abus de la force des rois a poussé le peuple à Fusage de sa force, il ne manquera |)as d'en abuser à son tour et de se jouer du trône, comme te trùne s'est joué do lui. Les mau\ais serviteurs conq)romettent les meilleures causes; les mauvais rois ne peuvent (|ue conq)romettre Tabsolutismc , (|ui par lui-même est une cause dautant plus mauvaise que c'est elle-même qui gâte les rois.
Le choix de la race régnante serait-il fait une fois mieux encore, (|u'on ne serait pas exempt de mauvais princes, v II n\ a pas de famille sans estiopié, » dit le proverbe russe. Les grands bommes n'ont ni ancêtres illustres, ni enfants célèbres : fds d'» leur génie
et de leur talent, ils n'ont pour enfants que leurs œuvres. Les Voltaire et les Montesquieu, les Schiller et les Gœlhe, les Shakspeare et les Byron, les Napoléon et les Washington, les Pierre !**% ont à eux seuls absorbé toute leur race. Chaque race s'abâtardit et tombe en décrépitude , quelles que soient les heureuses conditions de son origine et de ses alliances.
Dans les pays absolus, il n'y a pas de loi : lày la loi c'est le roi} — La loi y est un colifichet, une dérision, un jouet du roi.
Étrange aberration de l'esprit humain! Sa puissance même plie devant celle du pouvoir absolu et va chercher des justifications a ses atrocités mêmes. Qu'y a-t-il de plus affreux que l'absence de la légalité? et pourtant il est des hommes portés à voir du bien dans les écarts aux lois si propres aux gouvernements absolus. Ils disent que la loi est une lettre morte, et que le souverain qui la règle sur les cas particuliers et la modifie, ainsi qu'il l'entend.
FORMES DE GOL'VEHNEMKÎNT. I i i
la corrige et lui prête vie. Esclaves, ils ne reconnaissent, ne conçoivent d'autre loi que la volonté de leur maître, et s'abusent sur leur état qu'ils croient naturel. L'inégalité devant la loi est de toutes les inégalités la plus injuste et la plus révoltante. Le droit vaut mieux que l'équité, la légalité vaut mieux que la justice. L'injustice légale ne peut mécontenter personne y la justice contraire à la loi doit révolter chacun. Il vaut mille fois mieux avoir de mauvaises lois qu'on exécute, que d'en avoir de bonnes qu'on ne suit pas. Qu'il y ait un arbitraire judiciaire assez large , mais qu'il soit prévu par la loi; que la loi prévoie toutes les exceptions possibles, mais ({u'elle n'ait jamais de force rétroactive. Est-il donc si difiicile pour un roi absolu de se conformer aux lois qu'il crée, fait et défait par lui-même? Qu'il secourbedonc devant sa propre création et qu'il ait le courage de sa propre volonté! Faire des lois pour ne pas les suivre, c'est le comble de la tvrannie; les violer à toute oc-
casion, c'est méconnaître son propre in lérél el ruiner son pouvoir.
On se dit souvent, pour se réconcilier avec le pouvoir absolu j car il faut bien aussi tâcher un peu de vivre en paix avec les plus forts, on se dit qu'on préfère un tyran à plusieurs, celui qui n'a jamais été notre égal, qui est l'envoyé de Dieu, à tous ces tyrans qu'on voit dans la république, qui sont ou ont été de nos égaux et qui ont eu, plus ou moins, des intérêts communs avec nous. Mais le grand mal de la tyrannie, ce n'est pas le tyran lui-même; ce sont tous ces petits tyrans qui poussent autour de lui, qui fourmillent dans son ombre et brillent de son éclat; ce sont tous ces satrapes et tous ces pachas qui rendent odieux les sultans et les schahs.Tel maître, tel valet; les fonctionnaires d'un despote sont ses valets, et comme lui despotes ^t tyrans, même plus que lui. La cour d'un despote est une cour de singes qui prennent en tout l'exemple sur lui.
depuis la mise jusqu'aux habitudes, réglant leurs goûtset leurs penchants sur ceux du maître. Un monarque débauché n'aura que des libertins autour de lui; un monarque cruel sera surpassé en atrocité par ses satellites; un roi dépensier verra ses courtisans se ruiner pour lui plaire. Le roi absolu n'aura pas de vice qu'on ne flatte et n'assouvisse, qu'on n'entretienne et n'augmente; pas de faiblesse qu'on n'imite, de cruauté qu'on ne propage.
Un monarque sage utilisera , au profit de son pays y ce penchant à l'imitation. 11 sera économe et laborieux pour faire croître autour de lui le travail , l'épai^ne et les richesses ; moral, pour faire régner les bonnes mœurs dans son pays.
Néanmoins, le premier mérite d'un souverain est le choix convenable des hommes auxquels il accorde sa confiance, surtout pour les emplois qui exigent une certaine indépendance d'action. Ce mérite ne s'acquiert que
trèfr-difficilement ; il n'est pas donné à la iné-
diocrité et n'est le propre que de la grandeur. Juger les hommes avec discernement est plus difficile pour les souverains que pour les par-» ticuliers , car, ne se trouvant pas en contabt immédiat, perpétuel et franc avec eux ^ ils ont rarement l'occasion de les connaître sous toutes leurs faces, et ne les voient souvent que sous un faux jour. La science des hommes s'acquiert surtout par l'expérience qui vient avec le temps, et par la souffrance , conditions qui manquent à la plupart des souverains. Pour connaître les autres, il faut aussi se connaître soi-Axéme, et les rois ont toujours une trop haute idée d'eux-mêmes pour qu'elle soit juste. Mais ce n'est pas tout encore que de savoir distinguer les hommes : il faut savoir s'en servir^ et ce talent est plus difficile que le premier. Les tyrans ne savent ni estimer ni aimer les hommes; ils ne souffrent pas d'autre volonté que la leur. Les hommes d'une probité inébranlable les embarrassent ; ils voient des critiques amers dans les hommes aux mœurs
pures et sévères ; des maîtres, dans des hommes de talent et de capacité. Us ne veulent ni plier ni se contraindre devant eux ; ieui-s observations les importunent, leurs conseils les ennuient, leur présence même leur parait un reproche continuel et une charge dont ils ont à cœur de se débarrasser au plus vite. Ils préfèrent ne prendre conseil que d euxmêmes, et se persuadent aisément qu'ils sont leurs meilleurs conseillers, ou tout au plus, consultent-ils ceux qui sont toujours de leur avis.
Si la femme d'un sujet a le bonheur de plaire au souverain ou aux princes, et si \v mari n'a pas assez de tact ou de lâcheté pour prendre son parti, se réjouir de son déshonneur, et même prêter son appui à Tintrigue, la persécution s'amasse sur sa tête. S'il ne veut pas faire son chemin par sa femme, il fera route avec elle, ou plus souvent encore sans elle, pour l'exil. Immoralité, la religion percent difTicilemenl à la cour : le souverain vu est
le dieu, et lui plaire y est la seule vertu. C'est tout au plus si l'étiquette sauve les apparences. Humamim est errare^ et les rois sont en cela plus hommes que les autres : ils ont tant de séductions !
Heureusement, les rois les plus absolus ne peuvent pas tout. La nature leur fait des lois, la religion leur commande, le passé leur impose ses exemples, les habitudes les lient , l'étranger les voit Faire, l'opinion publique lève sa tête qu'il n'est pas toujours bien aisé d'abattre, l'avenir enfin se rit d'eux, et vient renverser leurs chétives constructions, ou les châtier de son juste courroux.
Ils ne peuvent pas faire voler leurs légions dans l'air ou transporter leurs armées dans des ballons. Ils ne peuvent pas, comme Pompée, faire sortir des légions de terre, en frappant du pied; et quand ils les perdent, ils n'ont qu'à se prendre aux cheveux, comme Auguste, et à crier : « Varus, rends-nous nos
! »Ou bieu ils n'ont, comme Napoléon,
mais ici je m'arrête. Les homme>
ne suffisent pas pour faire la guerre; il faut de Targent , et ceux qui battent monnaie ne sont pas ceux qui en ont à leur gré. 11 leur en faut aussi pour vivre, et ne pouvant le prendre qu'à leurs sujets , il faut bien (|u*ils les laissent faii'e et les laissent aller, même ù IVtranger, où ils puisent des idées plus ou moins contraires à leur système. 11 faut qu^ils respectent leurs propriétés, qu'ils leur conct"dent des libertés et qu'ils les laissent s'instruire. L'instruction nous fait distinguer le bien du mal. Que voulez-vous? C'est là notre péché mortel ; nous avons payé assez cher le fruit du savoir pour le garder : il nous a valu Texpulsion du paradis, et les rois, n'étant pas plus puissants que Dieu, ne peuvent déraciner Tarbre de la connaissance du bien et du mal. Ils n'ont qu'à s'en prendre à Adam et à È\e , à Eve plus qti'à Adam, au serpent plus c|u'à Eve, à Satan plus qu'au serpent. Sachant
donc discerner* le mal du bien , les hommes distinguent les bons souverains des mauvais, leurs bonnes actions de leurs actions mau* vaises, et blâment celles-ci plus ou moins haa-* tement. On ne peut imposer silence à tous : fa voix du peuple est celle de Dieu! De là cette conséquence , que l'opinion publique est le juge suprême des souverains, juge qu'ils ne peuvent renverser el qu'ils ne peuvent acheter que par de bonnes et de belles actions. Force leur est donc d'être le moins mauvais possible. Puis, il y a encore pour eux un autre tribunal devant lequel ils comparaissent tôt ou tard*, le tribunal de Dieu. Ils peuvent en détourner les yeux, se Faire irréligieux; mais la con»» cience se réveille en eux et se dresse d'épouvante. Us peuvent lui imposer silence, s'étourdir dans de nouveaux excès , combler la mesure de leurs méfaits; mais alors leur pacte avec Dieu et les hommes est rompu, et, ne pouvant faire tout un peuple aussi criminel qu'eux, ils tombent; le peuple se retire de
-celui qui s'est retiré de Dieu, et que Dieu a lui-même abandonné.
Les rois les plus absolus ne manquent pas de faire des lois qui sont autant de liens pour eux-mêmes. Ils en font d'abord pour régler les différends de leurs sujets entre eux, puis pour définir les rapports des sujets aux gouvernants y et enfin pour prévenir les abus de leurs propres agents. Ils fixent par des lois toutes les relations ; et à moins de se donner des démentis personnels , de condamner leur œuvre propre, ils ne peuvent porter à ces lois de fréquentes atteintes. Ils ne peuvent plus couper la tête pour des crimes que la loi ne punit que par la privation d'un membre ou de la liberté. Ils ne peuvent confisquer les biens pour des délits qui n'entraînent que de légères amendes, quelque bonne volonté qu'ils eussent de s'emparer des propriétés des coupables. C'est ainsi que les lois deviennent forcément des garanties pour le peuple et des limites peur le pouvoir absolu. 1^ civilisation , de
son côté, en ëciairaniles peuples, a élevé les rois. Ils ne se permettent plus les choses qu'ils ont osées jadis.On taxe d'atrocité et de barbarie, aujourd'hui, ce qui, autrefois, n'étonnait personne, ce qui passait inaperçu et paraissait l'exercice légitime d'un droit naturel. L'éducation apprend aux rois comme aux simples particuliers à réprimer leurs mauvais penchants, à rougir de leurs vices; elle leur enseigne l'afTabilité et la douceur, elle élève leurs goûts et purifie leurs penchants.
Schiller se donne, dans son don Curlosj la cruelle satisfaction de comparer l'empire de Philippe II, l'empire des rois absolus, à l'empire de Dieu, et le premier sort de cette comparaison , comme de rigueu r, bien mesquin, petit et pauvre. Une chose m'a frappé dans cette tirade, c'est que Schiller ait pu la faire sous un prince absolu, et sa puissante accusation m'a paru une éloquente justification du régime absolu. Schiller est le poète
de la liberté par excellence y et il est le poète favori de rAllemagne, des sujets comme des rois. \je peu de persécution qu'il a essuyé, au début de sa vie, a été amplement compensé par de grands triomphes et par Tamour de ses concitoyens. C'est qu'en Allemagne, il y a une moralité et une civilisation qui tempèrent et purifient le gouvernement absolu, et qui font que les sujets y vivent en paix avec les souverains. L'aflabilité , la justice, la bonté, sont les ti'ails caractéristiques des princes allemands, et ne sont propres qu'à réconcilier le monde avec la cause de la monarchie. Le poète qui a pu dire : « Je ne puis être le serviteur d'un souverain; » — «J'aime l'humanité, et dans la monarchie je ne dois aimer (|ue moimême; M ^ ce poète, en disant : ce Donnez, sire, la liberté de la pensée! » — n'adressait pas ce conseil aux princes de l'Allemagne, et c'est là ce que Schiller trouvait de plus propre pour faire le bonheur des peuples, Schiller, ce représentant de la nationalité allemande. Si , de-
puis j on 8'est écarté de cette sage politique , si l'on s'est jeté dans une voie fausse et illégale, on n'y a recueilli que des déceptions qui ne pourront que se multiplier à lavenir. La liberté frappe à coups redoublés à la porte fermée à la pensée, et la pensée est trop forte en Allemagne, pour qu'avec le temps cette porte ne cède pas à ses coups.
Lf peuple russe présente, dans son genre, un fait tout particulier. De tout temps les étrangers qui l'ont visité, ont été frappés de son amour pour ses souverains; amour qui dé> passait toutes les bornes, qui sacrifiait femme et enfants, biens et existence, non-seulement dans l'intérêt du pays, mais aux caprices les plus révoltants des czars; qui supportait Tinjustice et la cruauté, en bénissant la main qui châtie et déchire. Les frères Schûtte, résidents suédois à Moscou , écrivaient à Gustave II, que les Russes,- loin d'avoir de l'horreur pour l'esclavage, s'en étaient fajtuneadoration. Récem*
ment encore, un voyageur français', s'en prenant au peuple plus qu'au gouvernement, a dit que les Russes sont ivres de l'esclavage. Sont-ce les Tatares , dont le joug de fer a opprimé la Russie durant deux siècles, qui l'ont si bien dressée à l'esclavage? Est-ce le sort malheureux de la race slave d'être toujours esclave ? Les mots d' Esc/aidons et de Sentes veulent bien dire quelque chose ; l'état infortuné de la Pologne et des provinces slaves de laTnrquie et de l'Autriche parle assez haut. I^e Slave n'a jamais envisagé la liberté du peuple que comme faiblesse du gouvernemenl *. Sont-ce lesczars qui ont si bien façonné leurs sujets, qui les ont tant abrutis, tant démoralisés, qu'ils les ont rendus impropres à toute espèce de liberté? L'explication de ce triste phénomène pourrait se trouver aussi dans le caractère même du Russe. Sa douceur et sa bonhomie
' M. le marquis de Custiiie.
* Le mot russe svoboda JibertCj provient du mot slave slaboda^ qui lui-même dérive du mot slabo, faible.
surpassent tout ce qu'on peut imaginer. Cest le peuple le plus aimant et le plus idolâtre que je connaisse. Il porte de Tamour à tout ce qui l'entoure, et ses chants plaintifs, qui semblent avoir été dictés par la souffrance, sont pleins d'expressions touchantes. Il a du peuple asiatique l'amour de la pompe; il a du Romain l'amour de la domination , et il veut que sa tête, son chef, son czar, marche environne d'éclat et de puissance. Il donnera sa vie pour que son czar puisse prendre et faire tout ce qu'il veut. Son czar est son père, et il ne peut croire qu'un père puisse vouloir le mal de ses enfants. Le pouvoir patriarcal est, en Russie, dans toute la force de son origine primitive. Voltaire disait vrai : «La femme qui n'est plus battue par son mari, croit ne plusétre aimée. » Le Russe mesure l'amour sur le châtiment. C'est de la barbarie, diront les uns; c'est de l'enfance bonne et candide, diront les autres; d'autres encore penseront que c'est l'immoralité qui va jusqu'à dorer les fers qu'elle ne peut briser.
Tout mal a ses compensations, et celle du gouvernement absolu consiste dans les bons souverains qui, dans leur pouvoir illimité, trouvent une plus grande facilité de fonder la gloire et de consolider le bonbeur de leur peuple. Malbeureusement, ils ne forment qu'une rai*e exception, qu'il est d'autant plus consolant de rencontrer et de constater. Envisagé en soi, Tabsolutisme a même quelc|ues bons côtés. Il est plus aisé de persuader un seul homme que beaucoup de monde, plus aisé de lui faire adopter de grands plans, de même qu'il lui est plus facile de les exécuter. k la vue des bienfaits que Pierre V^ a répandus sur son pays, on est porté à excuser jusqu'à son despotisme; il n'aurait rien pu faire de ce qu*ila fait avec des chambres puissante», aveugles, ignorantes, imbues de préjugés et jalouses de leurs injustes prérogatives.
L'abus n'exclut pas l'usage, et il n'y a pas d'institution humaine exempte d'abus. T^a tyrannie n'est pas une nécessité du régime
absolu, comme elle n'est pas incompalible avec les autres formes de gouvernement : elle n'y est que plus difficile et par conséquent plus rare.
La civilisation gagne du terrain de jour en jour, et fait rougir les despotes eux-mêmes de leur tyrannie. La cruauté , après avoir été une atrocité, devient un ridicule. Les constitutions ont corrigé les monarques absolus eux-mêmes. Us sont devenus meilleurs à la vue des peu* pies qui , en s'émancipant , ont exercé sur la monarchie des représailles plus ou moins justes et des vengeances plus ou moins crueU les. ils ont lâché un peu les rênes depuis qu'ils ont vu que, trop tendues, elles sont sujettes à se rompre.
Les monarques se persuadent de plus en plus, que dissiper les fonds publics, que ruiner les particuliers, c'est miner leurs propres ressources. Soucieux de leur crédit, ils craignent les déficit et les banqueroutes; fidèles à leurs engagements, ils né contractent que des dettes
indispensables. Prodigues pour le bien public, on les voit paifois doter leur pays de monuments qui ont plus de peine à s'élever dans les gouvernements populaires.
Néanmoins, la cause de Fabsolutisme est jugée sans appel. Les bons rois ne peuvent racheter les mauvais, ni les rendre impossibles, et les avantages de Tabsolutisme ne peuvent entrer en comparaison avec ses efTets déplorables. Tôt ou lard, il faudra transiger avec le peuple , et lui céder une partie pour sauver le tout. On peut périr pour l'absolu tismc, on ne peut le sauver. Lutter contre Tenvahissement des libertés, des idées de liberté, c'est lutter contre une force invincible. Tous les efforts pour conserver l'absolutisme ne peuvent aboutir qu'à retarder sa chute et prolonger son agonie, et les retards pourront être funestes au principe même de la royauté en l'entrainanl dans la chute du despotisme. Toutes les victimes
immolées à l'absolutisme lui seront inutiles et funestes : ce sera autant de voix qui crieront contre lui. Faire des victimes innocentes , c'est de la barbarie; faire des victimes inutiles, c'est plus que cruel, c'est impolitique. Douter de la puissance de la liberté est aussi absurde que nier la lumière du soleil. L'absolutisme est dans l'intérêt de trop peu de monde pour qu'il ait des chances de longue durée. Lçs droits qu'il donne sont atroces ou injustes, les devoirs qu'il impose sont humiliants. L'esclavage qu'on fait essuyer à autrui ne compense pas celui auquel on est assujetti soi-même. Faire soufTrir les autres répugne aux hommes de cœur, et souffrir soi-même répugne à tout le monde. L'absolutisme provoque l'ambition et ne l'assouvit pas. Il la provoque par sa pompe et son étalage, par le servilisme dont il fait l'unique capacité et dont chacun se croit capable; mais il n'y a que le petit nombre qui parvienne, et le plus grand nombre forme la masse des mécontents. L'absolutisme n'a bien-
tôt à donner à Fambition que des coups de canon, Texil ou la prison. Mais ce sont là des choses qui s'épuisent trop vite, et la puissance devient, par son abus, de l'impuissance. L'armée elle-méme,quelque bien disciplinée qu'elle puisse être, s'émancipe peu à peu , devient de plus en plus libérale, et finit par tourner ses canons contre ceux qui l'ont dressée à faire la chasse au peuple.
L'absolutisme est né malade; on ne peut le guérir, et dès lors il ne sert à rien de le traiter. I^ mal qui le travaille est héréditaire, et les rois absolus n'ont qu'à rejeter sur leurs successeurs l'imminence de la révolution. Un roihon père doit préserver ses enfanls de leur perte, et asseoir le trône sur des bases plus certaines que celles de Tabsolutisme.
lie plus mauvais service à rendre aux souverains absolus , c'est de les abuser sur leur position et sur Tavenir de leur cause, c'est de prolonger leur égarement aussi doux que funeste; et le plus grand bien c|uV)n puisse leur
faire y c'est de les éclairer^ c'est de sauver ia royauté en abolissant la tyrannie et en ddd* nant au pouvoir en durée ce qu^on lui ferait perdre en intensité. Nulle force au inonde ne peut empêcher ni renverser la vérité.- Oalilée, forcé de renier la rotation de la terre , ne put s'empéclier dédire : a Et pourtant elle se meut.» On peut faire jurer que Tabsolutisme est une bonne chose, on n'empêchera pas moins qu'il n'en soit une fort mauvaise. Oti peut ralentir la civilisation-, mais on ne fera qu'ajourner la perte de l'absolutisme; on peut faire tout rentœr dans la crainte, mais on ne mettra pas pour cela la raison de son côté; on peut enfin faire de bonnes et belles actions, mais on tie peut en rassasier le peuple qui demande du pain plus que de la gloire, qui ne recule que devant l'impossible , dont il ne peut se convaincre qu'en participant aux affaires publiques. Tous, tant que nous sommes sur cette terre, rois et sujets, nous obéissons à une volonté suprême, et nous remplissons les décrets
formf::s de golvehnemknt. isi
du Très-^Hauty et Tabsolutisme n'est venu au monde que pour le triomphe et la consolidation de la liberté. Celui qui dit que les peuples sont faits pour complaire aux rois^ blasphème Dieu et compromet les rois.
L'appel d'un homme d'une haute capacité au timon des afTaires ne peut sauver l'absolutisme. Il exige une abnégation dont les souverains d'un caractère ferme sont le plus souvent incapableSy et les souverains faibles, en se dessaisissant de leur pouvoir, ne font que céder la place à un autre despote.
Il en est de même de quelques lois, dites ItHS fFÉîatj qui ont pour objet de prévenir certains maux et certains abus trop grands ; telles sont celles qui prescrivent l'indivisibilité du territoire, l'inviolabilité de la religion ou l'hérédité du trône. Pour être suffisantes, ces lois devraient être nombreuses, et pour être efficaces, elles doivent être confiées à la sauvegarde de quelque corps indépendant qui ne ressorte et ne relève que du peuple, ce (|ui
formerait la constitution proprement dite. Que les lois> obligatoires pour les sujets, le soient aussi pour les souverains, que tout ce qui n'est pas défendu par la loi soit permis , que la défense sans pénalité soit nulle et équivaille à une autorisation, que la loi soit sacrée et les juges intègres , la justice sera bien administrée; mais vient ensuite le pouvoir exécutif, le droit de faire la guerre ou la paix; et si ce droit est laissé à l'arbitraire des rois , qui les conseillera ? Des conseillers qu'ils auront choisis et qu'ils auront la faculté de renvoyer, ne diront et ne feront que ce qu'il leur plaira , et des conseillers inamovibles ne feront que leurs affaires ou celles de leur caste. S'ils ont quelque influence sur le roi , ils devront être influencés à leur tour, et c'est encore là que se représente la nécessité d'une constitution.
FORMES DE GOl VER.NEMENT. 13S