‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 9 sur 47 · GOUT · texte numérisé non relu

GOUT

(joÛT, ( Littérature. ) Ce sens, ce Aoxx de discerner nos alimens, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime par le mot goût le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c^est un discernement prompt comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion ; il est comme lui sensible et voluptueux à l'égard du bon ; il rejette comme lui le mauvais avec soulèvement; il est souvent, comme lai, incertain et égaré, ignorant même si ce qu'on lui présente doit lui plaire , et ayant quelquefois besoin comme lui d'habitude pour se former.

Il ne suflEit pas pour le goût de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage , il faut la sentir , en être touché. Il ne suffit pas de sentir , d'être touché d'une manière confuse , il faut démêler les différentes nuances ; rien ne doit échapper à la promptitude du discernement; et c'est encore une ressemblance de ce goût intellectuel , de ce goût des arts, avec le goût sensuel : car si le gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs , IhoQune de goût, le connaisseur, verra d'un coup d'œil prompt le mélange de deux styles ; il verra un défaut à côté d'un agrément ; il sera saisi d'enthousiasme à ce vers <les Horaces : Que vouUeZ'-'VOus qu'il fit contre trois? --Qu il mourût. Il sentira un dégoût involontaire au vers suivant : Ou qiCun beau désespoir alors le secouriUi

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Comme le mauvais goût au physique consiste à n'être flatté que par des assaisonnemcns trop piquans et trop recherchés, aussi le mauvais goût dans les arts est de n« se plaire qu aux omemens étudiés , et de ne pas sentir h belle natute.

hegoût dépravé dans les alimens est de choisir ceui^ qui dégoûtent les autres hommes ; c'est une espèce d< maladie. Le goût «dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révohent les esprits bien faits ; àe prëférei le burlesque au moble , Je précieux et l'affecté au faeai^ simple et naturel : c'est une maladie cle l'esprit. On s^ forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel ; car dans le goût physique , quoiqu'on finisse quelquefois par aimer les dioses pour lesquelles on avait d'abord dé la répugnance , cependant la nature n'a pas voulu que les hommes en gâterai apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire ; mais le goût intdlectuel demande plus de tems pour se former. Un jeune homaie sensible^ mai^ sans aucune oonnaissiiaice , ne distingue point d'abord les parties d'un grand diœur de musique ; ses yeux ne distinguent point d'aboixl dans un tableau les gradations y le clairK>bscur , la perspective , l'accord des oonleurs , la correction du dessin : mais peu à peu ses oreilles apprennent à entendre , et ses yeux à voir; il sera ému à la première représentation qu'il verra d'une belle tragédie; mais il n'y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n'entre ni ne sort sans raison , ni cet art encore plus grand qui concentre des intérêts divers dans un seul , ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n'est qu'avec de l'habitude et de< réflexions qu'il parvient à sentir tout d'un coup avec

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plaisir ce qu'il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n'en avait pas y parce qu'on y prend peu à peu l'esprit des bons artistes : on s'accoutume à voir des tableaux avec les yeux de Lebrun, du Poussin, de Le Sueur; on entend la déclamation notée des scènes de Quinaul avec l'oreille de LuUi ; et les airs de symphonies avec celle de lUmeau. On lit les livres avec l'esprit des bons auteurs.

SI toute une nation s'est réunie dans les premiers tems de la culture des beaux-arts, à aimer des auteurs pleins de défauts , et méprisés avec le tems , c'est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait , et qu'on n'était pas encore à portée de démêler leurs imperfections : ainsi Lucilius fut cbéri des Romains avant <{U^Horace l'eût fait oublier 5 Régnier fut goûté des Français avant que Boileau parût : et si des auteurs anciens qui bronchent à chaque page , ont pourtant conservé leur grande réputation , c'est qu'il ne s'est point trouvé d'écrivain pur et châtié chez ces nations qui leur ait dessillé les yeux , comme il s'est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les Français.

On dit qu'il ne faut point disputer des goûts , et on a i^ison quand il n'est question que du goût sensuel , de la répugnance que l'on a pour une certaine nourriture , de la préférence qu'on donne à une autre ; on n'en dispute point , parce qu'on ne peut corriger un défiiut d organes. Il n'en est pas de même dans les arts ; comme ils ont des beautés réelles , il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d'esprit qui donne un goût de travers. D y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu'on ne

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peut ni échauSer ni redresser; c'est avec eux quil nt faut point disputer des goûts^ parce qu'ils n'en ont aucuri

Le goût est arbitraire dans plusieurs choses , comin* dans les étoffes , dans les parures , dans les équipages dans ce qui n'est pas au rang des beaux-arts : alors il mé rite plutôt le nom de fantaisie. C'est la fantaisie pluto que le goût qui produit tant de modes noiivelles.

Le goût peut se g^ter chez une nation ; ce malhei^ arrive d'ordinaire après les siècles de perfection* Le artistes craignant d'être imitateurs , cherchent des roule écartées ; ils s'éloignent de la belle nature queleurs pr^ décesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs efforts ce mérite couvre leurs défauts, le public amoureux de nouveautés, court après eux; il s'en dégoûte bientôt, e il en parait d'autres qui font de nouveaux efforts pou plaire ; ils s^éloignent de la nature encore plus que le premiers : le goût se perd , on est entouré de nouveauté qui sont rapidement effacées les unes par les autres; I public ne sait plus où il qpi est, et il regrette en vain 1 siècle du bon goût qui ne peut plus revenir; c'est u dépôt que quelques bons esprits conservent alors loin è la foule.

U est de vastes pays où le goût n'est jamais parvenu ce sont ceux où la société ne s'est point peifectionnét où les hommes et les femmes ne se rassemblent point , c ceij^ins arts, comme la sculpture, la peinture des éiu animés , s(Hit défendus par la religion. Quand il y a pc de société , l'esprit est rétréci , sa pointe s'émousse , il n pas de quoi se former le goût. Quand plusieurs beau: arts manquent^ les autres ont rarement de quoi se soi tenir , parce que tous se tiennent par la main , et dcpe

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dent les uns des autres. C'est une des raisons pourquoi les

Asiatiques n'ont jamais eu d'ouvrages bien faits presque

en aucun genre ^ et que le goût n'a éié le partage que de

quelques peuples de l'Europe.

Voltaire.

Goût, ( Philosophie. ) Dans notre manière d'être actuelle , notre âme goûte trois sortes de plaisirs ; il y en a qu'elle tire du fond de son existence même , d'autres qui résultent de son union avec le corps , d'autres enfin qui sont fondes sur les plis et les préjugés que de certaines institutions, de certains iisages, de certaines habitudes lui ont &it prendre.

Ce sont ces différens plaisirs de notre âme qui forment les objets du goût , comme le beau, le bon , l'agréable, le naïf, le délicat , le tendre , le gracieux, le je ne sais quoi , k noble, le grand, le sublime, le majestueux, etc. Par exemple lorsque nous trouvons du plaisir à voir une cbose av^c une utilité pour nous , nous disons qu'elle est bonne; lorsque nous trouvons du plaisir à la voir, sans que nous y démêlions une utilité présente , nous l'appelons belle»

Les anciens n'avaient pas bien démêlé ceci : ils regardaient comme des qualités positives toutes les qualités relatives de notre âme ; ce qui fait que ces dialogues où Platon fait raisonner Socrate, ces dialogues si admirés des anciens , sont aujourd'hui insoutenables, parce qu'ils sont fondés sur une philosophie f^fusse : car tous ces raisonnemens tirés sur le bon , le beau , le parfait, le sage, le iou, le dur , le mou, le sec , Fhumide, traités comme des choses positives , ne signifient plus rien.

Les sources du beau , du bon 9 de Tagréable , etc« , son donc dans nous-mêmes; et eu chercher lea raisons 9 c'es chercher les causes des plaisirs de notre âme.

Examinons donc notre âme , ëtudions-la dans ses actions et dans ses passions , cherchons-la dans ses plaisirs j c'est là où elle se manifeste davantage. La poésie , la pein ture, la sculpture, l'architecture, la musique, la danse les différentes sortes de )eux, enfin les ouvrages de U nature et de Fart , peuvent lui donner du plaisir : voyons pourquoi, comment et quand ils les lui donnent ; rendonsnous raison de nos sentimens; cela pourra contribuera nous former le goût , qui n'est autre chose que Tavantage de découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes.

Des plaisirs de notre âme. L'âme, indépendammeni des plaisirs qui lui viennent des sens , en a qu'elle aurait indépendamment d'eux et qui lui sont propres : tels sont ceux que lui donnent la curiosité , les idées de sa gran^ detu:, de ses perfections, l'idée de son existence opposée au sentiment de son néant, le plaisir d'embrasser tout d'une idée générale , celui ^de voir un grand nombre de choses , etc. ; celui de comparer , de joindre et de séparei les idées. Ces plaisirs sont dans la nature de Tâme , indé^ pendamment des sens , parce qu'ils appartiennent à tout être qui pense; et il est fort indifférent d'examiner ici si notre âme a ces plaisirs comme substance unie avec U corps, ou comme séparée du corps, parce qu'elle les J toujours et qu'ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent à l'âme de sa nature , d'avec ceux qui lui viennent de son unioi^ avec le corps ; nous appellerons tout cela plaisirs nati*'

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rels , que nous dislingueroos des plaisirs acquis que Taine se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels ; et de la même manière et par la même raison , nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis.

Il est bon de connaître la source des plaisirs dont le goût est la mesure : la connaissance des plaisirs naturels tt acquis pourra nous servir à rectifier notre goût naturel et notre goût acquis. Il faut partir de l'état où est notre elre , et connaître quels sont les plaisirs pour parvenir à mesurer ses plaisirs , et même quelquefois à sentir s€B plaisirs.

Si notre ftme n'avait point été unie au corps , elle aurait connu, mais il y a apparence qu'elle aurait aimé ce qu'elle aurait connu : à présent nous n'aimons presque que ce (|ue nous ne connaissons pas.

Notre manière d'être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes ou autrement ; mais si nous avions été faits autrement , nous aurions senti autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine , aurait iait une autre éloquence , une autre poésie $ une contexture différente des mêmes organes aurait fait encore une autre poésie : par exemple , si la constitution de nos organes nous avait rendus capables d'une plus longue attention , toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention, ne seraient plus; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les règles qui sont foodées sur la mesure de notre pénétration , tomberaient de même; enfin toutes les lois établies sur ce que notre inâcbine est d'une certaine façon, seraient diSifrentes^ si notre machine n'était pas de cette façon.

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Si notre vue avait été plus faible et plus confuse , il au^ rait fallu moins de moulures, et plus d'uniformité dans les membres de l'arcbitecture : si notre vue avait été plui» distincte , et notre ftme capable d'embrasser plus de choses à la fois , il aurait fallu dans l'architecture plus d'ornemens. Si nos oreilles avaient été faites comme celles de certains animaux, il aurait fallu réformer bien de nos instrumens de musique : je sais bien que les rapports que les choses ont entre elles auraient subsisté ; mais le rapport qu'elles ont avec nous ayant changé , les choses qui , dans l'état présent , font un certain eifet sur nous , ne le feraient plus ; et comme la perfection des arts est de nous présenter les choses telles qu'elles nous fassent le plus de plaisir qu'il est possible , il faudrait qu'il j eût du changement dans les arts, puisqu'il j en aurait dans la manière la plus propre à nous donner du plaisir.

On croit d'abord qu'il suiBrait de connaître les diverse» sources de nos plaisirs , pour avoir le goût 9 et que , quand on a lu ce que la philosophie nous dit là-dessus 9 on a du goût , et que l'on peut hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n'est pas une connaissance de théorie 9 c'est l'application prompte et exquise des règles mêmes que l'on ne connaît pas. Il est nécessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine chose que nous trouvons belle J vient de la surprise ; il suiBt qu'elle nous surprenne et qu'elle nous surprenne autant qu'elle le doit , ni plus ni moins.

Ainsi ce que nous pourrions dire ici , et tous les pré^ ceptes que nous pourrions donner pour former le goût , ne peuvent regarder que le goût acquis, c'est-à-dire, ne peuvent regarder directement que ce goût acquis , quoiqu'il

regarde encore indirectement le goût naturel : car le goût acquis affecte , change , augmente et diminue le goût naturel , comme le goût naturel affecte y change ^ augmente

et diminue le goût acquis.

La définition la plus générale du goût, sans considérer s'il est bon ou mauvais y juste ou non , est ce qui nous at* tache à une chose par le sentiment; ce qui n empêche pas qu'il ne puisse s'appliquer aux choses intellectuelles, dont la connaissance fait tant de plaisir à l'âme ^ qu'elle ^tait la seule félicité que de certains philosophes pussent com-* prendre. L'âme connaît par ses idées et par sea sentimens ; elle reçoit des plaisirs par ses idées et par ses sentimens ^ car , quoique nous opposions l'idée au sentiment, cepen* dant 5 lorsqu'elle voit une chose , elle la sent ; et il n^y a point de choses si intellectuelles , qu'elle ne voie ou ne croie voir , et par conséquent qu^elle he sente.

De Vesprit en général. L'esprit est le genre qui a soua lui plusieurs espèces , le génie, le bon sens, le discerne-^, ment , la justesse, le talent, le gouL

L'esprit consiste à avoir les organes bien constitués f relativement aux choses où il s'applique. Si la chose est extrêmement particulière , il se nomme talent\ s'il a plua de rapport à un certain plaisir délicat des gens du monde f il se nomme ^oâ^; si la chose particulière est unique chec un peuple, le talent se nomme esprit ^ comme l'art de la guerre et l'agriculture chex les Romains, la chasse chez les sauvages^ etc.

J}èla curioaUé. Notre âme est faite pour penser , c'est-

^-dire pour apercevoir ; un tel être doit avoir de la curio*

site; car, comme toutes les choses sont dans une chatno

où chaque idée en précède une et en suit une autre , 00

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