HEUREUX
XIEUREUX. (^Grammaire et Morale.^ Ce mot vient évidemment ^heur, dont heure est l'origine. De là ces anciennes expressions, à la bonne heure, à la maVheurey car nos pères , qui n'avaient pour toute philosophie que quelques préjugés des nations plus anciennes, admettaient des heures favorables et funestes.
On pourrait, en voyant que le bonheur n'était autrefois qu'une heure fortunée ^ faire plus d'honneur aux anciens qu'ils ne méritent , et conclure de là qu'ils regardaient le bonheur comme une chose passagère, te^e qu'elle est en effet.
Ce qu'on appelle bonheur est une idée abstraite, composée de quelques idées de plaisirs; car qui n'a qu'un moment de plaisir n'est point un homme heureux; de môme qu'un moment de douleur ne fait point un homme malheureux. Le plaisir est plus rapide que le bonheur, et le bonlieur plus passager que la. félicité. Quand on dit^e suis heureux dans ce moment , on abuse du mot , et cela ne veut dire que f ai du plaisir : quand on a des plaisirs un peu répétés , on peut dans cet espace de tems se dire heureux ; quand ce bonheur dure un peu plus , c'est un état de félicité ; on est quelquefois bien loin d'être heu-» reux dans la prospérité , comme un malade dégoûté ne mange rien d'un grand festin préparé pour lui.
L'ancien adage , on ne doit appeler personne heureux avant sa mort^ semble rouler sur de bien faux princi-
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pes ; on dirait par cette maxime qu'on ne devrait le nom d'heureux , qu'à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance jusqu'à sa dernière heure. Cette série continuelle de momens agréables est impossible par la constitution de nos organes^ par celle des élémens de qui nous dépendons ^ par celle des hommes dont nous dépen- .dons davantage. Prétendre être toujours heureux, est la pierre philosophale de l'âme ; c'est beaucoup pour nous de n'être pas long-tems dans un état triste; mais celui qu'on supposerait avoir toujours joui d'une vie heureuse , et qui périrait misérablement , aurait certainement mérité le nom S heureux jusqu'à la mort ; et on pourrait prononcer hardiment , qu'il a été le plus heureux des hommes. Il se peut très-bien que Socrate ait été le plus heureux des Grecs , quoique des juges ou superstitieux et absurdes , ou iniques y ou tout cela ensemble , l'aient empoisonné juridiquement à l'âge de soixante et dix ans , sur le soupçon qu'il croyait un seul Dieu.
Cette maxime philosophique tant rebattue , nemo ante ohitumfelix^ paraît donc absolument fausse en tout sens; et si elle signi6e qu'un homme heureux peut mourir d'une mort malheureuse , elle ne signi6e rien que de trivial. Le proverbe du peuple , heureux comme un roi , est encore plus faux ; quiconque a lu, quiconque a vécu , doit savoir combien le vulgaire se trompe.
On demande s^il y a une condition plus heureuse qu'une autre , si l'homme en général est plus heureux que la femme; il faudrait avoir été homme et femme comme Tirésias et Iphis , pour décider cette question ; encore faudrait-il avoir vécu dans toutes les conditions avec un esprit également propre à chacune ; et il faudrait avoir
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passé par tous les , ëtats possibles de Thomme et de la femme , pour en juger.
On demande encore si de deux hommes l'un est plus heureux que l'autre : il est bien clair que celui qui a la pierre et la goutte , qui perd son bien , son honneur , sa femme et ses enfans , et qui est condamné à être pendu immédiatement après avoir été taillé , est moins heureux dans ce monde , à tout prendre , qu'un jeune sultan vigoureux j ou que le savetier de La Fontaine.
Mais on veut savoir cpiel est le plus heureux de deux hommes également sains, également ri Aies ^ et d'une condition égale , il est clair que c'est leur humeur qui en décide. Le plus modéré , le moins inquiet 9 et en même tems le plus sensible, est le plus heureux ; mais malheureusement le plus sensible est toujours le moins modéré : ce n'est pas notre condition , c'est la trempe de notre âme qui nous rend heureux. Cette disposition de notre âme dépend de nos organes , et nos organes ont été dérangés sans que nous y ayons la moindre part : cVst au lecteur à faire là-dessus ses réflexions ; il y a bien des articles sur lesquels il peut s'en dire plus qu'on ne lui en doit dire : en fait d'arts, il faut l'instruire , en fait de morale, il faut le laisser penser.
Il y a des chiens qu'on caresse, qu'on peigne, qu'on nourrit de biscuits , à qui on donne de jolies chiennes ; il y en a d'autres qui sont couverts de gale , qui meurent de faim , qu'on chasse et qu'on bat , et qu'ensuite un jeune chirurgien dissèque lentement, après leur avoir enfoncé quatre gros clous dans les pattes ; a-t-il dépendu de ces pauvres chiens d'être heureux ou malheureux ?
On àxt pensée heureuse, trait heureux ^ répartie heU" reuscp physionomie heureuse^ climat heureux^ ces peu-
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Bées y ces iraiis Tieureux ^ qui nous viennent comme de» inspirations soudaines , et qu'on appelle des bonnes fortunes d^ hommes à^ esprit y nous sont donnés comme la lumière qui entre dans nos yeux, sans effort, sans que noi s la cherchions; ils ne sont pas plus en notre pouvoir que la physionomie heureuse , c*est-à-dire, douce, noble, si indépendante de nous et si souvent trompeuse.
Le climat heureux est celui que la nature fiavorise : ainsi sont les imaginations heureuses , ainsi est l'heureux génie ^ c'est-à-dire , le grand talent ; et qui peut se donner le génie? Qui perft , quand il a reçu quelques rayons de cette flamme, le conserver toujours brillant? Puisque le mot heureux vient de la bonne heure , et malheureux de la maTheurcy on pourrait dire que ceux qui pensent, qui écrivent avec génie , qui réussissent dans les ouvrages de goût, écrivent à la bonne heure; le grand nombre est de ceux qui écrivent à la maVheure.
On dit en fait d'arts , heureux génie , et jf mais malheureux génie; la raison en est palpable; c'est que celui qui ne réussit pas, manque de génie absolument.
Le génie est seulement plus ou moins heureux ; celui de Virgile fut plus heureux dans l'épisode de Didon y que dans la fable de Lavinie ; dans la description de la prise de Troye, que dans la guerre de Turnus. Homère est plus heureux dans l'invention de la ceinture de Vénus , que dans celle des vents enfermés dans une outre.
On dit invention heureuse ou irvalheureuse ; mais c'est au moral, c'est en considérant les maux qu'une invention produit : la malheureuse invention de la poudre ; Y/ieureuse invention de la boussole , de l'astrolabe , du compas de proportion , etc.
DB LENCYCLOPÉDIK. Sl^
Le cardinal Mazarin demandait un général houroux f heureux; il entendait ou devait entendre un général habile ; car j lorsqu'on a eu des succès réitérés : habileté et bonheur sont d'ordinaire synonymes.
Quand on dit heureux scélérat , on n'entend par ce mot que ses succès ^ felix Sylla, heureux Syllai un Alexandre VI , un duc de Borgia, ont heureusement^ pillé, trahi, empoisonné, ravagé, égorgé; il y a grande apparence qu'il» étaient très-malheureux, quand même ils n'auraient pas craint leurs semblables.
Il se pourrait qu'un scélérat mal élevé, un Grand-Turc , par exemple , à qui on aurait dit qu'il lui est permis de manquer de foi aux Chrétiens, de faire serrer d'un cordon de soie le cou de ses visirs quand ils sont riches , de jeter dans le canal de la Mer Noire ses frères étranglés ou massacrés , et de ravager cent lieues de pays pour sa gloire : il se pourrait, dis-je, à toute force, que cet homme n'eût pas plus de remords que son mufti , et fut très-heureux. * C'est sur quoi le lecteur peut encore penser beaucoup ; et ce qu'on peut dire ici , c'est qu'il est à désirer que ce sultan soit le plus malheureux des hommes.
Ce qu'on a peut-être écrit de mieux sur le moyen d'être heureux, est le livre de Sénèque, de "vitd beatâ^ mais ce ce livre n'a rendu heureux ni son auteur , ni ses lecteurs.
Voltaire.
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