CHAPITRE VIII
Du service public.
En droit , on ne peut disputer à l'État [a faculté de rendre le service public obligatoire, mais on est tenu de condamner ce principe en politique. On s'acquitte mal de ce dont on se cliai^e par obligation et non par vocation. L'État n'a besoin que de peu de fonctionnaires, mais il les lui faut surtout bons, et, s'il appelle trop de monde à son service, les industries auxquelles ces hommes seront enlevés en souffriront considérablement, et le service lui-même n'en retirera que du mal; il s'y pressera plus d'hommes qu'il n'en faut à l'État,
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bien plus surlout qu'il ne })eut en payer, (^est précisément ce qui arrive en Russie, où le service est rendu obligatoire pour la noblesse. Les terres souHrent du délaissement qu elles éprouvent de la part de leurs possesseurs; les nobles n'ont pas de but certain dans la vie; ils cbangent à tout moment de carrière; ils ne sont ni bons agronomes, ni militaires babiles, ni bommes d'Etal savants. Leur intérêt privé est en lutte avec l'intérêt public; ils sacrifient tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et font ttOunVir tous les deux.
Il y a le service militaire et le service civil. I^urs destinations, les (jualités nécessaires à chacun d'eux étant différentes, leurs attributs ne doivent pas être confondus ; leur importance réciproque étant presque égale, il est inutile que l'un d'eux ait la suprématie sur lautre, et chacun doit être le premier, dans sa sphère et le cercle de ses fonctions, (ionmie il uehi guère possible qu un chef de bui-eau
fte tt*ouve bien à la fêle d'un régiment , il n'est guère plus probable qu'un colonel puisse faire un bon chef de section. On fait donc bien de ne jamais confier des emplois civils à des militaires, et de n'envoyer les bourgeois à la guerre qu'à la dernière extrémité.
Un monarque, réunissant en lui les plus hautes fonctions militaires et civiles, et appelé à la direction suprême de ces deux états ^ à la fois, ne se fera ni de l'un ni de l'auti^e exclusivement, mais chei*chera à devenir aussi bon militaire qu'habile administrateur.
Le gouvernement militaire n'est pas un gouvernement normal. Ce n'est pas le bras, c'est la tête qui commande chez l'homme; ce n'est pas à la force , c'est à l'esprit à gouverner l'Étal; ce n'est pas aux guerriers, mais aux sages à régner; les guerriers n'ont qu'à garder ce que les sages ont institué. Que la force s'unisae à l'esprit, si cela se peut, tant mieux; que te guerrier philosophe soitappelé au timon des affaires; mais tant que celte réunion desqtia-
Htés n'a pas lieu, que chacun reste dans sa sphère. Ijc principe militaire est un principe de destruction et de violence ; l'ériger en sou* verain suprême, c'est perpétuer l'inquiétude et introniser l'arbitraire. La place du militaire est à la guerre; en temps de paix, il doit rentrer sous la loi commune.
Plus un peuple est sauvage ou vaniteux, plus on doit se promettre de l'eflet des grades, des décorations et autres colifichets de ce genre, et plus on multipliera ces distinctions qui charment les fonctionnaires, font naitre et entretiennent parmi eux l'émulation et le zèle pour le bien du service. De tous les moyens , c'est le moins coûteux et le plus facile aux gouvernements.
Il faut qu'un gouvernement soit bien lâche ou bien faible, pour préférer, dans son service, les étrangers aux nationaux, et à moins d*èlre lui-même étranger 9 celle conduite de-
vrail passer pour impossible , si Ton ne la voyait se réaliser en certains temps et lieux. l)n étranger sert le gouvernement et ne sert pas le pays: il est dévoué au souverain plus qu'à la nation^et pour servirl'un il mitraillera l'autre , ce que ne feront pas aussi facilement des nationaux. Mais la main qui aura frappé le peuple 9 n'aura déchiré que son propre sein et apprêté sa propre ruine.
La preférence systématique accoi*dée aux étrangers est toujours une sorte d'humiliation pour la totalité de la nation , et est marquée au coin de l'offense. On ne se reconnaît jamais l'incapacité de servir un pays qu'on chérit^ qui est le sien; on ne cède jamais à d'autres ce privilège, le premier et le plus doux des droits. Les souverains qui préfèrent les étrangers font voir bien peu d'amour pour leur pays; ne faisant pas cause commune avec leurs sujets, ils se discréditent et se compromettent à leurs yeux; ils s'accusent eux-mêmes de méfiance et se
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laissent soupçonner de niniiViiises intentions. Il y a (les égarements (|ui parlent seuls « (|ui se passent de commentaire , et celui-ci est du nombre. Les rois qui, pour se soutenir sur leur trône, n'ont d'autre moyen que de gouverner leur peuple par des étiangers , touchent B leur ruine, et l'accélèrent par le moyen même dont ils se sei'vent pour Tempéclier. Qui témoigne de la défiance, éloigne de lui les cœurs, et celui qui affiche du mépris appelle sur lui de justes haines. Celui qui ne sait pas gouverner le pays avec les hommes du pays, n'est {MIS digne d'en être le chef. Plus il y a de conformité , de liens d'affection , entre les chefs et les subordonnés, mieux on s'en trouvera, dans les grands événements, quand même des affiaiires peu graves devraient sefaireavec moins de zèle et plus de négligence.
La capacité est le premier titre à l'admission aui emplois; elle forme le capital immatériel de l'Etat , et celui qui dotme la préférence au i
incapables dissipe ou enfouit une partie de ce capital y et commet une fraude au détriment de la richesse publique. S'il agit ainsi sans mauvaise intention , il y a inhabileté; si, au contraire, c'est son intérêt privé qui le guide, il y a délit. Il doit y avoir désapprobation pour l'erreur, pénalité pour la contravention ; destitution des chefs qui ne savent pas discerner les hommes qu'ils placent , persécution judiciaire contre ceux qui se laissent influencer par des avantages personnels dans la répartition des charges publiques.
Les capacités nécessaires aux fonctionnaires sont différentes, selon la nature des emplois. Un âge mûr, un esprit sain , des mceurs pures, des connaissances au moins élémentaires sont de première nécessité pour tous les employés indifféremment. Pour des emplois tout à fait subalternes, il n'est pasindispensabled'étre ma* jeur ; pour certains autres cela est insuffisant , et la maturité de l'âge est nécessaire. En général c'est une erreur que de faire de l'âge une pre-
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mièrecoiidilionderadmissionaux emplois. 1^ jeunesse a des qualités qui lui sont parlicu- Hères, et que la vieillesse ne possède pas: Tardeur, la fougue, l'impétuosité sont utiles parfois; le cœur, l'énergie sont toujours nécessaires. Il y a donc des emplois que les jeunes gens sont surtout propres à remplir ; la vieillesse ressemble parfois à l'enfance, par sa faiblesse. Tous les emplois d'ailleurs ne réclament pas de l'expérience, qualité qui , du reste, est loin de tenir lieu de toutes les capacités. lin esprit juste et pénétrant peut se tirer de tel embarras qui, par sa nouveauté , trouverait en défaut l'expérience même. 11 y a telle fonction subalterne qui exige de la routine, la connaissance des détails, tandis que telle autre , bien plus liante, n'en demande point, et ne réclame que du tact, de l'esprit, et ce coup d^œil qui embrasse l'ensemble des affaires , et coordonne les effets avec les causes.
Si Tàge est rarement une condition exigée positivement et directement, il devient une
nécessité par l'organisation générale du ser^ vice, qui ne laisse parvenir aux sommités de rÉtat qu'après une longue série d'années passées dans les différents grades. C'est là le principe dominant de l'administration russe. Rien n'est plus faux. La valeur se règle aussi peu sur la durée du service que sur l'âge, et elle doit être la seule mesure de la participation aux emplois publics.
Le gouvernement doit rétribuer ses agents selon leurs besoins ordinaires, selon les dépenses inhérentes à leur poste, l'importance de celui-ci, et le plus ou moins de confiance qu'il exige. La vénalité des employés est toujours en proportion des tentations que présente leur chaire , de leurs besoins, et de Tinsuffisance de leur traitement. On la prévient et l'empêche par l'augmentation des appointements, par une instruction morale, et enfin par des peines sévères contre les dilapidations. Loi*squ'il se présente au service des hommes
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qui uoisseiil la Fortune aux principes et aux connaissances, on fera tout pour les y engager et pour les retenir, par des procèdes délicats et de justes distinctions.
La responsabilité des fonctionnaires est une garantie indispensable de toute bonne administration ; les lois ne sauraient prévoir tous les abus que peuvent commettre les employés, et une justice arbiti*aire est indispensable pour y remédier. Les abus prévus par la loi entraînent des peines légales; la destitution doit s'appliquer aux autres. Dans les gouvernements absolus , la responsabilité des ministres est abandonnée à la discrétion du monarque. Sous le régime populaire, le peuple doit participer au jugement , sinon au déplacement des fonctionnaires. Il y a tels abus qui sont trop avantageux au pouvoir, pour qu'il ait intérêt à les empécber ou à les ré* primer. Aussi a-t-on eu raison de réserver à la chambre des députés le droit de mettre les
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ministres en accusation; mais, afin qu'elle ne soit pas juge dans sa propre cause , on renvoie les accusés devant la chambre des pairs ; quant aux autres fonctionnaires, ils sont jugés par les tribunaux ordinaires.
La responsabilité peut se borner aux ministres, comme elle peut aussi s'étendre à tous les fonctionnaires. Elle est plus simple dans le premier cas , plus efficace dans le second. Dans Fun comme dans l'autre, les ministres doivent être libres dans l'admission et le déplacement de leurs subordonnés, puisqu'ils répondent solidairement de leurs actes. Â part les faits d'une grave importance, la destitution, avec défense de rentrer au service , parait être une peine suffisante pour la plupart des contraventions commises par les fonctionnaires. Lia grâce du roi ne devrait jamais, en pareille matière, s'étendre jusqu'à la réhabilitation complète du condamné.