‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 38 sur 47 · HEUREUX · texte numérisé non relu

HEUREUX

XIEUREUX. (^Grammaire et Morale.^ Ce mot vient évidemment ^heur, dont heure est l'origine. De là ces anciennes expressions, à la bonne heure, à la maVheurey car nos pères , qui n'avaient pour toute philosophie que quelques préjugés des nations plus anciennes, admettaient des heures favorables et funestes.

On pourrait, en voyant que le bonheur n'était autrefois qu'une heure fortunée ^ faire plus d'honneur aux anciens qu'ils ne méritent , et conclure de là qu'ils regardaient le bonheur comme une chose passagère, te^e qu'elle est en effet.

Ce qu'on appelle bonheur est une idée abstraite, composée de quelques idées de plaisirs; car qui n'a qu'un moment de plaisir n'est point un homme heureux; de môme qu'un moment de douleur ne fait point un homme malheureux. Le plaisir est plus rapide que le bonheur, et le bonlieur plus passager que la. félicité. Quand on dit^e suis heureux dans ce moment , on abuse du mot , et cela ne veut dire que f ai du plaisir : quand on a des plaisirs un peu répétés , on peut dans cet espace de tems se dire heureux ; quand ce bonheur dure un peu plus , c'est un état de félicité ; on est quelquefois bien loin d'être heu-» reux dans la prospérité , comme un malade dégoûté ne mange rien d'un grand festin préparé pour lui.

L'ancien adage , on ne doit appeler personne heureux avant sa mort^ semble rouler sur de bien faux princi-

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pes ; on dirait par cette maxime qu'on ne devrait le nom d'heureux , qu'à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance jusqu'à sa dernière heure. Cette série continuelle de momens agréables est impossible par la constitution de nos organes^ par celle des élémens de qui nous dépendons ^ par celle des hommes dont nous dépen- .dons davantage. Prétendre être toujours heureux, est la pierre philosophale de l'âme ; c'est beaucoup pour nous de n'être pas long-tems dans un état triste; mais celui qu'on supposerait avoir toujours joui d'une vie heureuse , et qui périrait misérablement , aurait certainement mérité le nom S heureux jusqu'à la mort ; et on pourrait prononcer hardiment , qu'il a été le plus heureux des hommes. Il se peut très-bien que Socrate ait été le plus heureux des Grecs , quoique des juges ou superstitieux et absurdes , ou iniques y ou tout cela ensemble , l'aient empoisonné juridiquement à l'âge de soixante et dix ans , sur le soupçon qu'il croyait un seul Dieu.

Cette maxime philosophique tant rebattue , nemo ante ohitumfelix^ paraît donc absolument fausse en tout sens; et si elle signi6e qu'un homme heureux peut mourir d'une mort malheureuse , elle ne signi6e rien que de trivial. Le proverbe du peuple , heureux comme un roi , est encore plus faux ; quiconque a lu, quiconque a vécu , doit savoir combien le vulgaire se trompe.

On demande s^il y a une condition plus heureuse qu'une autre , si l'homme en général est plus heureux que la femme; il faudrait avoir été homme et femme comme Tirésias et Iphis , pour décider cette question ; encore faudrait-il avoir vécu dans toutes les conditions avec un esprit également propre à chacune ; et il faudrait avoir

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passé par tous les , ëtats possibles de Thomme et de la femme , pour en juger.

On demande encore si de deux hommes l'un est plus heureux que l'autre : il est bien clair que celui qui a la pierre et la goutte , qui perd son bien , son honneur , sa femme et ses enfans , et qui est condamné à être pendu immédiatement après avoir été taillé , est moins heureux dans ce monde , à tout prendre , qu'un jeune sultan vigoureux j ou que le savetier de La Fontaine.

Mais on veut savoir cpiel est le plus heureux de deux hommes également sains, également ri Aies ^ et d'une condition égale , il est clair que c'est leur humeur qui en décide. Le plus modéré , le moins inquiet 9 et en même tems le plus sensible, est le plus heureux ; mais malheureusement le plus sensible est toujours le moins modéré : ce n'est pas notre condition , c'est la trempe de notre âme qui nous rend heureux. Cette disposition de notre âme dépend de nos organes , et nos organes ont été dérangés sans que nous y ayons la moindre part : cVst au lecteur à faire là-dessus ses réflexions ; il y a bien des articles sur lesquels il peut s'en dire plus qu'on ne lui en doit dire : en fait d'arts, il faut l'instruire , en fait de morale, il faut le laisser penser.

Il y a des chiens qu'on caresse, qu'on peigne, qu'on nourrit de biscuits , à qui on donne de jolies chiennes ; il y en a d'autres qui sont couverts de gale , qui meurent de faim , qu'on chasse et qu'on bat , et qu'ensuite un jeune chirurgien dissèque lentement, après leur avoir enfoncé quatre gros clous dans les pattes ; a-t-il dépendu de ces pauvres chiens d'être heureux ou malheureux ?

On àxt pensée heureuse, trait heureux ^ répartie heU" reuscp physionomie heureuse^ climat heureux^ ces peu-

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Bées y ces iraiis Tieureux ^ qui nous viennent comme de» inspirations soudaines , et qu'on appelle des bonnes fortunes d^ hommes à^ esprit y nous sont donnés comme la lumière qui entre dans nos yeux, sans effort, sans que noi s la cherchions; ils ne sont pas plus en notre pouvoir que la physionomie heureuse , c*est-à-dire, douce, noble, si indépendante de nous et si souvent trompeuse.

Le climat heureux est celui que la nature fiavorise : ainsi sont les imaginations heureuses , ainsi est l'heureux génie ^ c'est-à-dire , le grand talent ; et qui peut se donner le génie? Qui perft , quand il a reçu quelques rayons de cette flamme, le conserver toujours brillant? Puisque le mot heureux vient de la bonne heure , et malheureux de la maTheurcy on pourrait dire que ceux qui pensent, qui écrivent avec génie , qui réussissent dans les ouvrages de goût, écrivent à la bonne heure; le grand nombre est de ceux qui écrivent à la maVheure.

On dit en fait d'arts , heureux génie , et jf mais malheureux génie; la raison en est palpable; c'est que celui qui ne réussit pas, manque de génie absolument.

Le génie est seulement plus ou moins heureux ; celui de Virgile fut plus heureux dans l'épisode de Didon y que dans la fable de Lavinie ; dans la description de la prise de Troye, que dans la guerre de Turnus. Homère est plus heureux dans l'invention de la ceinture de Vénus , que dans celle des vents enfermés dans une outre.

On dit invention heureuse ou irvalheureuse ; mais c'est au moral, c'est en considérant les maux qu'une invention produit : la malheureuse invention de la poudre ; Y/ieureuse invention de la boussole , de l'astrolabe , du compas de proportion , etc.

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Le cardinal Mazarin demandait un général houroux f heureux; il entendait ou devait entendre un général habile ; car j lorsqu'on a eu des succès réitérés : habileté et bonheur sont d'ordinaire synonymes.

Quand on dit heureux scélérat , on n'entend par ce mot que ses succès ^ felix Sylla, heureux Syllai un Alexandre VI , un duc de Borgia, ont heureusement^ pillé, trahi, empoisonné, ravagé, égorgé; il y a grande apparence qu'il» étaient très-malheureux, quand même ils n'auraient pas craint leurs semblables.

Il se pourrait qu'un scélérat mal élevé, un Grand-Turc , par exemple , à qui on aurait dit qu'il lui est permis de manquer de foi aux Chrétiens, de faire serrer d'un cordon de soie le cou de ses visirs quand ils sont riches , de jeter dans le canal de la Mer Noire ses frères étranglés ou massacrés , et de ravager cent lieues de pays pour sa gloire : il se pourrait, dis-je, à toute force, que cet homme n'eût pas plus de remords que son mufti , et fut très-heureux. * C'est sur quoi le lecteur peut encore penser beaucoup ; et ce qu'on peut dire ici , c'est qu'il est à désirer que ce sultan soit le plus malheureux des hommes.

Ce qu'on a peut-être écrit de mieux sur le moyen d'être heureux, est le livre de Sénèque, de "vitd beatâ^ mais ce ce livre n'a rendu heureux ni son auteur , ni ses lecteurs.

Voltaire.

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