‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 40 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De FiostnictioD publique.

Qu'enseigiiera-t-oii ? L'akoran aux Turcs, et rien que Falcoran; voilà qui est bien facile. On brûlera tout le reste des livres; car s'ils ne contieonent que ce que renferme l'alcoran, ils sont superflus, et si Ton y trouve plus qu'il n'y a dans lalcoran , ils sont inutiles. Omar ;i tous les bons Ottomans en a donné l'exemple, en incendiant la bibliothèr|ue d'Alexandrie. Aux Chinois on enseignera Talphal^et chinois , source si inépuisable d'étude, que la \\e d'un homme suffit à peine (Hiur apprendre toutes les lettres. Quenseignera-t-fin aux autres sujets

des rois absolus? I^ moins possible : Tart de lire et d'écrire, parce que ce n*e$t làquelasimpie clef d'un édifice qu'on croit pouvoir tenir fermé, que cela coûte peu, donne une grande apparence de peuple civilise, et que l'apparence est la cbose à laquelle^ on vise le plus dans les gouvernements absolus.

Enseignera-t-on la religion ? La foi se passe fort bien de savoir, et le savoir ébranle la foi. De ce principe on en déduit un autre : les despotes étant les petits dieux de la terre, on leur doit une obéissance sans discernement, une foi aveugle 9 et, la civilisation détruisant l'aveuglement et la foi , on mettra tout eD jeu pour étouffer la civilisation.

Professera-t-on la morale? Les hommes moraux sont bien dangereux dans un gouvernement absolu. Ils ne souffrent pas l'immoralité des chefs; ils censurent leurs mœurs, et ne se prêtent guère à des vues criminelles qui sont parfois indispensables aux despotes. La vertu est le plus grand danger du despotisme,

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qui iite peut régner que sur des brutes ou des hommes corrompus.

On a tort de soufTrîr les langues mortes. Les despotes devraient en liannir Tétude de leurs états. Le grec et le latin sont des langues libres par excellence, et les classiques anciens sont de francs républicains.

Les mathémntiques devraient aussi peut** être subir le même sort j car elles habituent l'esprit à exiger des preuves, des résultats, dont les gouvernements absolus ne sont guère prodigues.

I^ philosophie pourra passer, tant qu'elle sera aride, se renfermera dans des abstractions, anatomisera la pensée, mais ne lui donnera pas des ailes. On la supprimera dès qu'elle s'appliquera aux choses de l'État.

On façonnera l'histoire à ses intérêts; on la rendra complaisante, en ne lui faisant dépar» tir le blâme qu'en atomes imperceptibles, et en la faisant s'épancher en torrent de huianges pour les rois, dont on dérobera les crimes et

les vices. Elle prônera les vertus monarchrques, et sévira contre l'amour de la liberté.

Quant aux sciences politiques, on les tolé* rera pour la forme, mais on n'en donnera jamais l'essence. On s'en servira comme d'un piège, afin que les élèves qui y prendront du goût soient suspects au gouvernement.

Savez-vous ce qu'il manque à cet édifice? La muraille des Chinois ou la barbarie des Turcs : l'une, pour préserver le peuple de tout contact avec l'étranger; l'autre, pour Faire croire qu'il n'y arien au delà de ce dédale de mensonges et d'absurdités qu'on débitera publiquement. Mais ni le mur, ni la barbarie ne préserveront le pays de la civUisation, et n'empêcheront pas celle-ci d'y pénétrer. Il naîtra, en deçà du mur, des esprits clairvoyants qui percerontle mensonge,ou de grands esprits qui découvriront la vérité. On les tuera, et ils repousseront comme les têtes de l'hydre, et l'Hercule qu'il faudrait pour l'étouffer ne viendra jamais. On les fera taire, ils écriront ; on

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brûlera leui*s écrits, ils auront des disciples dans Fombre; on leur dressera des bûchers, et leurs cendres porteront des fruits; en les dispersant dans Tair, les persécuteurs n'auix>nt répandu que leur propre honte et leur propre déshonneur.

A moins de ne laisser entrer rien ni personne dans le pays, et de n*en laisser sortir personne, la civilisation trouera toutes les digues qu'on lui opposera, et débordera en torrent, f^a lumière se Fera; le bien se Fera de lui-même; ainsi le veut Dieu , et les efTorts des rois contre sa volonté ne sont que gestes de pigmées. Il n'est pas moins absurde de vouloir arrêter la civilisation que de vouloir arrêter le soleil. Et du moment c|ue le bien est inévitable, ne vaut- il pas mieux le désirer franchement, et s'épargner le ridicule de lutter contre les décrets de la Providence? — n Je m saurais bien , disait un jour Pierre l'', mettre n ordre aux idées dangereuses que nos jeunes « gens vont puiser à l'étranger. — Toute votre

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« puissance, Sire^ ne saurait eflacer cette a faible empreinte, v lui répondit son sage fa** voriiCn lui présentant une feuille de papier, sur laquelle il \enaît de tracer un trait avec Tongle. L'instruction est un des plus grands biens de ce monde; car c'est elle qui arrache l'homme à Fétat de brute , et l'élève à la dignité d'homme. Qu'y a-t-il donc d'étonnant k ce que les hommes y tiennent autant, plus même qu'à la vie, et soient prêts à la défendre jusqu'à la dernière extrémité et au prix des plus grands sacrifices? Les gouvernements qui^ trouvant les ténèbres im moyen commode pour faire leurs affaires dans l'ombre, voudraient abrutir les masses , rencontreront une défense égale à l'attaque, et payeront chet* un jour leur politique criminelle. Ceux qui protègent les ténèbres, pour dérober à tous les yeux leurs menées et leur tactique devraient bien plutôt mettre leur temps et leurs soins à s'éclairer eux-*mémes et à débrouiller leurs propres affaires.

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Le gouvernemeiil doit être plus éclairé qiu* sujets; mais pour cela , il ne doit pas retenir le peuple dans rignorance. et il doit « au contraire, s'élever par ses propi*es luiiiièi*es. Il n*a que deux partis à prendre : appeler à lui les hommes capables, ou bien leur laisser sa place el rentrer dans Tinaclion (|ui sied à l'incapacité. La force des choses Vy réduira néoeuaii'ement : tôt ou tard, le timon lui éclia|>pera et passera à des m;iins plus habiles. Loi*sque son aveuglement lui aura créé de graves difficultéS|il luifaudra bien faire plac<*uux hommes d'un talent véritable. Dans le calme, un ignorant peut bien se pavaner au gouvernail; mais quand arrive la tempête, le vrai pilote seul peut conduire le navire. Retenir le peuple dans rignorance n'est un moyen de salut pour personne, pas même pour le gouvernement} c'est pousser l'État à sa chute, c'est perdre les autres avec soi , pour ne pas se pet^ dre seul. Il est donc fort heureux que la force des choses ne souffre pas un pareil attentat ;

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qu'on ne souffle pas le flambeau de la civilisation à son gré 9 et qu'il luise malgré tout. Dieu lui-même a donné aux peu pies un phare étemel qui les éclaire sur leur route, le phare de la civilisation. Il éblouit ceux qui voudraient réteindre; il brûle ceux qui voudraient rélouffer!

Le fouet n'est pas un bon moyen pour persuader au peuple que le gouvernement absolu est le meilleur de tous. Pour y parvenir, il n'y a qu'un seul moyen : c'est de le rendre tel en effet , et pour cela , de commencer par laisser libre cours à la civilisation , cette lumière de la terre ; à l'esprit, cette étincelle divine qui fait que l'homme ressemble à Dieu.

Oui, il faut que la civilisation de chaque |)ays soit conforme à l'ordre de choses de ce même pays; mais ce n'est pas au peuple à se régler sur le gouvernement, c'est au gouvernement à se modeler sur le peuple; ce n'est pas au peuple à rester brut , c'est au pouvoir à se civiliser. Ce n'est pas à l'homme d'esprit

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a r^et' sa marche sur Kinibécile , c*est à it^ dernier à se mettre au pas avec Tautre. Le l&clie seul peut regretter rînstnictîon qui cause son malheur, parce qu'il vit au milieu d'un peuple inculte et incapable (rappi*t>cier ses connaissances. L'esclave seul peut préférer les ténèbres à une éducation libérale qui serait pour lui une source de désappointements, «nus le régime qu'il est appelé à subir.

Reste à prouver que l'instruction politique, que les rois absolus craignent tant, leur est à eux-mêmes d'une grande utilité; et c'est là une vérité bien facile à démontrer On a vu des canons dans les mains des sauvages : quand Us les ont bien tournés et retournés, ils les anneni; et bientôt, s'ils ne se tuent pas euxmêmes, ils les laissent tomber au pouvoir de Teonemi qui les tourne contre eux, pour les mitrailler sans pitié. La machine gouvernementale est bien plus compliquée et plus difficile à diriger que toutes les batteries. Si elle

ne se détériore pas dans des mains inhabiles^ elle blesse du moins ceux qui s'en servent. Voyez à Fœuvre les administrateurs incapables! Quoi de plus digne de pitié! S'agit-il d'une guerre? On s'y engage; la réflexion vient après les premiers revers ; et comme on ne s'est pas assuré du succès , on s'en tire par une paix d'un profit équivoque. Faut-il , dans un cas donné 9 user de la rigueur ou de la bonté? On prend, à tout hasard , l'un ou Tauti^e moyen ; puis on se repent de la voie qu'on a choisie; mais, par une fausse honte, on y persévère, pour ne pas se donner de démenti; et on récolte le ridicule à pleines mains. D'abord on veut voir; mais la multiplicité des objets trouble la vue, et, les yeux fermés, on descend cette pente rapide de la chute , san& s'apercevoir de toutes les victimes innocetites qu'on entraine après soi dans Tablme. On convient bien ^ si Ton veut, qu'il Êiut savoir; mats on voudrait être les seuls à savoir, et surtout on ne voudrait pas que ceux qui ne sont pas

au pouvoir fussent plus savants. Mais puisqu'il est trop tard d'apprendre quand il faut agir; puisqu'on ne peut prévoir ceux qui seront appelés à prendre part aux aflaires , ne faut-il pas mieux donner de l'instruction à ceux qui se sentent de la vocation pour les affiaiires publiques , afin de ne donner plus tard des places qu'à ceux qui unissent des connaissances au bon vouloir , qu'à ceux qui ne craignent pas la censure de leurs œuvres, et sont en état d'affronter toutes les critiques? Il en fésultera que le pouvoir sera dans les mains des plus capables; que l'État prospérera; que le gouvernement, assis sur des bases morales, sera raffermi, et la tranquillité publique maintenue inviolablement. L'euvie s'abaisse devant le droit de la capacité; les passions ont moins de prise sur un pouvoir qui n'est pas le monopole de la faveur et de l'intrigue. Il n'y a alors d'émulation qu'entre le mérite véritable, et celle-là ne peut que perfectionner

Fadminist ration. 1^ pouvoir confié à des mains

habiles, pèse et inquiète moins. Les pensées et les efforts des hommes vont alors se i*eporter sur d'autres objets et faire fructifier toutes les industries.

Que de cruelles erreurs il y a dans les actes du gouvernement russe, relativement à l'instruction publique! Antipathique aux idées libérales , il défend à ses sujets d'aller à l'étranger avant l'âge de vingt-cinq ans ; il ne permet pas d'y rester plus de cinq ans de suite ; il traite l'émigration à l'égal de la haute trahi* son; il frappe le séjour hors de la Russie d'im* pots exorbitants, et applique de fortes amendes à l'introduction des livres étrangers. QuVn résulte-t-il ? Le fruit défendu étant le meilleur, on va à l'étranger plus souvent qu'on ne le ferait, si tout le monde pouvait aller ou bon lui semble. Là, on apprend presque par cœur les livres défendus, ce qui est bien plus dangereux que si on ne les introduisait que dans des malles; quant aux impositions, elles sont

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plus vexatoîres quetficaces; elles ii atteignent pas les éfuigrants, et ne sont propres qu*à en augmenter le nombre ; elles révoltent les voyageurs sans les ruiner, et toutes ces rigueurs ne donnent lieu qu'à des malversations de tout genre dont on se sert pour éluder ces prescriptions.

Ne voulant pas pourtant encouiir te reproche d'obscurantisme, le gouvernement russe fait semblantde protéger la civilisation; et comme elle ne |>eut venir encore que de l'étranger, force est pour lui de protéger l'étude des langues étrangères, de donner dans son pays accès aux livres et aux maitres étrangers. Or, je le demande à tout homme de bon sens, est-il possible d'acquérir la connaissance d'une langue sans s'en approprier les idées? N'y n-t-il pas, dans les livres qu'on laisse enti'er en Russie mille fois de quoi discréditer l'absolutisme, et démontrer son aveuglement? car, qui |ieut s'empêcher de faire Tappiication des idées généi*ales aux faits (|ui IVntourenl ? Les institn-

leurs et maîtres étrangei*s qui fourmillent en Russie, aiment l'or russe plus que les principes du gouvernement russe, ou, du moins, ne sont pas très- propres à inculquer à leurs élèves le dévouement auquel on désirerait les habituer. Et puis la Russie a, dans son sein même, des universités pour ainsi dire étrangères, dans lesquelles il n'est pas défendu aux Russes de faire leurs études. Combien d'abus ne reste-t-il donc pas au gouvernement russe à commettre encore avant d'avoir rempli la mesure de ses iniquités?

Ainsi que l'instruction décide, à elle seule souvent, de l'avenir et du sort d'un individu^ ainsi elle dispose de la destinée des peuples et des états. « Celui-là qui est le maître de l'éducation , a dit Leibnitz , peut changer la face du monde.» L'éducation peut élever ou perdre un peuple , le démoraliser ou le rendre ver^ tueux , le faire libre ou esclave, obéissant ou rebelle , monarchiste ou républicain. Elle peut

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le corrompi-e et rafTaiblir^ ou bien lui donner une trempe à l'épreuve de toute espèce d'infortune, et le frapper au cachet de la grandeur. LMiistoire des peuples est l'histoire de leur civilisation ou de leur éducation. L'éducation a fait les Spartiates forts et intrépides; elle leur a donné l'amour du pays, de l'égalité et de la frugalité y ces bases essentielles de leur gouvernement; elle a rendu les Athéniens amis des sciences et des arts; elle a inspiré aux Romains l'amour de la gloire et de la vertu ^ qui| après la république, a fait place à celui du luxe et de la mollesse. C'est elle encore qui rend de nos jours l'Allemand profond et moral , le Français sociable et léger , l'Anglais industrieux et religieux , le Russe militaire el esclave.

Dans une république, l'instruction devra être éminemment publique et uniforme , la publicité et l'égalité étant les éléments de cette forme de gouvernement. Elle devra tendre à donner de l'unité à lesprit , au caractère, aux

tendances; et, plus un gouvernement se rapprochera des formes démocratiques, plus Tinstruction , dans le pays^ devra se ressentir des mêmes principes, et participer aux mêmes qualités. Dans une monarchie , où il y a une plus grande diversité de conditions, d'états et de fortunes, l'éducation pourra se modifier sur toutes ces différences, et devra s'approprier à la destination de chaque individu. Mais, dans tout état, quelle que soit la forme du gouvernement, une direction commune doit présider à l'instruction publique , et l'autorité doit la coordonner vers un but général, afin d'assurer la force et la durée de l'ordre établi. L'éducation variée présente plus de charmes, l'éducation uniforme offre plus de sécurité. Où les esprits sont divisés à l'infini, les tendances le sont aussi; de là tous les déchirements et les périls d'un état.

La liberté de l'enseignement présente de trop graves dangers pour ne pas être assujettie à

des limites. Les épreuves auxquelles on soumet les instituteurs, entachées, d'une part , de pédantisme d'érudition et d'esprit de parti, sont, de l'autre y insuffisantes. Quand même dles constateraient les connaissances des candidats, elles laisseraient dans le doute leur moralité, leurs antécédents n'en étant que des données incertaines. C'est à l'œuvre seulement qu'on peut éprouver les hommes qui se chargent de l'éducation des enfants, et ces sortes d'épreuves ne soni guère praticables. La liberté d'enseignement, qui admet qu'elles sont seules concluanles, se condamne par cela même. Il est trop tard de remédier au mal cpiand il est fait. Les parents ne sont pcis toujours bons juges des maîtres qu^ils donnent à leurs enfants. L'opinion publique est longue à s'établir, et à assurer la réputation d'une institution qui change de conditions chac|ue fois (pielle change de chef t^ charlatanismeet la cupidité ne manquent jamais d'exploiter la crédulité et l'insouriancp , malheureusement si fréquentes

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encore, des parents. Ije contrôle du gouvernement est habituellement inefficace , et la pénalité n'est pas une réparation d'un mal aussi immense qu'une éducation manquée et une jeunesse perdue. Mais, si aucun de ces moyens n'est suffisant 9 pris séparément, réunis ensemble, ils peuvent ofTrir des résultats satisfaisants. Des examens mieux entendus , une concurrence facile et large, une surveillance vigilante, une sévère répression des abus, pro*duiront, avec le temps, une saine instruction publique.

Autant les gouvernements les plus civilisés ont soin de l'instruction , autant ils négligent l'éducation, bien autrement importante. L'instruction, sans éducation, n'est qu'une arme à deux tranchants, qu'on ne manque jamais de tourner contre soi-même et contre les autres. Entre l'esprit et le cœur, c'est au cœur à commander sur l'homme. L'esprit éclaire bien le cœur, mais le cœur dirige plus encore l'esprit quî^ sans lui , ne |>eut qu'errer. On peut être

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instruit au point d'être moral ; mais on ne le sera jamais assez pour être vertueux, et le plus souvent on sera vicieux , faute de bons principes de conduite. La nature fait beaucoup sur ce point; mais IVducation fait tout autant, et plus encore. La meilleure nature peut se perdre, et tourner au mal, avec de mauvais exemples et de funestes enseignements; avec de bonnes leçons, on peut corriger un mauvais natui*el ; et , quant aux caractères ordinaires, qui sont les plus communs, ils reçoivent de réducation seule toute leur direction. Néanmoins, avec plus de solidité et d'étendue dans l'instruction elle-même, plus de profondeur et de moralité dans l'enseignement, on peut produire une partie des effets qu'on n'attend que de l'éducation , et que le gouvernement est si embarrassé d'assurer. L'Allemagne doit la moralité de son peuple principalement à son éducation sérieuse et systématique , c|ui s'adresse au cceur plus qu'à l'imagination, et cultive les sentiments plus qu'elle n'orne Tespril.

A tout prendre, réducation de famille vaut mieux que l'éducation publique. La connaissance des faiblesses d'autrui, que le jeune liom* me acquiert dans les- écoles publiques , ne vaut pas les principes de morale el de vertu qu'il puise au foyer paternel. Un seul écolier peut gâter toute une école ; l'œil du père et de la mère vaut bien mieux que les sermons de tous les directeurs; les paroles des parents, partant de l'âme, vont au cœur des enfants bien autrement que les grandes phrases des pédagogues de l'école. Pour quelque énergie que le caractère emprunte à l'éducation publique , combien n'y puise-t-il pas de vices , d'autant plus funestesqu'ils sont plus précoces? 1^'instruction privée elle-même vaut autant, et parfois mieux, que l'instruction publique. Il ne manque jamais de grands maîtres pour ceux qui en sont désireux : ce sont les bons livres, et les livres sont toujours mieux médités et mieux faits que les cours. Il ne s'agit pas autant d'avoir des professeurs célèbres que

POLÎTIOl K INTKHIKl UK. îh.,

des instit II leurs suites et é<*iairés: il laiil. tivnnl loul , faire naitn' dîins IVIève ramoiir de IVtude; car toute une vie ne suffit pas pour approfondir une science. Vu élève capable fera lous les progrès possibles, même sans mailre: un sujet ho rué ne profitera pas des meilleures leçons.

L'Allemagne unit sagement les deux modes d'éducation, la vie en tamilieà Tenseignemenl en public. De celle manière . l'écolier relrouve chaque soir, au sein de sa famille, avec cette clialeur bienfaisante du cœur, cet intérêt toujours vivace de ses |iarents, qui stimule son zèle et tempère la fougue de ses passions . des plaisirs calmes, des exemples de piét<' et de moralité, le devoir de Tobéissance • le charme de l'amour |)aternel . A fécole. il trou vêles excitations d'une utile énndation, une direction systématique pour ses études; il profite enfin des maîtres que ses parents ne sauraient lui donner. Toutefois, lorsque les parents ne sont pas propres à inculquer à ieui*s enfants de vé-

dessus d'elle, et ne se soumet à aucun frein. Elle s'attaque à ce que les hommes ont de plus cher, elle tourne tout en ridicule ; elle renverse tout pour ne rien établir; elle met le désespoir à lu place des illusions. Telle est la mauvaise presse. La bonne presse n'a rien de commun avec celle-là. Elle lui porte, au contraire, une haine implacable, et lui fait une guerre acharnée. Elle ne recherche que le vrai; elle ne persécute que le mensonge, l'hypocrisie, les passions viles et haineuses. Elle ne sert que la moralité , et ne se laisse guider ni par l'esprit de parti, ni par l'intérêt pécuniaire. Elle est instruite et morale , tandis que l'autre est aussi ignorante que vicieuse. C'est le bon et le mauvais esprit en présence l'un de l'autre, se combattant à outrance, comme ils l'ont fait partout, de temps immémorial, avec des armes inégales et des succès divers. Tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'aiHtrequi l'emporte. Ici c'est le mauvais esprit qui se trouve le plus de partisans; là, c'est le bon qui domine.

POIJTIOIT ÎNTERIKIRK ?8*>

Partout, la prééminence ctti mauvais esprit n'est que passagère: il rtoil finir par plier devant son adversaire. Le rèpfie dn bon esprit peu! être retardé, ajourné indéfiniment : mais sa venue esl immanquable.

Ce combat est-il pernicieux? Non certes: la nature , la vie enliére ne sont qu'un combat . Le vrai ne peut s établir que sur les ruines du mensonge; Terreur ne peut se détmiro qu'en s'usant dans la lutte avec le vrai.

A.U lieu de laisser le bien s'acbever de Inîméme, le ^gouvernement , s'arrogeant la faculté de le faire à lui seul, vient s'immiscer dans ce combat; mais, o erreur fatale! au lieu de se ranger du bon cMé et d'aider au triomphe de la vérité, il arrête la lutte et veut contraindre la presse au silence. Le mensonge allait être démasqué, le vice accablé, sinon, la mauvaise presse se perdait d'elle-même, en persistant dans la voie qui la discréditait ; le gouvernement refoule et comprime les mauvaises |>assion& Elles éclateront plus tard, et d'autant

plus foii; elles chàtiroiit le gouvernement, mais ne le feront pas repentir de sa faute, ne démontreront pas son aveuglement; celui qui le remplacera retombera dans la même erreur, et tous les gouvernements, les uns après les autres, se laisseront aller au même entraînement funeste, ils voudront museler la presse. La museler! Le plus souvent on n'y parvient seulement pas: comme l'ouragan, elle emporte toutes les barricades qu'on amoncelle péniblement devant elle, et couvre de leurs débris ceux qui les avaient entassées.

Qu'a-t-on donc inventé pour répHmer la presse? La censure, œuvre de démence préposée aux œuvres de l'esprit! Elle coûte, et coûte très-cher; elle est insuffisante, et surtout elle est ridicule. L'esprit lui échappe; elle en saisit la forme et n'en saisit pas le fond.

Tant que l'esprit est en bas âge, il peut supporter un contrôle, mais en grandissant il n'obéit qu'à ses propres inspirations. Et puis si l'on censure les idées, pourquoi ne censurerait-

POLITIOUE INTÉRIKIRE. 201

on pas les mœurs? lin homme est souvent plus dangereux qu'un livre : il se fait écouter, défend et impose ses opinions. Si vous prohibe/ l'entrée des livres libéraux , déclare/ aussi les hommes libres de la contrebande. C'est pousser trop loin les soins paternels (|ue de choisira chacun ses mets intellectuels : on ne le fait pas pour la nourriture ordinaire. On surveille bien, dira-t-on, le débit des poisons; mais le poison intellectuel est loin de produire des effets aussi funestes. L'esj)rit le repousse^ ou trouve le contre- poison , si ce n*est en soi-même, au moins dans d'autres écrits.

Viennent ensuite l'exil, la persécution, la ciguë, l'emprisonnement, l'amende, avec ou sans jugement. Mais qui sont les juges? I.,es contemporains ou la postérité, la magistrature ou les jurés, l'esprit ou le bon sens? Faut-il faire mourir Socrate, bannir Ovide, persécuter Galiléi, empoisonner Giovani, exiler madame de Staël , comme l'ont fait leurs contempo-

292 LIVRE SKCOINI).

rains? Kaiil-il faire juger les auteurs par leurs pairs j pardes auteurs comme eux, ou par des gens pris dans la foule et au hasard , payant un cens et n'ayant jamais été enfermés dans une maison d'aliénés? Où s'arrêle Tinnocence el où commence le délit? A chaque pas, on voil de Tœil l'arbitraire, et Ton touche du doigt la tvrannie.

Et puis, n'est-ce pas couper Farbre avec le fruit que de trop entraver la marche de la presse? Qui embrasserait la carrière littéraire, avec la perspective d'entrer en prison , s'il se laisse trop aller à l'élan de son cœur ou à l'entraînement de son imagination? Quelque bénéfice et quelque gloire qu'on retire de sa plume, y a-t-il là de quoi compenser tous les désagréments (|ui parsèment la carrière d'un auteur? Ici, l'envie et la haine; là, l'erreur et le désappointement , plus loin la persécution. Ira- t - on sacrifier son bien et son temps pour acquérir des connaissances qu'on devra dérober à tous et dont on n'osera faire

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un Iibi*e usage ? Les quelques idées olïensautes ou dangereuses que la législation sur la presse peut empêcher, rachètent-elles une seule idée haute et fructueuse que ces dispositions peuvent refoulei? Si les paroles imprimées ont plus de consistance et de portée que les paroles dites, si elles doivent être punies plus sévèrement, appliquex-leur ledouble de la peine que vous attachez aux autres, et laisse/ aller, laissez faire la presse. Mais si vous êtes convaincu de l'impossibilité de sévir trop rigoureusement contre des paroles, des outrages et injures, étendez aussi ce principe à la presse, d'autant plus que ses abus se punissent d'eux-mêmes, et qu'au fond il peut y avoir, sous des formes blâmables, une intention louable qui doit nécessairement atténuer la peine.

Un gouvernement moral nedoit pas craindre la censure de ses actes; bien au contraire, il doit la désirer, l'appeler de tous ses vœux , la provoquer par tous ses moyens. 1^ désintéressement

et la moralité sont encore ce qu'il y a de plus utile et de plus avantageux , même en politique. 11 faut paraître les avoir, par calcul , lors même qu'on ne les a pas par conviction. Il en est de la presse comme des armes à feu. Un gouver^ nement habile saura l'approprier à ses besoins, s'en faire une arme défensive et utile ; un gouvernement fourbe pourra même s'en faire une arme offensive et dangereuse L'opinion publique est le rocher contre lequel le pouvoir vient se briser, quand il est mal conduit; c'est au contraire le phare qui éclaire un gouvernement soucieux de son intérêt. Or c'est dans la presse que l'opinion publique se révèle le plus facilement, et c'est surtout la presse qui la forme. En la rendant libre, le gouvernement s'éclaire sur l'opinion publique, et la presse vient, souvent alors, lui révéler des faits importants, lui enseigner des vérités utiles, lui donner des conseils salutaires. La priver de son essor, c'est se priver gratuitement d'une masse de précieuses lumières.^ son tour^le gou-

POLITIQUE IMÉRlEllRt:. 2Vo

vernemenl peiil influencer, par la presse, el Topinion publique el la presse elle-niêuie, pourvu qu'il sache s'y prendre liahileinenl.

2UÔ LIVRE SEGOJND.

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