REPUTATION
Réputation. ( Morale. ) C'est une sorte de problémo dans la nature ^ dans la philosophie et dans la religion, que le soin de sa propre réputation et de son honnear.
La nature répand de Tagrément sur les marques d'estime qu'on nous donne ; et cependant elle attache une sorte de flétrissure à paraître les rechercher. Ne croiraiton pas qu'elle est ici en contradiction avec elle-même? Pourquoi proscrit - elle par le ridicule iine recherche qu'elle semble autoriser par le plaisir? La philosophie qui tend à nous rendre tranquilles , tend aussi à nous rendre indépendans des jugemens que les hommes peuvent porter de nous; et l'estime qu'ils en font , n'est qu'un de ces jugemens , en tant qu'il nous est avantageux. Cependant la philosophie la plus épurée, estloin de réprouver en nous le soin d'être gens d'honneur , non-seulement elle l'autorise, mais elle l'excite et l'entretient. D'un autre côté , la religion ne nous recommande rien davantage que le mépris de l'opinion des hommes , et de l'estime qu'ils peuvent , selon leur fantaisie , nous accorder ou nous refuser. L'évangile même porte les saints à désirer et à rechercher le mépris ; mais en même tems le Saint Esprit nous prescrit d'avoir soin de notre réputation.
La contrariété de ces maximes n'est qu'apparente : elles s'accordent dans le fond ; et le point qui en concilie le sens, est celui qui doit servir de règle au bien de la so-
DE l'encyclopédie. s83
d'été , et au nôtre en particulier. Nous ne devons point naturellement être insensibles à l'estime des hommes , à notre honneur et à notre réputation. Ce serait aller contre la raison » qui nous oblige d'avoir égard a ce qu'approuvent les hommes, ou à ce qu'ils improuvent le plus universellement et le plus constamment. Car ce qu'ils approuvent de la sorte , par un consentement presque unanime , est la vertu; et ce qu'ils improuvent ainsi est le vice. Les hommes , malgré leur perversité , font justice à l'un et à Vautre. Us méconnaissent quelquefois la vertu; mais ils sont obligés souvent de la reconnaître, et alors ils ne manquent point de l'honorer : être donc insensible , par cet endroit , à Thonneur, je veux dire, à l'estime, à l'approbation et au témoignage que la conscience des hommes rend à la vertu , ce serait Tôtre en quelque façon à la vertu même , qui^ serait intéressée. Cette sensibilité naturelle est comme une impression mise dans nos âmes par l'auteur de notre être ; mais elle regarde seulement le tribut que les hommes rendent en général à la vertu , pour nous attacher plus fortement à elle. Nous n'en devons pas être moins iadiiférens à l'honneur que chaque particulier, conduit souvent par la passion ou la bizarrerie , accorde ou refuse à la vertu de quelques-uns , ou à la nôtre en parliculier.
L'estime des hommes en général né saurait être légitimement méprisée, pubqu'elle s'accorde avec celle de Dieu même , qui nous en a donné le goût , et qu'elle suppose un mérite de vertu que nous devons rechercher.
L'estime des hommes en particulier étant plus subordonnée à leur imagination qu'à la providence, nous la devons compter pour peu de chose , ou pour rien , c'est-à-
dire que nous devons toujours la mériter, sans non» soucier de l'obtenir ; la mériter par notre vertu , qui contribue à notre booîheur et à celui des autres : nous soucier peu de l'obtenir par une xioble égalité d'âme qui nous mette au dessus de Fînconstaiioe et de la vanité des ^^pinions particulières des hommes. Recherchons l'approbation d'une conscience éclairée que la haine et la calomiûe ne peuvent nous enlever, par préférence à restime des autres hcopnmes , qui suit tét ou tard la vertu. C'est se dégrader soi '-"même que d'être trop avide de restime d'autrui i elle est une sorte de récompense de la vertu , mais elle n'en doit pas être le motif.
Le Chevalier de Jaucourt.