‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 48 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des alli^pffl.^

H n'y a d'alliances solides et durables que celles qui sont basées sur l'intérêt positif et réciproque des peuples. Les alliances personnelles des souverains ne sont pas celles des nations; elles sont passagères et factices. Les rois beaux-frères sont souvent contraints de se (aire la guerre ; le beau-père se voit parfois forcé de tirer Tépée contre son gendre. H en est de leur parenté comme de ces titres de frère et de cousin qu'ils se donnent officiellement y titres qui rigoureusement ne les obligent à aucun ménagement les uns envers les

autres j et qui n'ont pas plus de valeur que les noms de frère et de cousin que les hommes du peuple se donnent, en Russie et en Allemagne, pour indiquer que nous sommes tous enfants d'un même père. Les souverains n'ont d'autre famille que leur peuple, et ils ne peuvent sacrifîerses intérêts aux affections de leur cœur; mais ils doivent subordonner leurs inclinations aux avantages de leur nation. On peut et doit les plaindre, mais on ne saurait remédiera ce mal , si c'en est un.

La communauté d'origine et d'intérêts n'est pas une garantie de la solidité des alliances. Les gueiTes les plus acharnées sont les guerres civiles, et, après elles, les guerres entre peuples d'une même origine ; témoin les Polonais et les Russes qui n'ont jamais pu vivre en paix. La proximité même des deux peuples est, entre eux , une cause de guerre de plus; la multiplicité de leurs rapports présente de conti nuelles occasions de conflits et de discordes.

L'identité des intérêts est également une source de rivalités entre deux peuples, et leurdiver* gence est, au contraire, une condition de rapprochement. Une puissance maritime se liguera plus facilement avec une puissance continentale, que ne le feront deux pays rivaux sur terre ou sur mer. Ln peuple agricole ou manufacturier pourra plutôt vivre en bonne intelligence avec un peuple commerçant, que ne le pourraient, entre eux, deux peuples industriels.

Les dispositions réciproques de deux peuples, et la nature de leurs antécédents, sont aussi d'une grande influence sur leurs rapports. 11 n'est que trop avéré que les nations comme les individus sont sujets ii des sympathies ou à des haines. Leurs caractères s accordent ou se repoussent comme ceux des particuliers. Il y a parfois, entre eux, des gouffres qu'on ne peut combler, des préventions qu'il ne faut pas contrarier. Les similitudes de caractères ne se règlent ni sur les

climats ni sur les positions géographiques , pas même sur l'origine des peuples. Il y â {^us de points de contact entre le Russe et leFrançais, qu'il n'y en a entre le Russe et TAlIemand; plus peut-être entre le Polonais et le Français qu'entre le Polonais et le Russe , qui sont pourtant d'une même race. Le passé influe sur le présent comme sur l'avenir. Les anciennes rivalités de la France el de l'Angleterre forment , à présent encore , un obstacle à la sincérité de leur alliance. Les hostilités peipétuelles de la Russie et de la Pologne avaient enraciné entre elles de profondes animositës. Je ne saurais le dire assez haut ni le répéter assez souvent : la France a toujours joui, en Russie, de la plus vive sympathie, et il serait désolant qu'on n'en pût tii*er un meilleur parti que celui qu'on en a retiré jusqu'ici. Je dirai plus : je ne connais pas de nation qui professe une aussi grande inclination pour les Français que le peuple russe. Et comment pourrait*il en être autrement ? Peut-on ne pas aima* le peuple

dont on copie les usages et les mœurs, dont on parle la langue y même entre soi , dont la lit* térature jouit de toutes les faveurs de la mode? On s'est battu y il est vrai, dans un temps; mais les deux armées , en se quittant , ont ein* porté une haute estime Tune de l'autre, et les deux nations auraient dû apprendre à s'aimer. Je cix>is , après tout , qu'il n'y a pas deux peuples dont les caractères s'accordent plus que ceux du peuple russe et du peuple français. Un peu d'indulgence des deux parts, et quelque prévenance, rapprocheraient toutes les distances. Si, en général, il est plus facile de détruire que de fonder, il n'en est' pas de même pour les inclinations des peuples, et il sera bien difficile de détruire les habitudes fraoçaises de la noblesse russe. Quant à la mésintelligence des deux cours, ce n'est là qu'une tempête dans un verre d'eau, et qui ne peut durer toujours. Ce serait tomber dans un piège bien grossier > si , se méprenant sur la nature de leurs griefs, les deux nations al»

laient imiter leurs gouvernements , et partager leur animosité. L'importance des relations commerciales entre les deux pays a bien su , jusqu'ici, paralyser les boutades des deux cours. Espérons que la presse apportera sa part au rapprochement définitif de la Russie avec la France. Il est juste de dire, du reste , que la faute de toute cette mésintelligence n'est nullement au gouvernement français.

 défaut de la France, l'intérêt matériel et politique, plus que la sympathie, rapproche la Russie de l^Angleterre. La Russie est agricole et l'Angleterre manufacturière; et si le noble russe a encore beaucoup à envier à l'aristocrate anglais , le serf russe n'est pas beaucoup plus malheureux que le pauvre anglais. En outre , la Russie est une puissance continentale et l'Angleterre est maritime : l'aigle et le léopard peuvent et doivent vivre en paix ; car si l'un a essayé de la mer , et si lautre a voulu s'étendre sur la terre ferme , ils n'ont fait par là que se prêter l'un à l'autre un côté vuhié-

rable, et ils feront bien , à l'avenir , de tourner leurs armes contre des peuples barbares.

L'alliance anglo-russe est bien plus probable et assurée que l'alliance anglo-française. Les idées démocratiques de la France sont un sujet de crainte perpétuelle pour l'Angleterre; l'industrie française est une rivale dangereuse pour les fabriques anglaises, et l'animosité des deux peuples est trop invétérée pour céder de sitôt au progrès de la civilisation.

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