‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 18 sur 47 · GRAVITE · texte numérisé non relu

GRAVITE

(jRAViTÉ. (Morale.) Cesi ce ton sérieux que l'homme, accoutumé à se respecter lui-même et à apprécier la dignité 9 non de sa personne, mais de son étre> répand sur ses actions, sur ses discours et sur son maintien. Elle est dans les mœurs ce qu'est la basse fondamentale dans la musique , le soutien de l'harmonie* Inséparable de la vertu , dans les camps , elle est l'eifet de l'honneur éprouvé ; au barreau , l'effet de l'intégrité 5 dans les temples, l'effet de la piété. Sur le visage de la beauté, elle annonce la pudeur ou l'innocence, et sur le front des gens en place , l'incorruptibilité. La gravité sert de rempart à l'honnêteté publique* Aussi le vice conunence par déconcerter celle-là^ afin de renverser plus sûrement celle-ci. Tout ce que le libertinage d'un sexe met eu œuvre pour séduire la chasteté de l'autre, un prince l'emploiera pour corrompre la probité de son peuple. S'il 6te aux affaires et aux mœurs le sérieux qui les décore * dè$ Içrs toutes les vertus perdront leur sauve-garde , et la

DE l'kNCYCLOPÉDIE. 12 1

gravité ne semblera qu'un masque qui rendra ridicule un liomme déjà difforme. Un roi qui prend le ton railleur dans les traités publics , pèche contre la gravité , comme uu prêtre qui plaisanterait sur la religion ; et quiconque offense la gravité, blesse en même tems les mœurs, se manque à lui-même et à la société. Un peuple véritablement grave, quoique peu nombreux ou fort ignorant , ne paraîtra ridicule qu'aux yeux d'un peuple frivole, et celui-ci ne sera jamais vertueux. Les descendans de ces sénateurs romains que les Gaulois prirent à la barbe , devaient un jour subjuguer les Gaules.

Laigrauiié est opposée à hi frivolité^ et non à la gaie te. La gravité ne sied point aux grands déshonorés par euxmêmes , mais elle peut convenir à l'homme du bas peuple qui ne se reproche rien. Aussi remarquera*t-on que les railleurs et les plaisans de profession , plutôt que de caractère , sont ordinairement des fripons ou des libertins. La gravité est un ridicule dans les enfans , dans les sots , et dans les personnes avilies par des métiers infâmes. Le contraste du maintien avec l'âge , le caractère , la conduite et la profession excite alors le mépris. Lorsque la gravité semble demander du respect pour des objets qui ne méritent par eux-mêmes aucune sorte d'estime , elle inspire une indignation mêlée d'une pitié dédaigneuse; mais elle peut sauver une pauvreté noble et le mérite infortuné des outrages et de l'humiliation.

L'abus de la comédie est de jeter du ridicule sur les professions les plus sérieuses , et d'ôter à des personnages importans ce masque de gravité qui les défend contre l'insolence et la malignité de l'envie. Les petits-maîtres ^ les précieuses ridicules ^ et de semblables êtres inutiles et

importuns à la société sont des sujets comiques. Mais les médecins , les avocats , et tous ceux qui exercent Un ministère utile doivent être respectés. Il n'y a point d'in- Gonvéniens à présenter Turcaret sur la scène , mais il y en a peut-être à jouer le Tartufe. Le financier gagne à n'exciter que la risée du peuple ; mais la vraie dévotion perd beaucoup au ridicule qu'on sème sur les faux dévots. . La gravité diffère - de la décence et de la dignité , en ce que la décence renferme les égards que l'on doit au public 9 la dignité ceux qu'on doit à sa place , et la gravité ceux qu'on se doit à soi-même.

Diderot.

Page 1