‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 37 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la centralisation.

Ainsi que le corps de rhomme a un cœur d*où s'échappe le sang, pour se répandre dans toul Torganisme, un cœur qui reçoit et donne rimpulston; ainsi l'État doit avoir un centre auquel aboutissent tous les ressorts du gouvernement, et qui en règle le mouvement. La concentration est un élément de force, une condition d'unité, de r^ularité et de promptitude, qualités qui, à leur tour, sont les bases d'une sage et active organisation publique. La centralisation épai^ne le temps, faciliteles combinaisons, imprime de lensemble

et de l'énergie au gouvernement. Mais plus une force est grande , plus elle est sujette à Tabus. Élément de puissance, la centralisation est souvent Tinstrument de l'arbitraire; du jour où ses moyens de faire le bien se tournent vers le mal, celui-ci devient d'autant plus facile et plus grand. La centralisation peut étouffer toute plainte légitime, priver certaines parties du pays de leur vie naturelle et leur imprimer une vie factice. S'il est vrai que la centralisation prive de tout arbitraire les autorités locales y elle le favorise et l'augmente en proportion sur le point où elle fixe le pouvoir. I^ics particularités sont mieux connues sur les lieux, les événements sont mieux appréciés dans le moment où ils se passent ; et s'il faut référer de chaque chose au pouvoir suprême, on perd ud temps toujours précieux ^ et l'avan* tage souvent considérable d'agir à propos. Les défaites des armées autrichiennes et les échecs ée& armées russes n'ont souvent eu d'autre cause que la manie que l'on a de régler d'en

POLITIQUE INTÉRIEURK. 280

baut le moindre de leurs mouvements : en Aolriche, par le conseil de guerre; en Russie, par le ministère de la guerre. Toutefois, la centralisationy en privant les influences locales de leurs efTets, est, dans bien des cas, une garantie d'impartialité.

La capitale est un foyer de lumières, d'industrie et de luxe; elle attire les célébrités de tout genre, ou les consacre comme telles ; elle les met en contact mutuel, qui ne peut être que profitable pour elles comme pour la société. Elle rapproche tous les talents, les complète les uns parles autres, et provoque entre eux une utile émulation. Elle rend la vie plus variée, plus active , plus aisée même, en réunis» SBQt sur le même point la production et la ooQSommation. Mais ces biens sont chèrement achetés : la capitale énerve le pays et exerce un cruel despotisme sur les provinces. Plus die prend pour elle, moins elle laisse au dehors. Elle absorbe souvent , à elle seule , toute

ractivitëdu pays; elle en altère toutes les forces^ intellectuelles comme matérielles; elle s'approprie ce qu'il y a de mieux y ne laissant à la province que ce qu'elle a dédaigné. La province prend en tout modèle sur la capitale, qui lui enlève ainsi jusqu'à son originalité même, lui imposant ses modes, ses goûts et ses penchants; à tel point qu'elle ne vit plus que de la vie de la métropole , vie qui ne lui par* vient encore que mutilée ou travestie. Et à côté de tous les biens qu'ofTre la capitale, combien ne présente- 1- elle pas de maux! liCs grandes agglomérations de population corrompent les mœurs et l'atmosphère, soudoient et propagent l'immoralité, ruinent la santé. La, les rues sont étroites, les habitations infectes, l'air fétide. Les capitales rapprochent la misère et le luxe ; elles rendent leur contraste plus sensible et plus dangereux. Le bon mar» ché de quelques objets frivoles est plus que compensé par la cherté des objets de première nécessité, dont le prix augmente toujours en

POLlTiQl'E INT£RIEIRK. 341

proportion de raccroîsseaieiit de la population.

Le remède à tout ce mal est de centraliser le moins possible; c'est de laisser à chaque localité la vie qui lui est propre , racti\i(é qui lui est particulière , et de lui donner même tous les privil^es convenables; de disperser, le plus possible 9 dans tout le pays, les corps de Tarmée, qui sont autant de sources do iTvenu : d'engager, par tous les moyens , les propriétaires à résider dans leurs terres ou dans leurs villes; c'est de se borner à la centralisation politique^ elde restreindre y autant que possible, la centralisation administrative ; c'est de donner à chaquedéparteroentyàchaquearrondissement, à chaque canton et à chaque commune, l'initiative et la conduite des affaires dont ils peuvent s'acquitter, et dont il est probable qu'ils seront les meilleui-s juges.

Le choix d'une capitale est une des plus graves questions d'Etat, ('icéron louait Roniulus

de remplacement ({D'il a donné à Rome; il vantait sa proximité de la mer, qui cependant n'en faisait pas un port. Constantinople est généralement considéré comme le centre naturel de la domination universelle. On a souvent reproché à Pierre le Grand d'avoir établi sa résidence à Saint-Pétersbourg. Un barbare seul^ croit-on y pouvait donner la préfSirenrûe au nord sur le midi, et Pierre avait le choix entre les deux points. Il pouvait en effet tHompher des Turcs plus aisément encore qu^il n'a dompté les Suédois. Mais il n'est pas présdmable qu'il eût pu [Rétablir à Constantinople; et se (àbil déjà lui-même emparé des pavs' conquis par Catherine II , eùt-il soumis toute la côte septentrionale delà mer Noire, il n'y eût trouvé nfulle part «n eridrt^it firopre à 4'établissellleiit d'une capitale y ' ce t littoral étant- totrietnent dépourvu d'eau douce. Et puis, que sersihdoiic devenu le nord de la Russie, si sa capitale sefôt trouvée à l'extrémité opposée? Il aurait dépéri infailliMemetit, tandis qu'il vit actuellement

de Pëtersbourg; et quant au midi lui-même, il n'a pas moins reçu tout le développement dont il était susceptible. La Méditerranée, une partie de TAsie sont de grands débouchés pour les produits du midi de la Russie. Dans le reproche qu'on fait à Pierre le Grand , on ne se reporte pas assez à son époque. Alors l'équilibre politique ét^t au nord. La Suède y jouait un grand rôle; la Pologne était le siège de dangers perpétuels pour la Russie. Pierre ne pouvait se détourner delà et se porter au midi; c*eût été laisser la plus grande partie de son empire en pit)ie aux invasions ; le mieux qu'il eût à Faire y c'était de fixer sa résidence au camp même de l'ennemi qu'il venait d'abattre.

Il y a peu de localités expressément protégées par la nature; peu d'hommes se sont trouvés dans la liberté du choix d'une capitale, et la meUleure est encore celle qui le devient naturellement, par la force des choses et le libre développement des événements.

Page 1