‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 32 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du ^v^nement coostitDtioQDel.

Le gouvernement constitutionnel est un gouvernement mixte, une monarchie avec des formes républicaines, ou bien une république avec des institutions monarchiques, un chef héréditaire. S'il tient des vices de chacun de ces gouvernements, il participe aussi dr leurs mérites respectifs. Il emprunte à la monarchie de sa force y à la république de ses libertés, en écartant l'arbitraire de Tune v\ l'inconsistance de Fautre. Conception bàtardt*, si l'on veut , il a tout le génie des bâtards.

La constitution s'applique à garantir le pays de l'abus du pouvoir monarchiqur et h prr-

chesse du pays, veillera rexéciition des lois, provoquer leur amélioration et y coopérer, distinguer le méi'ite et le récompenser par de dignes emplois.

Mais il peut aussi ne rien faire de tout cela; il peut fouler à ses pieds, aux pieds de Tétranger, la dignité nationale ; il peut s'entourer d'hommes serviles ou incapables ; il peut trahir la cause de la liberté et foirer des fers à son peuple ; il peut se renfermer dans une insouciance et une inactivité funestes , car tout le bien qu'il néglige est autant de mal qu'il cause au pays; il peut enfin faire un mauvais usage de son pouvoir, car il n'y a pas d'employé qui ne puisse abuser de son autorité, combien plus un roi ! Mais alors le sentiment national se réveille tôt ou tard, et , s'il ne fait pas justice de tels abus , il force le pouvoir à rentrer dans les voies de la dignité et du devoir.

La représentation est nationale. , lorsque

toute la nation prend part aux élections. Cette aorte de représentation est la plus logique et la plus juste, en tant que le gouvernement doit se proposer l'intérêt de tout le monde, ou au moins l'intérêt de la plus grande masse du peuple, et à cette fm, il est naturel qu'il consulte tout le monde. Ce qu'on a à reprocher au suffrage universel, l'influence qu'il donne aux démagogues, aux meneurs des partis, aux hommes influents dans le canton, disparaîtrait si l'on voulait soustraire les élections aux exigences de clocher, les centraliser davantage, ou même les rendre générales pour tout le pays.

I^ représentation est provinciale j lorsque chaque division principale du pays envoie des délégués en nombre égal ou bien différent selon l'importance de chaque province. I^ division en provinces étant arbitraire ou accidentelle, leur représentation suit nécessairement cette condition précaire. Elle est rarement l'expressifin de Unis les intérêts, et nVst jamais

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celle de leur importapce réciproque. Si le pay$ oa qu'un seul port, le commerce mari* time n'aura qu'un seul représentant; si las fa* briques sont entassées dans une seule provinoti, les intérêts manufacturiers n'auront qu'une seule voix, et des intérêts moins importantoy mais disséminés dans des parties difféneotes du territoire, pourront avoir le dessus dans les délibérations , grâce à une représentation plot nombreuse.

La représentation par étais est moins dé* fectueuse en tanjt que chaque état est censé avoir des intérêts particuliers; mais les ior téréts généraux ne se coordonnent pas sur les intérêts partiels des états qui, dans plusieurs pays, tendent à se confondre les uns dans les autres.

Va représentation établie sur la propiiiîé est Geiusse dans son origine et son principe^ arbitraine dans son application. La propriété n'est pas un titre suffisant à la participation au gauvernenient. Il n'est pas toujours cons-

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V laiU que les propriétaires soient conservateurs^ car les gens les plus riclies ne sont pas les moins avides , el la conservation des prérognlives et des abus , si chers aux privilégiés » n'est pas ce qu'un État bien oiganisé, ou qui leud à l'être, doit se proposer. Le droit et la justice ne sont pas moins généralement compromis enli*e les mains de ceux qui sont par^ veous qu'entre les mains de ceux qui veulent parvenir. Le gouvernement revient de droit auKplus capables 9 et la capacité ne se règle pas sur les richesses. £Ile en est le plus sou-> vent dénuée , et sou exclusion du gouvernement forme le premier et le plus grave défaut de ce système de représentation. L'État n'est poiut une association de commerce ou d*agiotage,où les droits de chacun doivent se régler sur sa quote-part dans le capital commun. L'impôt n'est pas uon plus l'expression exacte de la propriété. Tantôt il ne l'atteint pas, tantôt il la surcharge outre mesure, et s^attached'aulresfoisàcellequi n'estque factice.

On croit avoir tout dit quand on a avancé qu'il est juste que ceux qui ne donnent rien à l'État soient privés de la faculté de contrôler la gestion des deniers publics, et que ceux qui ne donnent que peu n'y soient admis qu'indirectement. Mais le budget et les votes de crédits n'absorbent pas, grâce au ciel, toutes les affaires du parlement. I^s marchands enrichis , les fabricants aisés ne sont pas censés en savoir plus en matière de droit et d'intérêts publics, que les hommes riches d'esprit et de connaissances. L'intérêt des riches est sans doute très -important, en tant qu'il s'agit de conserver ce qu'on a acquis ; mais il n'est pas moins urgent d'accroître la richesse générale , et surtout de la mieux distribuer, de diminuer la misère et de donner quelque chose à ceux qui n'ont rien, ne serait-ce que pour leur ôter la tentation de prendre à ceux qui ont tout. Et si l'on ne peut leur rien donner, faut-il au moins faire acte de bonne volonté, de probité et de fran-

chise, en les admeriant, sinon aux délihéralions, au moins aux élections publiques.

Je vois dans les parlements des luttes acharnées pour les portefeuilles, de sourdes menées pour les places; j'entends de grands mots sur de petites choses , de petits mots sur les grandes choses, et à peine une voix s'élèvet-elle pour le prolétaire. C'est qu'on n'a pas de lemps à donner à d'autres intérêts que les siens propi'es. Mais l'ennemi est aux portes des chambres y et si le plébéien n'a pas de mont Sacré où il puisse se réfugier, ne le voyez- vous pas déserter les fabriques, se ruer dans les villes, et changer Tinstrument de son travail en une arme de guerre? Vous lui donnez des hôpitaux où il peut mourir, des maisons de pauvres où on le tue de travail. Que ne lui donnez-vous donc une place dans vos conseils? Vous voulez admettre la capacité; admettez aussi l'infortune si riche en expérience. Elle vous apprendra de grandes vérités, et ne sera pas la moins habile à trouver des

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remèdes aux maux qu'elle oônnait mieux que personne. Je ne demande pas que les pauvres Fassent la Icii aux riches , je ne veux p9s davantage que les riches la fassent aux pauvres; mais je voudrais seulement que la voix des pauvres fût entendue et écoutée.

Lorsque d'ailleurs on assoit la représentation sur le cens , il faut bien se garder de le conserver immuable, il faut le modifier au contraire aux différentes époques. La fôrtutie des particuliers est sujette à un mouvement perpétuel qui en change complètement la nature. Les impôts éprouvent de leur côté de fréquentes et de grandes modifications, que doit suivre nécessairement la fixation du cens électoral. L'argent lui-même change de valeur avec le temps. Tout ceci fait que le cens, si bien établi qu'il soit dès l'origine , devient k la longue plus ou ikioin^ défectueux.

La meilleure représentattoh semblerait celle qui serait basée sur la conformité des intérêts,

tels qu'ils se groupeiil d'eux-mêmes. Les industriels, les commerçants, les rentiers, les agriculteurs, les savants, les maîtres et les ouvriers devraient envoyer chacun des représentants spéciaux qui se feraient alors les interprètes d'intérêts véritables et distincts. On pourrait donner à chacun de ces corps les subdivisions qu'on croirait nécessaires. Sous ce rapport, on ne peut que déplorer l'abolition des corporations. Aujourd'hui les intérêts sont divisés à l'infuii, les tendances sont éparpillées, on marche à tâtons et au hasard. I^s intérêts ne se règlent ni sur les localités ni sur les propriétés; il faut saisir leurs bases véritables et y asseoir exclusivement la représentation nationale.

Il y a deux chambres : la chambre haute et là chambre basse, celle des députés ou des communes, et celle des loi-ds ou des pairs. L'une représente le peuple, l'autre les niables ou le pouvoir. Leurs droits sont égaux , si ce

n'est qu'en madère d'impôts la chambre des députés a le pas sur celle des pairs , qui, de son côté, se constitue parfois en tribunal suprême pour juger certains crimes politiques. En Angleterre , la noblesse est une puissance par elle-même, mais là où , comme en France, elle est nulle, la chambre des pairs n'est pour ainsi dii*e qu'une superfétation de la magistrature et un simple auxiliaire de la royauté. Tant que la pairie est à la nomination du roi, qu'elle n'est point héréditaire et que le nombre des pairs n'est pas limité , toute opposition qui voudrait profiter de l'inamovibilité conférée aux pairs, peut être neutralisée par de nouvelles promotions. La simple loi de gratitude et de calcul semble devoir faire de la pairie un instrument obéissant dans la main du pouvoii'. D'ailleurs, les magistrats de tout ordre, les fonctionnaires salariés n'étant pas exclus de la chambre des députés, et comme, d'autre part, aucune loi fixe ne détermine d'une manière précise la composition de la

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cliambre des pairs , elle est exposée à recevoir dans son sein telle illustration ou telle mëdiocrité qu'on veut bien lui donner. Dans un pays où les pauvres seraient en plus grand nombre et auraient plus d'importance que les nobles , il serait tout aussi rationnel peut-être de constituer pour eux une chambre particulière. Hais quelque défectueuse que soit Torganisalion de la chambre des pairs , son existence est motivée par la nécessité de deux chambres qui se contrôlent, se stimulent ou se tempèrent l'une par l'autre. La chambre haute débarrasse le pouvoir royal d'une initiative souvent périlleuse , et le dispense, par son veto, d'entrer en opposition ouverte avec la chambre élective. C'est ainsi qu'aux États- Unis, en Korvége, en Allemagne, les chambres hautes ne sont point sorties d'une classe particulière de citoyens, mais ne paraissent avoir été instituées que pour contenir et réprimer les chambres populaires.

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Les chambres, bien ou mal constituées , et une fois assemblées, on discute; et l'art oratoire devient l'arbitre suprême du gouverne'^ ment représentatif. Un homme qui parle bien a dans sa voix et dans son geste une puissance sublime, royale. Il impose le silence, il entraîne la chambre, il entraînerait tout un peuple. Tant qu'il ne défend que la vérité ,' tout va pour le mieux; mais s'il met son élo> quence au service de l'erreur ou du mensonge, le tort qu'il cause est double, parce qu'il em* pèche le bien et produit le mal. l]n orateur peut se tromper involontairement, comme il peut aussi trouver son intérêt à défendre le contraire de sa conviction ; et si son art est supérieur, il pourra même alors, par le prestige de sa parole, faire aisément triompher une mauvaise cause.

Un orateur peut être corrompu : vendre son silence comme ses discours. On entend des orateurs pour et des orateurs contre, sur chaque question ; mais les talents n'étant pas

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les mêmes, la défense ou Tattaque ne sonl pas ^les. Des subtilités ou des paradoxes habilement composés et brillamment énoncés peuirent en imposer aux hommes qui n'ont pas d'opinions arrêtées, ébranler et détruire les convictions mêmes. Peu de députés étudient les questions à fond , peu les conçoivent entièrement, et le plus grand nombre, ci part leurs engagements de parti, se laissent aller au gré de l'éloquence.

Quand on s'est lassé de la discussion , on passe au vote, et la majorité décide; mais il sfen faut de beaucoup qu'elle prenne toujours la meilleure décision et opte pour la vérité. La vérité dans toutes les questions du monde n*e8t comprise que de la minorité de toutes les assemblées possibles. L'esprit et les connaissances ne sont le partage que du très-petit nombre; et de toutes 1rs connaissances, celle des afTaires publiques est la plus difficile, car il n'y a pas d'organisation plus compliquée que celle de l'Etat. Our sonl donc tous ces

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braves et loyaux députes , car nous voulons bien les supposer tous loyaux? Le fermier ou le fabricant peut-il voir clair dans une question d'équilibre politique ou d'étiquette diplomatique? Connaissent-ils la Russie, la Syrie ou la Servie aussi bien que leur ferme ou leur fabrique? Ont-ils de suffisantes notions sur rinde ou l'océan Pacifique ?

Avec beaucoup de connaissances, sans conscience, et avec un peu de cbarlatanisme, comme un orateur exploitera l'ignorance et la bonhomie d'un tel auditoire! I^ religion, la nationalité, la liberté, la civilisation, tout y sera intéressé; il confondra tout pour étourdir son monde. — On s'éclaire, dira*t-on,par ladiscus* sion ; mais les débats de quelques jours peuvent-ils contenir un cours complet de toutes les sciences politiques? — L'éducation est en progrès, objectera-t-on; attendons donc qu'elle ait progressé et qu'elle ait éclairé les masses* Le bon sens est un bon guide sans doute, mais il ne peut remplacer la science, et ne

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mffil pas toujours pour démasquer l'intrigue H dëjouer la cabale.

.Vient ensuite la corruption qui ruine de fond en comble ce futile échafaudage , qu'on le platt à qualifier de triomphe de Tesprit bmiatn. Et qui peut sonder toutes les plaies ftt'dle produit? Elle démoralise une chambre, elfe en fiiit un jouet du pouvoir, en distribuant des colifichets, des rubans et des sine- Gores; et si elle ne peut rien sur la représentation, elle va Tatteindre dans son germe, l'adressant aux électeurs et les rançonnant de aon mieux. L'abus est parfois si grand , que le parti national se voit obligé d'avoir recours uax mêmes expédients et d'imiter le gouver- Mmenl dans ses sourdes menées. Cest alors que le mal est à son comble, que le pays est an- dessous de ses institutions , et qu'il n'est ftm digne de la liberté.

Où est le salut, et quelle voie prendre? Le mudd homme du jour l'a dil : « Moralise/* «vous!» — Oui, moralise/.-vous , afin que la

corruption vous trouve inaccessibles à ses sëductionsy et qu'elle retombe sur ceux mêmes qui prétendaient vous faire succomber! Mettez votre boule au-dessus d'une décoration , votre vote au «dessus d'une place, votre conscience à un prix que ne pourra atteindre le gouvernement ; car il y a des déficits devant lesquels il devra reculer. Si le gouvernement remplit sa tache, soyez fidèles à la vôtre. Uest de son devoir de cherchera se rendre les députés dociles ; la faute n'en est qu'à vous, s*îl y parvient. Ayez des députés qui parlent et volent comme vous l'entendez, et comme ils le peuvent; et si vous les surprenez infidèles à leur mandat ou à leur talent , vous avez le châtiment dans vos mains. Mais si vous préférez les dons du gouvernement au bien de votre pays , des avantages puérils , mais proches et personnels, à des biens plus éloignés, mais publics et plus considérables, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes; attendez-vous à la ruine de vos institutions, et voyez-la sans fi*émir.

FORMMS DE GOl VKRNKMKNT. loi

Les réformes nécessaires viendront avec des députés énergiques et consciencieux. Ne donnez vos suffrages qu'à ceux-Là : ils sauront appliquer au mal des remèdes véritables au lieu de palliatifs. Ne sommeillez pas, car le gouvernement veille toujours. Le régime constitutionnel est fondé sur Téquilibre, et tout é(|uiiibre est ainsi fait, qu'un atonie peut le détruire. Voyez quel immense cercle décrit un levier, lorsque le plus léger surpoids le fait pencher. Une seule chambre mal composée fera des maux irréparables, mais une seule aussi peut assurer la prospérité du pays pour de longs jours.

On convoite le pouvoir, et, tant quon ne Ta pas, ou fait du libéralisme et de lopposition; on crée tous les embarras possibles au gouvernement; puis, quand on est parvenu aux affaires, on fait volte-face à la cause nationale, et on lattaquc aussi ënergiquement (pi\)n Vu servie dans le temps, cpioirpie moins ou\crtrment. On dexirni aussi dé\oné au pouvoir

qu'on a été libéral: à son tour, on jette de» lacets au peuple, qui s'y prend d'autant plus aisément qu'il ne voit que des anciens amis dans les nouveaux traîtres à la cause de la liberté. Initié qu'on est dans les aflaires et les secrets du peuple, on arrive à le museler plus ou moins, et à rendre impraticable la roule par laquelle on est parvenu. Puis un beau jour le pouvoir échappe et on se rejette de nou* veau dans les bras de l'opposition. Le gouvernement et l'opposition sont assez faibles ou aveugles pour souflrir tout ce jeu d'intrigants, et pour fêler tour à tour des hommes aussi dangereux au pouvoir qu'au peuple, toujours prêts à changer d'étendard et de principe. Ce n'est pas à la forme du gouvernement qu'il faut s'en prendre de tous ces infâmes manèges; ils ne doivent peser que sur les hommes assez lâches pour se les permettre. S'ils ex* ploitent le présent a leur gré, l'avenir les démasquera à son tour, et fera voir leur laideur dans toute sa nudité.

FORMfô DK GOL'VhlRiNKMËM. lôS

La tacliqueparlementaireme parait enlaclii'c d'un grave défaut , principalement en ce qui touche ce qu'on appelle le vote systématique. Voler avec l'opposition quand même ^ ou voler avec le ministère, adi'iemie que pourra^ c'est s'imposer un frein bien lourd, c'est niéconnaitre les devoirs de la représentation, la liberté du vote et de la conscience. Que le pouvoir apporte un projet utile au pays, l'oppositiou vote contre, uniquement par la raison que ce projet est présenté par un ministère qu'elle s'est imposé le devoir de renverser , devoir qui se renouvelle pour elle à l'égard detousies ministères. IJne semblable tactique^ loin de discréditer le pouvoir, ne devrait préjudicier qu'à l'opposition. D'autre part, que le ministère dépose un projet pernicieux pour le pays, la majorité l'adopte, dans le seul but de soutenir le gouvernement. \ quoi senent donc le discernement et l'esprit , la discussion et la représentation , si Ton est dispensé du raisonnement, et <|ue Ton s'en rappoile sur

toute chose au chef de parti j ou , plus simplement encore, au mot d'ordre? Des automates pourraient au besoin remplir le rôle de députés j du moment que ce rôle se réduit à dire oui ou non , toujours oui ou toujours non. Jeter dans Turne des boules blanches ou des boules noires 9 n'est pas toute la mission des députés; soutenir ceux dont on est partisan par des hourras forcenés, intimider les adversaires par des cris féroces , ou les déconcerter par des rires moqueurs , c'est là un procédé indigne de véritables représentants; se mettre l'esprit à la torture pour déterrer dans un projet bon quelque chose de mauvais, ou quelque chose de bon dans un mauvais projet, cela doit répugner à des hommes sérieux. Ce n'est pas dans la représentation seule que réside toute l'essence du gouvernement constitutionnel; la délibération en est la partie ta plus importante. C'est méconnaître et ravaler la mission des députés, que de la borner simplement à l'expression du vœu et de l'opinion

FORMES DE GOLVER^EME^T. 1ô:.

de leurs électeurs , qui, du reste, ne sont pas toujoui*s là pour les conseillei-, et ne sauraient à priori se prononcer sur toutes les questions qui peuvent se présenter dans une session parlementaire. La fidélité au mandat n'exclut pas, mais nécessite au contraire le libre examen de tous les projets. Avec des eogagementscontractésd^avance, la discussion serait superflue et inutile. La majorité une fois établie et constatée, les débats ne sont plus qu'une forme vaine; ils ne laissent plus à Topposition que la puérile satisfaction de harceler le ministère, et ne présentent au peuple <|u'un amusement dépourvu d'intérêt. Aussi , à l'ordinaire, ceux des députés qui se réservent la liberté du vole vis-à-vis de leurs électeurs comme vis-À-vis d'eux-mêmes, disposent de la majorité et des alTaires , en venant renforcer |iai* leurs suffrages, tantôt l'un et tantôt l'autre parti. Tous, selon moi , devraient être du juste milieu ou du centre gauche, ne s\)l)ligcM- jamais qu'à se diriger sur leur consci<Mice , ri

lo6 LIVRE PREMIER.

Il elre d'aucun parti, excepté de celui de la vérité et de la raison.

Un autre fait m'a toujours frappé dans les pays constitutionnels. Les républiques ne soufflent pas les partisans de la tyrannie , mais les persécutent autant qu'elles les redoutent. Les gouvernements absolus procèdent avec aussi peu de ménagement à l'égard des libéraux. Les gouvernements constitutionnels, au contraire, laissent vivre en paix les radicaux et les républicains qui sont leurs ennemis naturels, étant ceux de la monarchie. De quel c6téestla liberté ? La liberté des opinions et des convictions est évidemment du cètédu régimeconstitutionnel;et larépubliquenelesopprime^dans l'intérêt de la libeité, qu'autant qu'il serait démontré qu'elle est le gouvernement le plus libre; or, son peu d'indulgence pourles opinions qui lui sont opposées prouverait le contraire. Cette différence de procédés devrait discréditer les autres formes de gouvernement, les

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rendre impossibles, ou les forcera entrer dans une voie plus libérale. Tant que la représentation légale des opinions révolutionnaires n'aboutit qu'à constater leur impuissance et qu'à relever la force du parti régnant , tout va pour le mieux; mais le jour où le mécontentement, l'inconslance ou Tamour des changements auront discrédité le pouvoir , ou donné de l'appui au parti contraire , il sera plus aisé à celui-ci de renverser un édifice où on l'aura laissé librement pénétrer. L'indifférence du gouvernement constitutionnel pour les opinions ennemies est donc un courage qui peut passer pour de la témérité ou de l'aveuglement, toutes les fois qu'elle ne lient pas à de la faiblesse. Mais le plus souvent elle dégénère en de sourdes menées contre les opinions hostiles, quand on ne peut se permettre une persécution ouverte. Placé entre l'alternative de périr par sa loyauté ou de se conserver par la corruption, le gouvernement constitutionnel est forcément porté à opter pour le second

moyen. La liberté des opinions est le plus grand ressort de ce régime , mais elle est aussi le germe de sa destruction.

Ija monarchie constitutionnelle est le Iriom* plie de la conception humaine, en tant qu'elle ouvre la lice à toutes les opinions, et les fait concourir toutes au bien public ; nnais comme il nepeutentrer dans ses vues décéder un jour sa place, la pratique ne vaut pas la théorie, et la réalité condamne le principe. Les hommes de toutes les opinions ne se bornent pas àapporter leur part de lumière aux débats; et, le feraientils, qu'une question envisagée sous des pointls de vue diamétralement opposés, débattue sôus l'influence de principes aussi contraires que ceux de la république, de l'absolutisme, de la révolution ou de la conservation , ne peut pas donner lieu à des délibérations d'une grande utilité. Chacun voulant faire triompher son principe, le gouvernement constitutionnel devient ime carrière ouverte à des luttes acharnées , un état constant de guerres perpétuelles.

Le pouvoir, quel qu'il soit^ sera toujours la pomme de discorde : ainsi sont fait les hommes. La lutte n'est pas aulant entre les principes qu'antre lespersonnes, et, entre les personnes, la lutte sera éternelle.

Pourtant le gouvernement constitutionnel ne devrait pas être un simple armistice entre la royauté et le peuple, dans cette guerre éternde pour la liberté, une simple transition entre la monarchie illimitée et la république ; car il est en même temps l'amélioration de l'ane et le perfectionnement de l'autre. I^i royauté constitutionnelle n'est point une concession aux préjugés monarchiques, accordée par la fiaûblesse des peuples à la puissance des rois , pas plus que les images ne sont une ooncession du christianisme au paganisme, des restes de l'ancien culte , que le nouveau s'at appropriés pour rendre moins brusque et moins sensible la transition d'une religion à une autre. La royauté est une condition nécessaire de l'équilibre des pouvoirs, équilibre

sur lequel repose l'ordre dans TËtal, et sans lequel il n'y a ni garantie de liberté, ni chances certaines d'une bonne administration. Elle est le troisième point du levier politique, et ce point détruit y enlrainei*ait dans sa chute la ruine de la liberté et de la tranquillité publiques; car si Ton donnait aux chambres le pouvoir d'élire les ministres, elles joindraient la puissance executive à la puissance législative , et seraient naturellement constituées en pouvoir tyi*annique, d'autant plus qu'il n'y aurait personne pour les contrôler et les réprimer elles-mêmes. I^ royauté constitutionnelle est le juste milieu entre la faiblesse et la tyrannie. Soustraite aux brigues des partis , aux chances de l'élection, inamovible et se prêtant aux progrès, elle remplit toutes les conditions d'un pouvoir exécutif sagement combiné , conditions de durée et de puissance. Son pouvoir est dûment limité , non par le temps, mais par des institutions avec lesquelles la capacité même du souverain devient une

FORMES DE GOUVERNEMENT. i«l

diOBe moins indispensahle rt pins indiflë-

Plusieurs inconvénients {)araissent inbérents au r^ime constilutionneK

Lr lenteur des alTaires est de ce nonihir. Elle ne ^ient pas du pouvoir exécutif aillant ^jue du pouvoir législatif. Ije premier peut fonctionner avec toute la promptitude dt^siraMe, du moment qu'il se renferme dans toutes les formes légales , ou est assuré de Tapprobation des chambres.

Quant aux lois à faire , on ne peut que s'applaudir de Fexamen auquel les chartes 1rs wumettent :pour être moins vite faites , elles sont mieux approfondies et sortent moins imparAiites des épreuves qu'elles subissent. La firomptitude des gouvernements absolus n'est aouveiit que de la précipitation qui ne laisse après elle que des désappointements. La responsabilité des fonctionnaires est presque loujonrs excessive dans les pays oii le bon plaisir

du roi est le seul juge : elle lie la liberté d'action bien plus que là où elle peut se mouvoir dans des limites certaines et définies par les lois.

La publicité donnée à toutes les afTairM est un inconvénient plus grave. Grâce à elle, les pays étrangers pénètrent aisément les in* tentions du gouvernement , le faible el le fort des pays constitutionnels. Les gouver* nements absolus , qui cachent soigneuse ment aux yeux de tous leur faiblesse, et leur force, peuvent réserver des surprises désn-^ gréables aux peuples libres, profiter de leurs discordes et faire les affaires à Tombre. Ub sont, au surplus, secondés dans cette voie par une autre espèce d'avaulage bien réel. Ils peuvent donnei* à leur politique une direction constante, et l'immobiliser entre les mains des fonctionnaires, qui restent ai| pouvoir IjFÎen plus longtemps que dans les pays constitutionnels, où la politique change chaque fois que changent les ministres. Heureuse-

ment les lumiènes, qui se rëpaindent de plus en plus , pénètrent et dévoilent peu à peu les pays absolus, et une politique constamment la même se trahît par sa constance même. Ijes capacités dans les pays constitutionnels ayant un accès plus facile au pouvoir que dans les gouvernements absolus , peuvent aussi lutter avec quelque chance de succès contre Texpérience que le temps donne aux fonctionnaires des gouvernements absolus.

Quant à la facilité qu'ont les rois absolus dv disposer sans contrôle de Targent de leui*s contribuables au service de leurs entreprises, les peuples constitutionnels peuvent bien sr ocHisoler à cet égard, par la certitude ({u*ils acquièrent que Turgence et Futilité président à toutes les dépenses j et surtout par Timpossibilité où ils mettent le gouvernement d'abusor des deniers publics , de ruiner le présent vi l'avenir pour des causes indignes de grands sacrifices. Au besoin, les députés peuvent être aussi généreux et niciue aussi pn)di;;ues que*

les rois, de l'argent qui n*est pas le leur; et , en temps de calamité , ou de danger^ le peuple s'imposera pour sa propre cause plus de sacrifices que là où cette cause semble n'être que celle des rois.

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