H18T01AE
n ayaoi pas donné d'enfants à Henri IV ^ il regardait comme tels ses sujets, et Youiait faire en sorte que « le plus pauvre paysan de son royaume pût « manger de la viande toutes les semaines , et, de « plus y mettre tous les dimanches une poule dans « son pot. y> Aussi , Sully avait raison de dire., que « ce ne sont jamais les bons sujets qui man- « quent aux rois, mais que ce sont les bons rois qui « manquent aux sujets. «Henri voulait donner à ses sujets tous les moyens possibles d'améliorer leur position , et leur ouvrir toutes les branches de l'industrie et toutes les sources du gain. Il sut, dans cet esprit , faire prévaloir l'introduction des fabriques en France, malgré les injustes préventions de son ministre. Sully croyait, comme les anciens^ que l'agriculture vaut mieux que les manufactures, parce qu'elle fournit les meilleurs soldats» tandis que les fabriques énervent les hommes. Avec les mercantilistes, il défendit lasol*tie de l'or et de l'argent , sous peine de confiscation , et, plus tard, pour eh ettipécher l'exportation, il éleva le prix nominal des monnaies au-dessus de leur valeur réelle. D'autre part , et par une étrange contradiction, il prohiba l'introduction du numéraire éti'anger, excepté celui de l'Espagne. Ennemi du luxe plus que des fabriques, il appelait leurs meilleures productions « de superbes babioles, »> et disait que « ceux qui sont richement habillés
DB L^BCONOMIB POLITIQUE. 56
«portent leurs moulins et leurs bois de haute futaie «sur leur dos. » En conséquence, il défendit l'usage des étolTes en or et en argent, et, plutôt que de consentir à rétablissement des tabrîques de soie* ries en France , il aurait préféré défendre Tusage des étofTes de soie, afin de i^tenir dans le pays l'argent que leur achat faisait passer à l'étranger (i).
Colbert fut le principal auteur de la gloire et de l'éclat du, règne de Louis XIV. Le plus grand mérite de Mazarin a été de deviner le génie de Colbert : ce Je vous dois tout, sire , dit-il à son roi , « mais je ci*ois ra'acquitter en quelque sorte en « vous donnant Colbert II joint à un zèle parfait a une fidélité éprouvée, et les connaissances les « plus propres à faire régner la paix et l'abondance « dans l'État. » Les œuvres de Colbert justifièrent les paroles du premier ministre. 11 créa l'ordre et la richesse en France, dans les aa ans qu'il resta contrôleur général (de 1661 a i683). 11 éleva les 37 millions de revenu net à q'i millions. La réduction des dépenses lui était plus importante que l'augmentation des revenus. Il ne ménageait personne pour atteindre son but , et , persuadé de la légalité de ses intentions, il les dé-
(i) Esprit de Sully, mi Extrait de tout ce qui se trouve dans ses Mémoires. Dresde et Varsovie, 1766 , p. ao6.
fendait à outrance. Ses rapports au roi même sont empreints d'une rare ënei^e et d'une hardiesse d'autant plus louable, qu'ils s'adressaient à un monarque absolu. Qui ne connaît pas cette belle maxime : « Il faut épargner cinq sous aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il s'agit de votre gloire ? y> Et ces paroles devenues si célèbres : a Je déclare à V. M. qu'un repas de 3ooo livres me fait une peine incroyable; et lorsqu'il est question de millions d'or pour la délivrance d'une nation malheureuse, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme, mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir, s'il était né* cessaire. V.M. excusera, s'il lui plait,ce petit transport? »
Ses soins s'étendaient à tout, aux généralités comme aux détails. On vit à sa parole , comme au charme d'une baguette enchantée , des ports s'ouvrir, les mers se couvrir de navires, et, au sein des villes, s'élever des constructions qui témoignent encore aujourd'hui de sa grandeur et de celle de son siècle. La gloire de son pays était le seul objet pour lequel il ne connût point de bornes aux dépenses. Il consacra plus de 3oo millions aux monuments publics.
La plus glande attention de Colbert se tournait du côté des fabriques. Celle des Gobelins et celle des glaces lui doivent l'existence; les tissus el
1)E l'RCONOMIX POLlTtQUB. £7
les nialiires lui ont dû leur perfection. Mais le désir du bien l'entraîna trop loin dans cette \oie. Voulant conserver et répandre les meilleurs moyens de ralmcatlon, il enciiaina cette même fabrtcat-ion en lui fermant la voie du perrcctJonnement progressif. Le système réglementaire^ ne suivant pas les cliangements des goûts et ne se dirigeant pas sur les fluctuations de la demande, priva les produits de leur débit. Les prescriptions descendaient Ju^tfu'à iixer la longueur des tissus et le nombre des fils (0- I-es ouvrages qui n'étaient pas conformes aux ordonnances étaient confisqués et attachés au poleau. A la seconde récidive, on exposait l'ouvrier lui-même au carcan. Sully avait été plus avancé sur ce point, et regardait la multiplicité des ordonnances comme un obstacle à la prospérité de l'Etat, tandis que Colbert avait été imbu des principes des manufacluriers , dès sa jeunesse, qu'il avait passée en pailie chez les Mascrani, négociants de Lyon.
La révocation de l'édit de Nantes ébranla l'édifice de Colberl. Des milliers de protestants, les meilleurs artisans de la France, quillèrent leur pays et allèrent enticbir les pays voisins, surtout la Prusse, qui a dû à cette émigration la oaïfe sauce de la plupart de ses fabriques.
Vi) V. Cliapeal . ili- rttiiliisiiii' fraiivai
Lll.l..
iBtiN
S8 HISTOIBB
Colbert u'a pas exposé sou syslème en eutier. C'est à tort qu'on lui reproche d'avoir négligé Tagriculture. Il veillait à la conservation des forêts, faisait dessécher les marais et élever des haras. 1^ prohibition de l'exportation des blés, qu'il a prononcée pour prévenir les disettes , réduisit le prix des grains, mais amena une si forte baisse , qu'elle ruina l'agriculture en privant les propriétaires de Fencouragement nécessaire à la culture, et aboutit ainsi à provoquer la disette qu'elle avait pour but d'empêcher. Toutefois , il est incontestable que Colbert accordait une préférence marquée aux fabriques y à la protection desquelles il consacrait annuellement un million de livres.
Colbert avait apprécié les inconvénients des emprunts publics et des machines , qui suscitent de nos jours de si graves inquiétudes aux hommes prévoyants. En sortant d'une conférence où Lamoignon avait fait adopter une proposition d'emprunt, Colbert, entre autres paroles, lui dit ; « Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent, à des dépenses, à des impôts illimités. Vous en répondrez à la nation et à la postérité. »
Un homme qui était venu lui présenter une machine de son invention, qui faisait, avec un ouvriei', le Iravail de dix, reçut de lui cette réponse:
« Je clierclie le» moyeDS d'occuper le peuple suivant ses facultés, afin de le faire vivre doucement de son travail , et non celui de ravir au peuple le peu d'occupation qu'il a. Portez votre invention ailleurs. » Remarquons, du reste, que le langage de Colbert dans ces deux circonstances pourrait prouver également qu'il ne se rendait pas un compte juste de la nature des emprunts et de celle des machines.
Si l'oa ne peut appeler Colbert le fondateur du système mercantile, on ne saurait nier du moins qu'il en ait été un zélé défenseur. Toutes les protections qu'il accordait au commerce extérieur en font foi ; toutes ses dispositions sont remplies de l'esprit prohibitif qui porta les autres pays à user des mêmes rigueurs contre la France, et, dans celte sorte de combat, l'avantage ne resta pas toujours du côté de celle*ci, surtout lorsque la persécution de la réforme la priva des principales branches de son industrie, et en dota les pays étrangers. Colbert n'a pas été exempt du préjugé de son siècle qui voyait les richesses dans les métaux précieux, puisqu'il a été le plus grand partisan de la balance du commerce. Quoi qu'il en soit^ on ne peut mettre en doute le mérite de Colbert^ à si juste titre surnommé le Grand. C'est à lui quA la France a dû ses colonies, des routes et des canaux, entre autres celui du Languedoc, aussi beau
et aussi ulile qu'il a étë peu coûteux, grâce à la ruse de Riquet (i).
Malgré toutes ces grandes œuvres, Louvois i*emplaça Colbert dans la confiance de Louis XIV. La grille de Versailles causa la retraite de Colbert, et cette retraite replongea dans le désordre les finances de la France. « Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie , avait dit Louis XIV à Colbert, allez en Flandre, vous verrez combien peu ont coûté les fortifications des places conquises. » La grande âme de Colbert ne supporta pas l'ombre du soupçon , et les paroles offensantes du roi le mirent au tombeau. « Si j'avais « fait pour Dieu, dit-il à sa dernière heure, en parce lant du roi, ce que j'ai fait pour cet liomme-là, a je serais sauvé deux fois. »
Les événements préparèrent lamine du système mercantile qui se répandait de plus en plus, et la force des choses devait amener sa chute, que n'avait pu provoquer la force de la raison. Le développement du commerce fit naître les banques. On vit s'élever au xv* siècle, à Amsterdam en 1609, et à Hambourg en 1619, des banques de dépôt. La pensée de ne pas laisser les sommes déposées, iuactives dans les caisses, mais de les faire valoir,
(i) V. Bresson, Histoire financière de la France, t. I, p. 332 et ss.
OB L'BCONOMIB POLITIQUB. lit
s'ofTrit d'elle-même. On remplaça le numéraire par des billets, et les banques de dépôl par des banques d'emprunt. La plus importante de celles-ci fut celle d'Angleterre, fondée en 1694 par l'Écossais fVUliam Patterson. 11 avança, dès sa création, r,ioo,ooo liv, sterl. au gouvernement. Les besoins croissants de l'administration assurèrent l'existence de la banque et assujettirent le gouvernement à ses exigences. La charte de la banque, accordée dans le principe jusqu'en 1709, fut constamment prorogée et s'accrut de nouveaux et importants privilèges. Ainsi, le gouvernement lui assura le monopole de ses billets en prohibant toutes les banques qui ne seraient pas composées de six membres. La banque ne fut limitée ni dans la quantité, ni dans la division des billets qu'elle émettait, et, lorsqu'enfin , en 1797, les capitalistes, effrayés par la prévision de l'invasion française, vinrent réclamer leurs fonds dont la banque s'était dessaisie, le parlement, par son édit du ao février, délivra celle-ci du payement des billets, et leur prescrivit un cours forcé et général. De telles prérc^atives firent croître le capital de la banque en même temps que s'augmentait la dette publique. Ce capital s'élevait, en 1709, à 4*400,000 liv.; en 174^» il monta à 8,900,000 liv., et en 1816, à i4»953,ooo liv. (1).
( 1 ) Pébrer , Histoire financière de l'empire briUnDÎque, 1. 1«
p. 22ii.
63 H1ST0IBK
La découverte du papier-monnaie a eu des éfTets analogues à ceux de la découverte des mines de l'Amérique: elle sauva plusieurs États de la ruine, en enrichit quelques-uns^en appauvrit d'autres, rendit la monnaie métallique inulileen partie et écono* misa les métaux précieux. Mais pouvait-on voir la richesse des nations dans des billets sans valeur intrinsèque, ou bien continuer à considérer le numéraire comme la richesse principale, du moment que le simple papier pouvait en remplir les fonctions? C'était là, certes, l'erreur la plus forte et la dernière qu'on pût commettre. Le monde n'en fut pas exempt, et l'histoire nous représente la réalisation de cette nouvelle chimère dans des proportions si vastes, qu'elle efTraye plus encore qu'elle ne fait pitié. La création du papier-monnaie ne détruisit pas le système mercantile et ne fit que le transporter dans sa sphère éphémère et sans coqsistance. L'émission du papier devint la tendance et la pensée générale, et l'action bienfaisante du crédit se tourna en mal lorsqu'elle dépassa ses limites, comme toufe chose, bonne par elle-même, devient une chose pernicieuse par l'excès ou l'abus qu'on en fait. La France en offrit les tristes preuves. À la mort de Coibert, les finances étaient tombées dans un grand désordre, et s'étaient traînées dans l'agonie jusqu'à la mort de Louis XIV. La ruine du gouvernement entraînait celle du
OB l'économib politique. 63
pays. Le mal était sans mesure et les remèdes sans efficacité. Les guerres coûtaient cent fois plus que ne rapportaient tous les honteux expédients auxquels on eut recours en ce temps : la vente des meubles et de la vaisselle du roi et des particuliers, rimp6t sur les cartes et la glace, et les taxes personnelles qui révoltaient le peuple. Lors de Tavénement de Louis XV au trône , on avait anticipé de plusieurs années les revenus de l'État, et la dette publique se montait à 800 millions. L'agriculture et les manufactures languissaient faute des capitaux qui les font vivre, et les auteurs contemporains disent de leurs compatriotes a qu'il ne leur restait plus que les yeux pour pleurer. »
Ce fut alors que se présenta de nouveau Lawy Ecossais de naissance, beau de corps et doué d'une parole persuasive , qui, comme un autre Colomb, avait promené en vain ses pians gigantesques par toute l'Europe, et les avait offerts sans succès à plus d'un gouvernement. Le duc de Savoie les avait repoussés en disant : « Je ne suis pas assez puissant pour me ruiner. » Refusés en France en 1708, ces plans, huit ans après, lors du malais et du désespoir général, parurent le seul Wi de salut. Law fut autorisé à fonder une banque] ticulière de 6 millions de capital, par actioiiS| ses billets devaient être acceptés par le gouvw
ment et payés à prësentatiou. La confiance ressuscita, et Law put 9 en une seule année j émettre des . billets pour dix fois la valeur du capital. Il joignit à la banque la Compagnie d'Occident , qui s^appela la Compagnie des Indes, lorsqu'on y ajouta des privilèges sur le commerce avec l'Inde et la Chine. En 17 1 8, le régent remboursa les actions de la banque , lui donna le nom de banque royale, et lui conféra des piiviléges de toute espèce. Le trans» port du numéraire fut défendu, les monnaies furent refondues avec de grands bénéfices; on créa une loterie et on diminua les pensions. Les actions de la banque montèrent alors à dix fois leur valeur. Tout le monde s'y précipita. On y gagnait au change un million par jour; on retirait des intérêts inouïs du prêt à l'heure ^ et il y eut des laquais qui firent leur fortune pour avoir retenu pendant un seul jour les actions de leurs maîtres (i). Mais plus l'élévation avait été rapide et haute , plus la chute fut rude et profonde, et, en résultat, il n'y eut de grand que l'engouement. Aucune puissance humaine ne pouvait préserver de la baisse les billets émis jusqu'au montant de 100 milliards de francs. En vain avait-il été défendu de garder chez soi du numéraire, de faire usage des pierres
(i) Thiers, Notice sur I^w, daas rEncyclopcdie progressive.
BR L*ÉCOIIOMIB POLITIQUE. 65
et des métaux précieux ; en yain avait-on prescrit le payement des impôts en billets de banque, et prohibé le remboursement des billets à Paris. Les actions, après s'être élevées à ao,ooo fr., tombèrent à aoo fr. La banqueroute et la désolation furent générales. Law prit la fuite , ses biens furent confisqués; il subsista le reste de ses jours d'une modique pension que lui faisait le roi, et des dons de quelques particuliers. Il mourut à Venise , en 1 729. Après lui , le parlement défendit à tout étranger de s'immiscer dans le maniement des deniers publics.
La fin de Patterson, le compatriote de Law, le fondateur de la banque d'Angleterre, fut encore plus triste. Il périt dans les forêts de sa colonie de Darrien , trahi par l'ingrat Guillaume.
Les principaux ouvrages sur réconomie politique, du point de vue mercantiliste , sont :
En France,
Jean Bodin,de Republica. Francfort , iSgi.
Melon, Essai politi([ue sur le commerce. Amsterdam, 1735.
Law y Œuvres. Paris, 1790.
Ferrier , du Gouvernement , Paris , 1 828.
Cazaux , Bases fondamentales d'Économie politique. Paris, i8a6.
En Angleterre,
Charles Dair,enant, Political and commercial Works. Lon-* don, 1771.
60 HISTOIBE
J;imes Stcwart, Inquiry iiito itio prinriplos of pcilitical œci>nomy. Loiidon, 1767.
En Italie , Antonio Serra , Brcvc trattato dellc cause che possono far abbondare H regni d'oro e dWgento, dove non sono minière. Roma, i6i3.
Davanzati Bostichi, Lezzione délia monete. Fiorenze, i588. Gian Donato Turbolo, Di^corsi e relazioni suite monete del regno di Napoli y 1629.
Antonio Genovesi, Lezzione di commcrcio ossia d'economia civile. Bassano, 1769, a vol.
En Allemagne y Caspar Kiock, de ^rario. Norimb., i65i.
Joli. Georg Biisch, Abhandiung von dem Geldumlauf. a* éd., Hamb. 1800.
£n outre , on considère comme partisans du système mercantile : Seckendorff , Schrœder , Justi, et Frédéric le Grand , dans ses œuvres.
Ce système a en , de son temps , pour adversaires : Thomas Mun, Treasurc by foreign trade. London, 1664. William Petty 9 Anatomy political oflreland, 167a.
— Quantulumcunque, i68a.
Dudley North , Discourse of trade. London , 1691. Locke, Considérations on the lowering of intcrest and raising the value of money. 1691.
— Further considérations on raising the value of money. 1691.
Apoci7phe y Considérations on the east India trade. 1707. Plus tard, et en partie , Vanderlint , Decker, Hume, Harrc , Bois-Aymé.
Hume, Political essays. 175a.
Harré, Essay in money and coins, 1757.
DB L BCONOMIB POUTIQUR. G7