‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 19 sur 47 · GRECS · texte numérisé non relu

GRECS

(jlrRECS {^Philosophie des). Je tirerai la division de cet article de trois époques principales , sous lesquelles on peut considérer l'histoire des Grecs , et je rapporterai aux tems anciens leur philosophie fabuleuse ; aux tems de la législation , leur philosophie politique ; et aux tems des écoles, lenc philosophie sectaire. ^

De la philosophie fabuleuse des Grecs» Les Hébreux connaissaient le vrai Dieu; les Perses étaient instruits dans le grand art de former les rois et de gouverner les hommes; les Chaldéens avaient jeté les premiers les fondemens de l'astronomie ; les Phéniciens entendai^snt la navigation, et faisaient le commejccc chez les nations les plus éloi-

DE l'eNCXCLOPKDIE. uS

gnces : il y avait long-tems que les Egyptiens étudiaient la nature et cultivaient les arts qui dépendent de cette étude ; tous les peuples voisins de la Grèce étaient versés dans la théologie, la morale , la politique, la guerre, Fagriculture , la métallurgie , et la plupart des arts mécaniques que le besoin et l'industrie font naître parmi des homnies rassemblés dans des villes et soumis à des lois; en un mot, ces contrées, que le Grec orgueilleux appela tonjpurs du nom de Barbares^ étaient policées, lorsque la sienne n'était habitée que par des sauvages dispersés dans les forêts y fuyant la rencontre les uns des autres , paissant les fruits de la terre comn^e les animaux , retirés dans le creux des arbres, errant de lieux' en lieux, et n'ayant entre eux aucune espèce de société. Du moins c'est ainsi que les historiens mêmes de la Grèce nous la montrent dans son origine.

Danaus et Cécrops étaient égyptiens; Cadmus , de Phé-. nicie ; Orphée , de Thrace. Céçrops fonda la ville d'Athènes , et fit entendre aux Grecs , pour la première fois , le nom redoutable de Jupiter; Cadmus éleva des autels dans Thèbes ; et Orphée prescrivit dans toute la Grèce la manière dont les dieux voulaient être honorés. Le joug de la superstition fut le premier qu'on imposa ; on le fit succéder à la terreur des impressions séduisantes, et le charme naissant des beaux -arts fut employé pour adoucir les mœurs , et disposer insensiblement les esprits à la contrainte des lois.

Mais la superstition n'entre point dans une contrée san^ y introduire à sa suite un long cortège de connaissances , les unes utiles , les autres funestes. Aussitôt qu'elle s'est mçntrée , les organes destinés à invoquer les dieux se dé-

nouent , la langue se perfectionne ; les premiers accens de la poésie et de la musique font retentir les airs; on voit sortir la sculpture du fond des carrières, et l'architecture d'entre les herbes ; la conscience s'éveille , et la morale naît. Au nom des dieux prononcé , l'univers prend une face nouvelle ; l'air , la terre et les eaux se peuplent d'un nouvel ordre d'ôtres ; et le cœur de l'homme s'émeut d'un sentiment nouveau.

Les premiers législateurs de la Grèce ne proposèrent pas à ces peuples des doctrines abstraites et sèches ; des esprits hébétés ne s'en seraient point occupés: ils parlèrent aux sens et à l'imagination ; ils amusèrent par des cérémonies voluptueuses et gaies : le spectacle des œinses et des jeux avait attiré des hommes féroces du haut de leurs montagnes , du fond de leurs antres ; on les fixa dans la plaine, en les y entretenant de fables, de représentations et d'images. A mesure que les phénomènes de la nature les plus frappans * se succédèrent , on y attacha l'existence des dieux ; et Strabon croît que cette méthode était la seule qui pût réussir. Fieri non potest, dit cet auteur , ut mulierujn et promiscuœ turbœ multitudo philosophicâ oratione ducatur^ exciteturque ad religionein, pietatem, etjidem; sedsiiperstitione prœterea ad hoc opus est, quœ incuti aine fabularum portentis nequit. Etenim fulmen , œgis^ tridens ^ faces , ^anguis , Jiastœque deorum thyrsis injixœ fabulœ sunt atque tota theologia prisca. Hœc autem recepta fuerunt à civitatum autoribus , quibus Deluti larvis insipientium animos terrèrent. Nous ajouterons que l'usage des peuples policés et voisins de la Grèce était d'envelopper leurs connaissances sous les voilés du symbole et de l'allégorie > et

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qu'il était naturel aux premiers législateurs des Grecs de communiquer leurs doctrines ainsi qu'ils les avaient rerues.

Mais un avantage particulier aux peuples de la Grèce , c est que la superstition n'étou£Fa point en eux le sentiment de la liberté , et qu'ils conservèrent sous l'autorité (les prêtres et des magistrats une façon de penser hardie , (jui les caractérise dans tous les tems.

Une des premières conséquences de ce qui précède^ c est que la mythologie des Grecs est un chaos d'idées , et non pas un système , une marqueterie d'une infinité de pièces de rapport qu^ll est impossible de séparer 5 et comment y réussirait-on? Nous ne connaissons pas la vie, les mœurs , les idées , les préjugés des premiers habitans de la Grèce* Nous aurions là-dessus toutes les lumières qui nous manquent, qu'il nous resterait à désirer une histoire exacte de la philosophie des peuples voisins ; et cette histoire nous aurait été transmise , que le triage des superstitions grecques d'avec les superstitions barbares serait peut-être encore au-dessus des forces de lesprit humain*

Dans les tems anciens, les législateurs étaient philosophes et poètes : la reconnaissance et l'imbécillité mettaient tour à tour les hommes au rang des dieux; eh I qu'on devine après cela ce que devint la vérité déjà d^uisée, lorsqu'elle eut été abandonnée pendant des siècles à ceux dont le talent est de feindre , et dont le but est d'étonner !

Dans la suite fallut-il encourager les peuples à quelque entreprise, les consoler d'un mauvais succès, changer uu usage ^ introduire une loi? ou l'on s'autorisa des fables

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ses habitans sauvages , qii'il tira de la tarbarîe dans laquelle ils étaient plongés, et qui leur fit luire les premiers rayons de la lumière des sciçnces et des arts; et ce vautour qui le dévore sans relâche, n'est qu'un emblème de la méditation profonde et de la solitude. C'est ainsi qu'on a cherché à tirer la vérité des fables; mais la multitude des explications montre seulement combien elles sont incertaines. Il y a une broderie poétique tellement unie avec le fond , qu'il est impossible de l'en séparer sans déchirer l'étoffe.

Cependant , en considérant attentivement tout ce système, on reste convaincu qu'il sert en général d'enveloppe tantôt à des faits historiques , tantôt à des découvertes scientifiques , et que Cicéron avait raison de dire que Prométhée ne serait point attaché au Caucase , et que Céphée n'aurait point été transporté dans les cieux avec sa femme , son fils et son gendre , s'ils n'avaient mérité par quelques actions éclatantes que la fable s'emparât de leurs noms.

Linus succéda à Prométhée; il fut théologien , philosophe , poète et musicien. Il inventa l'art de filer les intestins des animaux, et il en fit des cordes sonores qu'il substitua sur la lyre aux fils de lin dont elk était montée. On dît qu'Apollon, jaloux de celte découverte, le tua; il jpasse pour Finventeur du vers lyrique ; il chanta le cours de la lune et du soleil, la formation du monde, et l'histoire des dieux; il parla des plantes et des animaux; il eut pour disciples Hercule, Thamiris et Orphée. Le premier fut un esprit lourd, qui n'aimait pas le châtiment, et qui le méritait souvent. Quelques auteurs accusent ce disciple brutal d'avoir tué son maître.

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Orphée 9 disciple de Liaus , fut aussi célèbre chez les Grecs y que Zoroastre chez les Chaldëens et les Perses , Baddas chez les Indiens , et Tboot ou Hennés chez les Égyptiens ; ce qui n'a pas onpèchë Âristote et Gicëron de prétendre qu'il n'y a jamais eu d'Orphée : voici le passage d'Aristote ; nous le rapportons pour la singularité. Les Epicuriens prouvaient l'existence des dieux par les idées qu'ils s'en faisaient 9 et Âristote leur répondait i je me fais bien une idée d^Orphée^persimnage qui n'a jamais été : mais toute l'antiquité réclame contre Aristote et Cicéron*

La fable lui donne Apollon pour père et Calliope pour mère , et l'histoire le fait contemporain de Josué; il passe de la Thrace, sa patrie, dans l'Egypte^ où il s'instruit de la philosophie 9 de la théologie, de l'astrologie, de la médecine, de la musique et de la poésie. Il vient de l'Egypte en Grèce, où il est honoré par les peuples^ et comment ne l'aurait-il pas été, prêtre et médecin, c'est-à-dire, un homme se donnant pour savoir écarter les maladies par l'entremise des dieux , et y apporter remède y quand on on en est affligé?

Orphée eut le sort de tous les personnages célèbres dans les tems où l'on n'écrivait point l'histoire. Les noms abandonnés à la tradition étaient bientôt oubliés ou confondus ; et l'on attribuait à un seul homme tout ce qui s'était &it de mémorable pendant un grand nombre de siècles. Nîpus ne connaissons que les Hébreux chez qui la tradition se soit conservée pure et sans altération; et n auraient-ils que ce privilège , il suffirait pour les faire regarder comme une race très-particulière, et vraiment chérie de dieu.

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