CHAPITRE IV
Des classes du peupk
Une pente irrésistible entraîne les idées ver* l'égalité, et si, d'une part, on penl craindre que cette tendance n'aille trop loin, on ne peut s'empêcher, de l'autre, de concéder à ce principe tout ce qui est conforme à la justice et au bien-être public.
L'égalité n'est pas dans la nature; mais ce n'est pas une raison pour que les institutions humaines, la prenant pour règle, pmpagent et perpétuent l'inégalité. La mission des hommes est de neutraliser les effets funestes de la nature, et de réparer les torts qu'elle commet. La nature agit souvent en aveugle et en tyran,
POUTIQUK INTÉRIEURE. U&
et traite les pays et les hommes en maràli*e. Si, dans sa sage prévoyance , elle donne des forêts et des bétes fauves aux pays froids, ce sont là de tristes dédommagements aux désavantages réels d'un climat rigoureux. Le feu du foyer ne vaut pas la chaleur du soleil qui, dans les contrées méridionales, dote le sol d'un variété infinie et d'une grande richesse de produits, assurant par là à ses habitants une prospérité refusée à tous les efforts des peuples du Nord. La nature procède avec la même injustice envers les individus : elle ne donne pas toujours Tesprit à cekii qui n'a pas de fortune; la force du corps, à celui qu'elle prive de la force d*esprit, et le fît-elle, que la compensation ne serait pas suffisante. Durant la vie, elle ne donne pas le bonheur à celui qui est venu au monde avec des désavantages réels. Ses procédés peuvent trouver leur justification dans des raisons majeures, qui échap|)ent à notre pénétration; peut-être même la Pro\idence se repose*l-eiie sur les hommes du soin de réf>a-
346 UVRE SEGOIND.
rer les inégalités qu'elle crée, dans rinléréi de la variété, et qui sont peut-être nécessaires à ta perFectionde ses œuvres*
Quoi qu'il en soit, il est beau , il est juste et chrétien de tendre la main à celui que le sort a Foulé aux pieds, de relever celui qui s'affaisse sous le poids de son infortune, et d'alléger le fardeau de ses^souffrances. Mais que fait la société? Loin de venir en aide au pauvre, à peine lui jette-t-elle le pain amer de l'aumône. Elle comble de ses bienfaits celui que la nature a comblé de ses dons, et laisse dans la fange celui qui y est né. Quand même ce serait justice, que cette justice serait cruelle et aveugle! Mais ce n'est là que Tégoïsme le plus dur et l'iniquité la plus révoltante. La société fait plus encore : elle perpétue les a van* tages et les défauts qui proviennent du hasard; elle les rend héréditaires et dote les privilégiés de nouvelles prérogatives. Elle divise les hom* mes comme un troupeau, en castes et en classes, par des bornes plus ou moins fixes
ei infranchissables; puis, les classes en familles qui ne se mêlent que diflicilement. En berger inhabile , elle ne donne pas plus à ceux qui onl moins; mais elle réserve les meilleurs pâturages au bétail le plus gras. Elle provoque la vanité, l'orgueil d'une part; Thumiliation , le dénùment et le mécontentement de l'autre; et c'est encore la plus grande masse qu'elle sacrifie dans sou aveuglement.
Toutes les raisons qu'onTait valoir à l'appui de .ces classifications ne sont que des paradoxes. - Les classes ne sont que le produit des abus, des usurpations de la force , de l'aveuglement ou de l'impuissance des faibles. Les plus forts ou les premiers venus se sont emparés du territoire^ puis du gouvernement, et s'en sont fait un monopole. Ceux-ci devinrent les nw blés. Puis ceux qui se sont fait par leur travail une fortune et une certaine instruction , poussés à bout par les injustices de la haute classe, se sont constitués en classe à part : ce fut la bourgeoisie. iMais en attendant qur le
peuple se fài compté et eût compris son importance, il végëta dans une position plus que subordonnée et précaire, sous les noms outra* géants de vilains ou de bas peuple. Un jour pourtant il se compta, et dit ce mot célèbre à jamais : «cLe tiers état , c'est tout. i>Ce jour pourtant n'eut pas de lendemain; la bourgeoisie remplaça la noblesse en France.
La noblesse , dit-on , est Tappui de la monarchie, et le peuple n'a besoin de la royauté que pour tempérer l'aristocratie. Celle-ci est une classe intermédiaire, qui abrite le peuple contre la tyrannie des rois, et qui s'oppose aux empiétements du peuple sur leur autorité. La royauté qui discrédite ou affaiblit la noblesse*, mine sa propre consistance , en préparant et en appelant lepouvoir du peuple. Non : ta royauté est faite pour régner, pour abolir bes abus, et non pas pour les perpétuer ou pour neutraliser seulement ceux qu'on pourrait détruire. L'aristocratie et la royauté ne se servent d'appui et de sauvegarde que pour
monopoliser, aveugler et exploiter le peuple. La noblesse est plus souvent le danger, la ruine du trône, qu'elle n'en est l'appui. Elle se contente rarement des droits acquis; elle en brigue tous les jours de nouveaux et de plus grands, qu'elle ne peut acquérir qu'au préjudice du peuple ou de la royauté. Quand elle ne dévalise pas et n'afTaiblit pas la royauté directement , elle la compromet indirectement par tout ce qu'elle enlève au peuple, car ce sont autant de germes de mécontentement et de révolte qu'elle sème dans la nation. Le seul appui véritable et sûr de la royauté, c'est la justice et le droit, qui lui concilient le peuple entier. Les intérêts de tous lui doivent être sacrés , et la protection qu'elle leur accorde est une garantie qu'elle se crée pour sa propre existence.
Toute noblesse tend forcément vers sa décadence. Des droits sans richesses sont des droits sans valeur; ils ne peuvent se soutenir dans le respecrt du peuple, et raccroissemeiit
250 UVR£ SECOND.
des familles nobles morcelle de plus en plus leur fortune.c C'est pour empêcher ce f&cheux effet qu'an a institué de^m^yprats qui maintiennent la richesse entre les mains^4ea aines des familles. Ils augmentent et perpétuent lest^us de La( noMesse ; ils portent la désunion 4ansson propre seiu, en. sentant l'envie çt Iç mépontentemçnt entrjÇ: le^ aines et les cadets ^et ils sont surtout préjudiciables à la richesse nationailie. A. Dieu ne plaise que je déqie l?s belles qualités de la noblesse. J'adjqûre sa dignité t quand elle ne dégénère pas çn. arrogiançe; ses belles manières, quand elles ne frisent pas la morgue; ses femmes, quand elles sontifuuisî aimables que dou^çes. Au^si je; ne veux .iiullement que Ja noble^^ disp^iais^; niais jie veux^ au contraire, qu'elle s'étendiEr.à toutes les classes. Je veux que tous méritent le titre ^aristocrates ^ qui veut dire : « les plus.diagnes.» La société des manants et des rustres m'a toujours répugné, quelle qu'ait été leur naissance. Et si je sais, par expérience, que
POUTIQrE I>TERIEI RE.
les prÎTiléges des nobles otVensent plus qu'ils ne profitent, font plus de mëconteiils que d'beureus , je Tois aussi tout le ridicule de raristocratie bourgeoise, et ne \eu\ nullement substituer Ja prépondérance d^unecla^sc^ à celle d'une autre.
Et qu'est-elle en eflet, cette noblesse, dans la plupart des pays? Si ses privilt^es étaient vraiment nobles, dignes et beaux, il y aurait lâcheté, toutes les Fois qu'il n\ aurait pas gé* nérosité, à déserter sa cause; mais réduite à une domesticité de palais, pépinière de courtisanes pour les princes, instrument du despotisme, intermédiaire entre Tesclave el le maitre, privée de tout droit, à lexccption des armoiries et de la livrée, où sont les liens qui doivent y attacher un homme libre?
La noblesse russe a le monopole de la possession territoriale et le monopole du service public; le droit de conunander à des esi*laves, et celui d'être esclave la première. Ia' mono-
263 LIVRE SËGOIND.
pole de la propriété foncière appauvrit le pays plus qu'il n'enrichit la noblesse, car on ne saurait être riche avec des serfs. Quant au monopole du service public, il ôte à la noblesse plus qu'il ne lui rapporte ; il préjudicie à ses intérêts privés , et ne lui vaut que de futiles satisfactions de vanité, tout en abreuvant son amour-propre de perpétuelles souffrances'.
A voir le peu d'empressement et d'énergie que le gouvernement russe met à émanciper les serfs et à faire exécuter ses propres dispositions à ce sujet , on est porté à croire, et non sans fondement, qu'il considère l'affranchissement comme impolitique. En effet, la conservation du servage décharge le gouvernement de tout soin pour une classe nombreuse de la population , et en investit les maitresdes serfs. Ceux-ci doivent les nourrir, payer pour eux les impôts, et les gouverner par eux-mêmes,
' C'est une opinion aussi accréditée en Europe qu'elle est erronée , qu'en Russie la noblesse est en lutte avec la monarchie; il y a bien longtemps qu'elle est asservie.
POUTIQIE 1>TER1EIHE. S^S
ce qui facilite singiilièremeni la surveillance du gouvernement. Les esclaves sont dressés à l'obéissance passive envers leurs maîtres ; combien ne doivent-ils pas être plus dociles encore envers le maître de leurs maîtres, le souverain du pays? Les propriétaires, de leur coté, pense-tK>n, voyant leur intérêt à conserver leurs droits sur les serfs, prendront sur eux l'exemple de l'obéissance qu'ils doivent au monarque, et donneront à celui-ci ce qu'ils exigent à leur tour pour eux-mêmes. On cmit aussi que celui qui commande à des esclaves ne sait obéir qu'en esclave. L'esclavage abi*utit les hommes, et la civilisation no perce pas cette digue, car il est défendu aux serfs de faire des études. Le raisonnement ne viendra donc pas embarrasser le gouvernement en masse trop compacte. Le repos et l'absolutisme sont ainsi aisément maintenus et fierpétués, à l'abri de cet ordre de choses, et le gouvernement croit pouvoir remercier la Providence de lui avoir fait la tâche si facile.
354 LIVRE SEœND.
Heureusement la médaille a son revers, et il s*en faut que les arguments que nous venons d'indiquer soient sans réplique. Celui qui a rhabitude du commandement n'a pas celle de l'obéissance. On accepte bien la première de ces conditions, mais on évite, autant qu'on peut , l'autre. Au lieu de prendre sur les esclaves l'exemple de la docilité , on imite leur fourberie et leur duplicité. On commande mal, et on obéit plus mal encore. Le gouvernement et la noblesse croient se devoir des concessions et des ménagements mutuels; mais comme , des deux parts , on ne veut pas renoncer aux goûts de l'absolutisme, tous les rouages de la machine gouvernementale fonctionnent on ne peut plus mal. L'ignorance seule peut déterminer quelques nobles à supporter un joug, pour en avoir un autre à faire peser sur les serfs.
« Nobles polonais, disait J. J. Rousseau, « soyez plus, soyez hommes: alors seulement « vous serez heureux et libres; mais ne vous
« flattez jamais de Tétre tant que vous tiendrez « vos frères dans les fers. »
En attendant, la classe moyenne ne se forme pas en Russie. Â peine enrichi, on brigue les droits de la noblesse, tout négatifs qu*ils soient. On renie son ëtat, au moment même où Ton est parvenu à y être le plus utile. Le négoce et l'industrie en souffrent considérablement, et la noblesse elle-même ne gagne rien à ses nouvelles recrues.