‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la police secrète.

Ce n'est jamais que le rebut de la société humaÎDe qui se prête à l'infâme métier d'espion, et c'est à ceux que la société a rejetés de son sein que l'on confie la haute surveillance de cette même société. C'est sur les ennemis naturels de la moralité que l'on se repose de la tranquillité et du salut publics; ce sont les hommes les plus indignes de l'État qu'on prend pour maintenir le bon accord entre le monarque et ses sujets , et pour veiller sur les intentions, les pensées, les paroles et les actions des honnêtes gens. Il y a là de quoi ré-

voiler le bon sens, et remplir d'indignation tout homme de cœur.

Ne pouvant accorder sa confiance entière à des hommes aussi abjects , le gouvernement se voit obligé de préposer à ces espions des espions qui les surveillent , et les dénoncent à leur tour. Mais^ pénétré bientôt de Fi nsuffisance de ces mouchards ordinaires qui , n'ayant d'accès nulle part y sont de trop peu d'utilité, le pouvoir, àquirien ne coûte que le premier pas, et qui ne recule devant aucune considération , cherche à se créer des agents au sein même de la société. Les moyens de séduction dont il dispose ne lui font malheureusement atteindre ce but que trop aisément. Il ne rencontre que trop de gens prêts à lui vendre leur conscience , leurs amis et leurs parents, à tel point, qu'il y a des États, ou au moins des capitales, où Ton trouve plus de surveillants que de surveillés. Mais on ne s'en tient pas encore là ; on suspend la peine sur la tête de ceux qui ne révèlent pas les complots dont ils ont con-

naissance, et Ton traite la non-i-évélation de complicité morale. C'est là le couronnement de cette digne institution. Et dire que tout ceci se commet dans Fintérét de la société, de la sécurité et de la moralité publiques, c'est se jouer étrangement des mots, et ajouter la raillerie à l'infamie. Démoraliser la société, c'est la désorganiser, et non point la sauver ou raffermir. On voulait le repos , et on sème la méfiance et la crainte ; on voulait l'amour, et l'on obtient l'indifférence, le mépris ou la haine!

L'existence seule de la police secrète accuse toujours un mal profond au sein du gouvernement lui-même. Elle démontre sa faiblesse, son peu de confiance dans la bonté de ses institutions et de ses mesures, dans l'efficacité de ses moyens ordinaires pour réprimer les attentats. S'il est bou et puissant, qu'a-t-il besoin de craindre? s'il est aimé, quelle autre garantie a-t-il besoin de sa durée? Qui oserait lever la main contre un monarque adoré? Qui

oserait conspirer contre un ordre de choses convenable? Ceux qui le tenteraient s'attireraient l'indignation publique , et n'échapperaient jamais à leur peine. Mais l'amour du peuple, cette seule égide puissante des rois, ne s'acquiert pas, il se détruit bien plutôt par la police secrète , dont l'origine est la méfiance, et dont le principe est la crainte. L'amour se , gagne par une bonne administration , et la police secrète la rend impossible. Pour se flatter d'extirper un mal quelconque, il faut l'attaquer dans son germe ; or, le germe des complots est dans l'abus du pouvoir et le mécontentement des citoyens, et la police secrète ne fait que les aggraver, en fournissant de nouveaux sujets de plainte, car elle-même est le plus grand des abus. Elle ne peut qu'alimenter le mécontentement, par ses mesures toujours vexatoires , même par sa seule présence, toujours révoltante. Atroce et injuste , elle est non-seulement inutile, mais pernicieuse au pouvoir. N'apportant aucun remède

aux maux véritables , elle ne peut qu'engager les conspirateut^s à redoubler de prévoyance et d'astuce. Elle ne découvre que les complots si mal Iramés, qu'ils se trahiraient d'eux-mêmes ; et ceux qui peuvent ne pas échouer , réussissent à son insu et malgré elle. Sa présence porte les conjurés à augmenter leurs ressources et leurs précautions ; elle leur fait presser l'exécution de leurs entreprises, tandis que, sans elle , ils resteraient plutôt dans une insouciance qui leur serait fatale , et dans une nonchalance qui finirait par les trahir. Il ne se trame pas des complots tous les jours , tandis que la police secrète crée un état d'alarme perpétuel , et répand la crainte sur tout le monde : or, la crainte produit souvent les efiets du courage désespéré ; elle pousse à la conjuration et à l'insurrection, avec une persevéranceet une promptitude que le courage oon^ fiant en lui-même ne présente que rarement. La police secrète , loin de diminuer les complots, les augmente, d'abord parce qu'elle

afoiile , par elle-même, de nouveaux griefs à tous ceux qui existent déjà : on se sent humilié de se voir surveillé partout et toujours, à la sourdine, dans les moindres faits et gestes; ensuite^ pour justifier sa nécessité, aux yeux de ceux qui l'ont instituée, la police secrète se donne une activité factice, remue les mauvaises humeurs du peuple, les fait ferneutef , et s'impose un zèle toujotfrs dangereux. Faute d'occupations, elle va parfois jusqu'à s'en créer d'elle-même, simuler ou provoquer des conjurations, pour se donner, avec du travail , l'occasion de se distinguer, et de bien mériter de ses chefs. Quelle qu'elle soit, elle aura toujours contre elle le^ hommes de principe et de cœur; pour elle, la lie de la société ; ce qu'il y aura de mieux datts l'État se liguera contre elle , et contre le gouvernement qu'elle compromet et ébranle.

En présence de la police secrète, dit-on, on se méfie et on se fuit; craigtiant de trouver

un espion dans celui qu'-on prendrait pour

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confident, on ne conspire pas. — Voilà donc ia société désorganisée : on s'aborde , on se parle, on se fréquente avec réserve; on se soupçonne l'un l'autre. Il n'y a ni épancheraent ni affection possibles. On conspire moins , peut-être, mais on conspire mieux. On ne s'adresse qu'à des hommes éprouvés , dont on connaît les antécédents, les moyens d'existence et les principes. Les liens gagnent en intensité ce qu'ils perdent en étendue. On ménage son temps et ses paroles, et on agit avec plus d'ensemble. On se risque toujours , car il y a des charmes dans le danger; on espère toujours, car l'espérance est la vie , et Ton ne craint plus rien quand il y a tout à gagner et peu à perdre; il y a de la lâcheté à supporter un joug trop lourd, et enfin 9 il y a telle situation , dans la société, où Ton préfère la mort à ia vie, le supplice au suicide. Quand on voit empoisonner tous les jours de sa vie , l'on aime mieux mourir tout d'un coup , que de se laisser consumer à petit feu.

POLITIQUE INTKRlFAîRK. Sî3

Comme on ne conspire pas toujours, le rôle de la police secrète devient une dérision , et Ton aurait beaucoup à rire si l'on parcourait ses archives. — a Un tel , lui écrit-on, fréquente des hommes suspects en politique. — Qu'il soit suspect lui-même. — du tel autre est soupçonné d'idées peu orthodoxes. — Qu'a-t-il dit?

— Il fuit le monde. — Que pense-t-il? — On ne peut le préciser. — Qu'on le mette à l'index.

— Un troisième n'a pas une haute opinion des mesures du gouvernement; il sourit plus ou moins malicieusement quand on parle du souverain. — Qu'on ait l'œil sur lui. — Un quatrième parle mal des autorités. — Qu'on l'amène devant nous! » — A quoi aboutissent toutes ces hautes mesures? Au ridicule et à des dépenses inutiles, à la haine des citoyens; car les hommes que la police secrète aura souillés de son contact, garderont au cœur l'empreinte de sa main , et ne pardonneront pas de si tôt l'injure qu'on leur aura faite, plus ou moins publiquement; ils ne laisseront pas

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échapper l'occasioD d'en tirer vengeance, et cette occasion ne se présentera à eux que trop tôt.

A défaut de Catilinas et de Brutus, laeAronique scandaleuse forme la récolte journalière de la police secrète. Celle-ci amuse ie souverain, divertit le ministre, forme et entretient les liaisons clandestines et les bonnes relations. De par elle le monarque tout-puissant sait tout ^ voit tout et est partout. La police secrète est la montagne qui accouche laborieusement d'une souris.

Une des attributions de cette police est la violation du secret des lettres. Cette mesure est aussi injuste qu'inutile : injuste , parce qu'elle est immorale ; inutile , parce que les hommes qui ont à s'écrire des choses contraires au gouvernement , ne vont pas les confier à son entremise, quand ils savent qu'il ne respecte pas le seing privé. S'ils étaient assez simples pour le faire, ils seraient trop maladroits pour être dangereux.

POLITIQUE INTÉRIELRK. »Î6

Reste la police secrète pour les crimes ordinaires. Confiée à des mains habiles , elle peut être d'une grande utilité; dûment organisée et administrée y elle peut être non -seulement justifiable, mais même recommandable. On ne saurait user de trop d'adresse contre les ennemis jurés de la société. Et encore tous les moyens ne sont pas bons, même pour un but louable : aussi ne doit-on user de celui-ci qu'avec une grande réserve , et à l'extrême nécessité; mais on doit bien plutôt s'appliquer l\ perfectionner les moyens ordinaires, au point de les rendre suffisants pour tous les cas.

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